Il faisait une chaleur épouvantable. Si chaud que le paysage se fondait en mirages et qu'il fallait cligner des yeux pour voir à nouveau. La route était déserte, aigre et sèche comme la gorge d'un homme assoiffé. La seule présence de vie notable se résumait à des silhouettes de rapaces en contre-jour; tournant dans le ciel et quand ils passaient devant le soleil, le jeune Haiko retenait un frisson. Il avait toujours eu peur des oiseaux. Et surtout de ces gros rapaces affamés, qui, on ne sait pas si d'une minute à l'autre allaient se jeter sur vous pour vous dévorer les entrailles. Rien qu'à cette pensée, il talonna avec plus de nervosité. Son cheval émit un hennissement qui sonnait comme un sanglot. Ses pas étaient de plus en plus lents et faibles. Il lui restait environ deux heures avant d'arriver au village, mais il avait le pressentiment effroyable qu'il n'allait pas y arriver. Pas cette fois. Quand il pointa son regard vers le ciel limpide, il prit une inspiration haletante d'air chaud, qui ne fit que l'enflammer encore plus. Et sa réserve d'eau était vide. Dans les alentours, aucune source pour se désaltérer n'était visible. Le soleil bombardait sur ses épaules nues, le haut de sa tête était brûlant au toucher.
Il planait dans l'air quelque chose comme… une extrême lourdeur.
Un sentiment inquiétant qui le rongeait inexorablement. C'était bien trop vide, trop silencieux, trop mort. Un croassement au dessus de sa tête le fit frissonner malgré lui. Les claquements des sabots sur les cailloux, le seul bruit qui le rattachait à la réalité.
Soudain, Haiko releva la tête.
Il n'avait pas rêvé, c'était bien des voix, du moins il le pensait. Mais c'était bien trop vague pour le préciser. C'était plus loin, vers l'Est, derrière une colline de graviers qui obliquait à gauche de son chemin. Comme si le cheval avait eut la même impression, il s'arrêta, pour guetter. En fait, il s'agissait de cris graves et profonds comme des grognements bestiaux. Il cligna des yeux pour effacer le mirage et tendit l'oreille, tandis que son cheval s'avançait au pas. Il imagina des hommes et femmes en train de souffrir et pousser des cris déchirants proche de la mort. Même si son esprit lui dictait de faire demi-tour, il ne put s'empêcher d'approcher. Bientôt il verrait de ses propres yeux et il s'en irait. Juste pour voir, se dit-il. Un amas de charognards s'amoncelaient derrière la colline. Leurs croassements devenaient de plus en plus nombreux. C'est à ce moment précis qu'il perçut l'odeur. La puanteur qui remontait fatalement ses narines. Il toussa. On aurait dit du sang, de la terre, des relents de cendres et, encore plus puissant, la mort. Ou alors était-ce la chaleur qui lui jouait encore des tours ?Un vautour se posa sur la terre ferme, ses plumes empestaient la charogne à dix mètres. De son bec pendait un morceau de viande.
Quand Haiko parvint en haut de la colline, il se crispa de tout son corps.
Tous les vautours se livraient à un étrange festin. Ils grignotaient ensemble une dizaine de cadavres. Mais le jeune homme dut regarder plus longtemps pour comprendre qu'il s'agissait d'humains. Ils étaient tous recouverts de terre, de moisissure et de poussière. Leur peau semblait être de l'argile foncé et, sur leurs figures agonisante, deux yeux jaunes fixaient le ciel. Ils étaient tous sur le dos, mort sans doute. Parmi ces individus difformes et effroyables, son regard s'arrêta sur une petite fille. Sa jupe en toile lui donnait un semblant féminin mais le reste n'était qu'un monstre. Même ses cheveux hérissés n'avaient plus rien d'humains.
Le cœur de Haiko se mit à battre jusque dans ses tempes quand elle bougea du bras.
Sa petite main se referma sur la terre, comme si elle aurait voulu en prendre une poignée et son buste se relevait lentement. Un rictus en guise de sourire, elle faisait penser à une poupée en très mauvais état. C'est quand elle cria que quelque chose se déclencha en lui. C'était donc eux qui poussaient les cris et grognements. Un frisson ébranlable le secoua si violemment qu'il aurait basculé de son cheval, mais sa main s'accrocha juste à temps aux rennes. Oh mon Dieu.
