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Je m'allonge sur mon futon. Mes draps sentent la lessive et c'est une sensation que j'aime. Un jour, lorsque j'avais huit ans, mon père m'a amenée à l'hôpital civil. L'odeur qui règne là-bas je la déteste.

Pour la chasser de mes pensées, j'attrape ma brosse à cheveux et je fais un rapide récapitulatif de ce que je dois travailler demain durant l'entrainement. Posséder l'esprit de plusieurs personnes en même temps me pose encore de nombreux problèmes. Papa m'a conseillé des exercices pour améliorer ça. Je pose ma brosse par terre.

Ce jour-là, à l'hôpital civil, on a rendu visite à une cousine de mon père : elle s'était cassée la jambe en glissant sur une plaque de verglas. Et elle racontait en boucle son accident. Ces civils…

Ça sentait tellement mauvais.

Je boudais pour rentrer.

Je me suis assise par terre, le dos calé contre le lit de la voisine de chambre de notre cousine, j'ai fermé les yeux. Je voulais fuir. Et puis, comme mon père continuait à bavarder sans se soucier de ma mauvaise humeur, que la voisine de chambre dormait et, plus encore, que j'avais pris de mauvaises habitudes, j'ai abandonné toute prudence.

Jutsu.

Je m'assieds. Dissipe les souvenirs dans mon esprit. Me lève pour ranger la brosse à cheveux. Mon ombre danse sur les murs de cette chambre qui me semble maintenant trop petite pour moi. Je n'ai pas fermé les volets et je peux voir le ciel. Noir, au dessus des toits de Konoha.

J'essaye souvent. Mais regarder le ciel m'ennuie. Shikamaru a beau dire, je ne saisis pas la différence entre ça et ne rien faire.

Mais j'essaye souvent, ça oui. Parce que je veux vraiment comprendre mon ami.

Aussi souvent que j'échoue. Mériterai-je jamais les dernières paroles d'Asuma ?

Je m'applique, pourtant, à prendre soin de mes coéquipiers. Mais, mes efforts sont couronnés de bien peu de succès. Chôji n'a pas maigri d'un iota, malgré tous les excellents conseils que je lui ai donnés. Et Shikamaru passe tout son temps libre couché, à contempler le ciel.

Lutter contre la gourmandise de l'un et la fainéantise de l'autre, avant, c'était déjà un boulot à temps complet. Mais depuis que notre sensei est mort, le premier a tendance à repousser son chagrin à grands renforts de sucreries, quant au deuxième, il est parfois… je ne sais pas… éperdu de mélancolie. Franchement je ne suis pas armée contre ça.

Je crie un peu. Pas juste pour me défouler, je m'y emploie pour les secouer : ça leur fait du bien. Sinon ils se passeraient l'un l'autre tous leurs caprices.

Un peu, mais tous les jours bien sûr. Je ne sais vraiment pas ce qu'ils feraient sans moi !

Enfin si, évidemment, je vois bien…

«- Ino, tu ne dors pas ?

Mon père a dû voir le rai de lumière sous ma porte.

- Non, pas encore.

- Ino, il est minuit. Tu vas être nase demain.

- J'éteins tout de suite. Bonne nuit papa.

- Bonne nuit.»

J'éteins. J'attends un peu.

Je rallume.

Et le souvenir reflue en moi.

Dans l'hôpital civil, légèrement nauséeuse à cause de l'odeur, j'ai fermé les yeux.

Shintenshin no jutsu.

La voisine de chambre de notre cousine dormait, aussi les images de son rêve me sont-elles apparues en premier.

La mer.

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Elle longeait une grève, les pieds dans l'eau. Le vent la poussait. Les nuages laissaient filtrer quelques rayons de lumière blanche. C'était une sensation agréable et je restais là à profiter de ce paysage qui n'existe nulle part. Du plaisir des vagues mouillant le bas de sa robe, du frôlement froid du vent, des jeux de gris du ciel qu'un morceau de bleu surprenait parfois.

Oui, si vous me l'aviez demandé, je vous aurais répondu que je n'en aurais voulu aucun autre. Si précieux mon kekkei genkai...

Puis j'ai délaissé son rêve.

Curieuse de pénétrer d'excitants secrets. Jadis, lorsque j'étais môme.

Je me suis plongée dans ses souvenirs récents.

