Titre: Alice & June

Auteur: m0rphine

Raiting: M

Disclaimer: Les noms et la trame de base appartiennent au groupe Indochine. Pour le reste, je suis seule responsable =)

Partie 1: Alice au Pays des Cauchemars

Chapitre 2: Alice et June

Alice rouvrit les yeux sur la chambre d'hôpital. Alice rouvrit les yeux sur la solitude. Dans son ventre grouillait un mélange étrange, de répulsion, de haine, de bile et de larmes. Elle avait mal. Sur son nez, elle sentait le bandage épais. Sur son corps, elle sentait les dernières traces de la main, et du lapin blanc. Elle n'eut pas besoin de réfléchir pour se souvenir de ce qui était arrivé. Elle n'eut pas besoin de réfléchir pour se souvenir du choc, de la répulsion, et puis de la douleur. Un haut-le-cœur la secoua toute entière - Elle retint tant bien que mal la nausée, plaqua sa paume sur sa bouche. Pourquoi n'y avait-il personne? Ses yeux parcoururent la pièce, de l'épais rideau à la fenêtre close. Aucune trace de sa famille. Aucune trace de vie. Au travers de la vitre, la lune, encore. Il ne devait guère être plus que minuit - Elle avait dormi une journée entière. Ou peut-être plus. Mais le sommeil avait été inutile, elle souffrait, encore. Elle souffrait tellement.

Sur la table de chevet mourait lentement un bouquet de coquelicots. Elle n'avait jamais aimé ces fleurs, le choix était étrange. Son regard s'attarda un instant - Elles étaient comme elle, au fond, en une seconde la mort qui survient, en une seconde, la fin. Un sourire, maigre, tout au coin de sa lèvre. La vie était si courte - La vie heureuse, en tous cas. A présent tout était fini. Elle replia ses jambes contre sa poitrine, les enserra de ses bras. Combien de temps allait-elle rester éveillée, seule, ainsi? Lourdement son front s'abattit sur les genoux, elle sentit sans trop s'en rendre compte quelques larmes rouler sur ses joues. Tout au fond d'elle, Alice la sentait encore. L'intrusion. La violence.

Le premier sanglot remonta le long de sa gorge sans prévenir, fut si brusque qu'il anima tout le lit d'un tremblement. Puis le second, le troisième, et ainsi de suite, longtemps. Il y avait un lapin blanc qui courait dans sa mémoire. Il courait vite, elle ne pourrait jamais le rattraper. Il aurait fallu, pourtant. Mais non. C'était impossible. Cela resterait toujours…

« - Impossible. »

Un sursaut. Alice releva la tête, et vit, stupéfaite, une lumière s'allumer de l'autre côté du rideau. La voix - Elle connaissait cette voix, calme, cette voix de femme et d'enfant à la fois. Et jamais elle n'aurait pensé l'entendre ici. La bouche entrouverte, stupide, elle vit une silhouette se dérouler, en ombre chinoise, un corps s'asseoir. La forme était presque inhumaine - La forme maigre sous les tissus, et puis cette tête démesurée. Son cœur se mit à battre douloureusement, menaça l'espace d'un instant de s'enfuir. L'accent, était bien connu, l'accent était plus que familier, cette façon de laisser traîner les syllabes, presque nonchalantes, et pourtant superbe. Alice avait mal, et pourtant Alice se leva. D'un bond, svelte, se força à ignorer les plaintes qui irradiaient de chaque membre engourdi. « Impossible », qu'elle avait dit. Comme si elle savait tout, tout ce qui se passait à cet instant dans sa mémoire et dans ses pensées. Et elle l'était elle-même, cette voix. Impossible.

Impossible.

C'était comme un fantôme, assis sur le lit blanc. Comme un fantôme, et il était de toute beauté. Drapée dans ces vêtements impersonnels, maigre, maigre à n'en plus pouvoir, et pâle, tellement pâle qu'il semblait n'y avoir sous cette peau plus une goutte de sang. Les tissus glissaient sur ses épaules, dévoilaient la courbe d'un sein minuscule, mais charmant tout de même, une féminité angoissante, la Beauté - Les cheveux trop longs et trop épais, qui coulaient jusqu'à cette poitrine et la dissimulaient à demi, si clairs qu'ils n'en avaient presque plus de couleur. Délavés - C'était cela le mot, et qui encadraient amoureusement un visage d'oiseau fusillé. Rond. Les lèvres étoffées, très roses. Et puis les yeux, surtout, noirs, noirs comme la nuit, tellement grands qu'ils prenaient toute la place, écartaient le reste, s'imposaient. Nus. Mais reconnaissables entre tous. C'était elle. C'était elle.