Tous les cadavres se relevaient et -le temps semblait s'être arrêté pour Haiko- ils le fixaient tous avec une sinistre avidité.
Imperturbables, les rapaces continuaient leur danse macabre. Sans qu'il ne puisse réagir, quelque chose de froid s'accrocha à sa cheville et il s'effondra à terre. Il toussa une fois de plus et réalisa avec horreur qu'on le tirait vers l'enfer. Il chercha désespérément une prise, mais l'herbe sèche ne le retiendrait pas. C'était bien trop tard. Une main d'argile tirait sa cheville, l'individu -ou ce qu'il en restait- poussait des grognements, indiquant à ses semblables de le rejoindre. Et d'emporter ce jeune homme tout frais au milieu de l'agonie. Haiko avait trop peur pour crier et il vit son cheval apeuré s'enfuir au loin, le laissant seul avec la Mort. Il commença à se débattre comme un sauvage. Laissez-moi !Je veux vivre ! Ses coups lancés au hasard le libérèrent un instant de son adversaire. La sueur recouvrait son visage déformé par la peur. En reculant, il ne remarqua pas que d'autres monstres l'encerclaient.
Et qu'à présent, sa figure se trouvait dans leur ombre.
Des visages déformés, où des lambeaux de chair pendaient comme quelque chose qui s'effrite. Il eut le temps de remarquer que des asticots et autres insectes grouillaient parmi les innombrables plaies qui rongeaient leur corps. Vision d'horreur. Déjà, un filet de salive s'égouttait avec une lenteur irréelle, Haiko eut le sentiment qu'il allait finir dévoré dans les plus atroces souffrances. Son corps continuait de trembler malgré lui. Un regard. Juste un regard jaune et livide.
Juste ça et il se sentit prit d'une force phénoménale.
Il tira la dague de son père - qu'il gardait toujours à la ceinture- et la brandit avec ferveur. Apparemment, ses adversaires n'eurent aucune réaction et ne reculeraient devant rien. Le même rictus sur leur face sombre et une démarche lente et effroyable. Mais quelques uns rampaient, d'autres boitaient, il leur manquait des membres. Le jeune homme poussa un hurlement tout en se jetant, l'arme au poing, sur les monstres. Ne s'arrêtant pas d'hurler, il les entailla aussi rude et violent qu'une bête. Enfonçant la lame partout où il le pouvait. Mais c'était peine perdue. Même blessés rien ne les arrêtera. Ce n'était que des masses dégoulinantes de chair et de vers; ils n'était pas vulnérables. Son regard se posa sur la dague méconnaissable, une espèce de mousse marron visqueuse et un liquide noir d'ébène la recouvrait dans son intégralité.
C'est du sang noir. Le sang des démons.
Il lâcha son arme et sentit de nouveau un contact froid au niveau de sa cheville. Et bientôt remonter le long de sa jambe. Son cri sembla le déchirer, comme on déchire une feuille de papier. Déjà il sentait des mâchoire se refermer sur ses mollets et il crut vivre les derniers instants de sa vie. Ne meurs pas.
Quand soudain un fredonnement fendit l'air.
C'était assez fort mais la voix semblait chantonner. Haiko s'immobilisa et tourna la tête dans la direction du bruit. Dans les arbres. Mais il ne vit rien, ce n'était que la pénombre sous les cimes et branches. A cette voix aiguë et stridente, tous les monstres s'étaient immobilisés. Le jeune homme crut avoir rêvé. Mais la chansonnette reprenait, comme un balancement, c'était bien réel. On aurait presque dit une berceuse, ou une comptine, oui ça doit être ça. Haiko n'avait pas compris. C'était incroyable. Toutes les âmes errantes prêtes à le dévorer il y a quelques instants étaient affalées à terre. Mais cette fois ci il s'agissait juste de vulgaires morceaux de viandes, sans vie. Il n'y avait plus les grognements, plus de cris. Le silence emplit le lieu car la voix fluette s'était tu aussi. Un vautour fit son apparition.
Quand Haiko entendit son battement d'ailes, il se jeta sur ses jambes et s'enfuit.