Et j'ai d'abord reconnu les murs gris et le porche de l'hôpital.

Elle y était arrivée pour accoucher. Son ventre énorme.

brûlant.

J'ai appris la douleur des premières contractions là, assise par terre dans ce vieil hôpital, adossée à son lit, pendant que mon père discutait tranquillement du danger des plaques de verglas avec une vague cousine.

Elle aussi, c'était son premier accouchement. Et elle avait peur.

Il y avait de l'agitation autour d'elle. Et une douleur tenace au creux des reins qui se rependait par vagues régulières, incendiant tout son corps. Des lames de fond. Qui troublaient la vue et, parfois, coupaient le souffle. Le personnel de l'hôpital donnait des ordres ou des indications autour d'elle. On lui parlait. Les vagues revenaient de plus en plus intenses. Déchirement en bas : l'épicentre de la douleur devenait diffus. Longues secondes hors d'haleine. Minutes. Les vagues mettaient de plus en plus de temps à refluer. Elle s'est mise à crier lorsqu'elle a senti traverser son ventre gonflé une brûlure semblable à l'embrasement du fer. On lui a fait une piqûre. Le nombre de personne autour d'elle a augmenté. La vague de douleur l'a engloutie, elle n'entendait plus distinctement ce qu'on lui disait, elle se concentrait sur l'effort qu'il fallait faire pour respirer. On lui a fait une seconde piqûre. Cela paraissait ne jamais devoir finir.

Enfin, elle l'a vu.

Une sensation de vide. Le ventre qui se détend, les spasmes qui ralentissent.

Le gamin était brun.

Oh, ils ont bien essayé de le lui cacher, enveloppé dans une serviette rapidement, mais elle a quand même eu le temps de voir.

Tout rouge, le visage fripé, les cheveux bruns. Du sang sur la peau. Les yeux clos et les mains recroquevillées. Trop de sang. Immobile. A aucun moment il n'a crié.

Moi si. J'ai hurlé. Et la femme allongée dans le lit derrière moi a émis une plainte sourde de souffrance. Affreuse.

Mort né.

Je me suis retrouvée brusquement dans mon corps. Sur le sol froid de cet hôpital, cette horrible odeur qui emplissait mon nez et ma bouche, à hurler en même temps maintenant que cette femme dans son lit.

Mon père m'a prise dans ses bras, m'a consolée.

Puis, il a tenté d'apaiser la femme qui hurlait et sanglotait alternativement. En vain. Une infirmière est arrivée, elle l'a écarté et nous a invités à quitter la pièce.

Après de rapides adieux à notre cousine, je suis sortie de la chambre derrière mon père. Je crois que je me rendais vaguement compte que je fuyais. Dans le couloir qui menait vers le hall de l'hôpital, d'une toute petite voix j'ai demandé: « Tu crois qu'ils vont lui donner un calmant ? » Mon père n'a pas répondu, il ne m'a même pas accordé un regard. Il fixait un point droit devant lui.

Il avait compris.

Ce que j'ai fait. Ce jour-là.

Quand j'étais môme.

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Sur le chemin du retour, dans le silence qui pesait un peu plus lourd à chaque pas, je réfléchissais. Si cette femme avait crié en même temps que moi, c'est que le souvenir dont j'avais pris connaissance en elle, je l'avais du même coup imposé à son esprit. Cela signifiait que mon kekkei genkai arrivait à un nouveau seuil d'aptitude. J'étais capable de susciter une pensée chez quelqu'un d'autre : je serai donc bientôt apte à faire agir autrui selon mon désir.

J'étais sur la voie du shinobi.

La voie royale.

Si vous me l'aviez demandé à ce moment-là… vraiment, je n'en aurais voulu aucun autre.

Après la terreur, je m'excitais toute seule sur le chemin, imaginant mes futurs exploits. J'étais la digne héritière du clan Yamanaka.

Oui, je deviendrais une grande kunoichi.

Même si, pour cela il avait fallu qu'elle quitte la grève, la mer.

Et, bien sûr, qu'elle retourne à ce souvenir déplaisant.

Bien sûr, une nouvelle dose de calmant avait due lui être injectée.

Bien sûr, mon père serait furieux.

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Bien sûr, je ne comprenais rien.

Jadis, lorsque j'étais môme.

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To be continued.