June, disait le petit bracelet autour du poignet bandé.

« - Bonsoir, Alice. »

June était belle. June était reine. A cet instant, elle n'eut aucune autre pensée que celles-ci. Rien d'autre à voir que cette magnificence maladive. Et que ce mystère. Car il y en avait tellement dans ce corps absurde, dans ces mots aussi, dans cette façon qu'elle avait de tout savoir, et de la deviner sans encombres. Alice ne se posa aucune question. Alice n'aurait pu se poser aucune question, et ne cherchait même pas à comprendre toutes ces étrangetés-là. A l'instant où elle avait croisé, dans son tout premier rêve, le regard profond de June, elle était tombée sous son charme et sous sa puissance, elle avait juré allégeance à cette créature royale. A cet instant où elle l'aperçut dans la réalité, elle en devint presque une sorte d'esclave. Fragile. Admirative, profondément. Fascinée.

« - Je m'appelle June. »

Les yeux d'Alice descendirent jusqu'aux mains de la jeune femme. Ces mains bandées, toutes les deux. Surprise, elle remarqua le rouge qui tachait les épaisses couches blanchâtres. Et, pour la première fois, elle se demanda pourquoi elle se trouvait ici, exactement - Était-ce pour sa maigreur, était-ce pour ces blessures, était-ce pour autre chose? Quand sa tête se releva et qu'elle vit à nouveau les yeux de June, elle sut qu'elle ne répondrait pas à cette question.

« - Je t'ai déjà vue. »

Une lumière éclaira le regard de la jeune femme assise, quand, pour la première fois, elle entendit la voix d'Alice. Un sourire vint naître sur ses lèvres. Elle acquiesça.

« - Moi aussi. Je t'ai déjà vue. A vrai dire, j'attendais de te rencontrer.

- Où?

- Je ne sais pas trop. Mais je te connais. Qu'est-ce qui t'est arrivé? »

June ouvrit les bras. En grand. Ses bras trop fins, ses bras blessée. Son sourire avait disparu, Alice compris que ce sourire-là ne pouvait être qu'éphémère. En lieu et place, quelque chose comme un sérieux désarmant, une maturité absurde dans ce corps de seize ans. Spontanément, elle vint s'y nicher. Elle se demanda un instant pourquoi elle faisait cela, quand elle aurait refusé le contact de n'importe quelle autre personne. La réponse était simple - June était là ce jour là. June avait chanté pour elle, pour l'aider.

Alors ce fut comme si elle était rentré chez elle. Comme si elle se sentait protégée. La douleur revint s'abattre sur elle, impitoyable et violente, vidée de toute la pudeur. Elle comprimait son cœur, et quelques larmes revinrent trouver un chemin sur son visage. Il fallait commencer le deuil. Comprendre tout ce qui lui avait été volé, tout ce qui avait été détruit en elle. Il fallait revivre le viol, entre ses mots, le raconter pour le partager un peu. Sa langue se délia, même si sa gorge était nouée. L'histoire trouva chemin entre ses lèvres, puis jusqu'à la mémoire de June. June qui, patiemment, écoutait.

Elle parlait peu. Ceci, Alice allait vite l'apprendre. Jamais plus de trois phrases à la suite, et, même, ces phrases n'étaient jamais véritablement longues. Mais quelque chose dans son regard suffisait à convaincre qu'elle écoutait toujours, comme un animal aux aguets, ou comme la plus parfaite des confidentes. Dans cette nuit, la première depuis celle des douleurs, elle devint la sienne. Elle laissa tous ses malheurs se poser sur le dos de la femme qui hantait ses rêves.

Au matin, elle lui signifia que les premières infirmières allaient passer, comme pour rompre la transe, rompre la trêve. Comme un animal surpris, Alice s'enfuit des bras de l'autre adolescente, courut jusqu'à son lit. June la regarda faire, et du bout des lèvres murmura « au revoir ». Elle ne comprit pas. Elle s'endormit.

June s'en alla à l'aube. Rien n'avait été échangé, elle n'avait presque rien dit, elle n'avait fait qu'entendre, qu'entendre et comprendre, et pourtant quand Alice se leva et pleura de la voir partie, elle savait. Elle savait qu'elles se reverraient un jour, et que leurs destins s'étaient liés. Il n'y avait plus d'Alice. Il y avait Alice et June. Dans son silence, l'adolescente lui avait promis son aide.