Bonjour à tous jeunes gens. Je vous avoue que j'avais prévu de dessiner, pour ce chapitre, car j'aime illustrer ce que j'écris quand j'en ai l'occasion. Mais pour le coup, le temps s'est joué de moi et pour une obscure raison, alors que j'aurai pu aussi ne pas sortir ce chapitre immédiatement et attendre de crayonner deux trois trucs et vous les mettre à disposition sur mon deviantart, j'ai préféré le poster, même sans petits croquis de ma part. Qu'à cela ne tienne, j'aurai bien le temps d'en faire durant la semaine. Tout comme d'avancer le prochain chapitre. Du moins je l'espère. On croise les doigts, dirons nous.
Bref, avant de vous laisser à votre lecture, je tiens à vous remercier très sincèrement pour l'intérêt que vous manifestez pour cette courte fic. Merci donc, pour les reviews, les favoris, les suivis, toussa toussa.
Sur ce, bonne lecture à vous, en espérant que ce chapitre vous plaise autant que le premier.
La voyante n'avait pas menti lorsqu'elle parlait de la sorcière « Du bout du chemin ». Après avoir débattu de leur petite visite avec la soi-disant mage du village —ils n'avaient, au final, aucune certitude que cela fut vrai— et s'être renseignés sur la direction de sa masure auprès des habitants, les compagnons avaient suivi pendant une demi lieue un petit chemin de terre qui s'enfonçait à travers champs et menait jusqu'aux abords de la forêt. De là, ils ne savaient guère si les indications des villageois étaient parfaitement exactes ou bien s'ils avaient effectivement été menés en bateau.
_ Bon…
Les mains sur les hanches, Shin contemplait les hauts arbres à l'écorce abimée qui jetaient sur eux une ombre tout sauf amicale. Il n'avait pas peur de la nature —en tant que demi élémentaire, il en était plus que proche— mais cette forêt ne lui inspirait pas le calme et la paix auxquels il était habitué. Ce bois ci bruissait d'une vie qu'il ne reconnaissait pas, d'une force dont il ne parvenait à saisir les contours et cela ne lui plaisait pas. Autant dire que les arbres sur lesquels il adorait se percher ne le poussaient pas le moins du monde à la confiance. Etait-ce le fait de savoir qu'une sorcière vivait près d'ici et pouvait se révéler potentiellement dangereuse ? Finalement, la vieille avait peut-être raison, et la magie de cette jeteuse de sorts était plus puissante que ce sur quoi ils avaient compté.
_ Vous voyez un chemin, vous ? Ou la bicoque de la sorcière ?
Bob fouillait les environs du regard, la main en visière. Une jolie paysanne leur avait dit que la maison de la femme de magie, après quelques minutes le long du sentier qui pénétrait entre les arbres, était facilement reconnaissable. « L'on peut même la voir depuis l'orée de la forêt, pour ne pas se perdre », avait-elle précisé, les pommettes légèrement rougissantes sous l'effet du sourire ravageur de leur mage. Eh bien, ils se trouvaient à l'orée de ladite forêt et il n'y avait pas l'ombre d'une habitation en vue. Pas même la fumée d'un feu ou d'un campement.
_ Ces bois ne me plaisent pas. Rentrons.
L'observation de Shin tomba dans les oreilles d'un sourd puisque Balthazar s'y était déjà engagé, écartant des fougères du plat de la main.
_ Mais non, ça ne doit pas être bien loin. Allons-y, histoire de ne pas avoir l'illusion d'avoir perdu notre journée.
_ On a déjà perdu notre temps, pousse toi.
La large épée de Théo fut bien plus efficace que la main de Bob pour défricher, leur taillant un chemin bien présent mais envahi de végétation. Portés par leur éclaireur avisé —et un peu bourrin— qui leur taillait une voie, les aventuriers s'engagèrent à sa suite, Shin trainant des pieds plus que les autres. Il n'aimait définitivement pas l'atmosphère qui régnait autour d'eux, mais qu'y pouvait-il ? Peut-être qu'il se cherchait juste une excuse pour ne pas aller plus loin et ne pas faire face à la sorcière. Même si leurs précédentes escapades en forêt s'étaient toujours soldées par des guets apens et d'âpres combats avec les pires monstruosités que la nature puisse engendrer. Ce qui n'aidait pas à se balader sereinement entre les arbres lorsque l'on songeait qu'une araignée aussi grosse qu'un chien pouvait vous dégringoler par mégarde sur le coin du nez.
Comme l'avait si gentiment indiqué la jeune fille au village, ils ne tardèrent pas à tomber sur la maison qu'ils cherchaient tous et qui semblait avoir été montée de manière relativement… artisanale. La logique élémentaire de la toiture droite et des murs qui auraient dû l'être tout autant avait visiblement échappé à la propriétaire. Ceci dit, implanter sa demeure à moitié encastrée dans un arbre à priori centenaire ne devait pas non plus aider en matière d'architecture.
_ … Qu'on m'explique comment sont faites les fondations de cette chose, murmura Grunlek, entre l'émerveillement de voir qu'effectivement le bâtiment tenait debout, et le scepticisme, pour exactement les mêmes raisons.
_ Moi je trouve que ça a son charme. Ça ajoute au côté mystique, vous voyez ? C'est important, l'apparence, quand on est dans le métier.
_ Pour un mage de ville comme toi, Balthazar, je ne dis pas. Mais une sorcière de cambrousse ?
_ Même à la campagne, il faut savoir maintenir son petit effet mystérieux. Allons, venez.
Plein d'assurance, le demi-diable les mena jusqu'à la chaumière, passant les barrières qui entouraient la propriété et délimitaient un petit jardinet qui, contrairement au reste de la maison, était parfaitement d'équerre alors que la porte d'entrée elle-même était bancale. Montée sur des gonds mangés par la rouille, le lourd panneau de bois avait dû être taillé dans un arbre aussi vénérable que celui qui perçait la maison. L'épais montant de la porte était gravé de signes fins et d'entrelacs si précis et délicats qu'on aurait dit qu'ils étaient nés avec le bois lui-même.
Alors que Bob frappait avec énergie, armant ses lèvres pour un sourire charmant, Shin se pencha à ses côtés, curieux, observant les sculptures avec attention. Certains… dessins, ne lui étaient pas inconnus mais il ne parvenait pas à se souvenir d'où il avait bien pu les voir.
Il y eut un instant de flottement où tous attendirent que la porte s'ouvre mais rien ne vint et au bout de deux minutes d'attente, ils convinrent que la sorcière n'était pas chez elle.
_ Elle a peut-être pas entendu, remarqua Théo, armant déjà son poing pour frapper —défoncer— le panneau de vieux bois.
Il allait l'abattre sans ménagement sur l'obstacle qui leur barrait la route, Bob et Shin essayant avec un temps de retard de l'empêcher de briser la porte et l'arracher de ses gonds lorsque retenti finalement une voix claire dans leur dos.
_ Je peux vous renseigner, avant que vous ne vous introduisiez chez moi sans ménagement ?
Se tournant d'un bloc, les aventuriers surpris firent face à leur interlocuteur, sur le qui-vive et prêt à en découdre. Des mois et des jours passés sur les routes à se battre contre tout et n'importe quoi avaient aiguisé leurs réflexes et cette… jeune fille ? s'était approchée avec une trop grande discrétion pour son propre bien.
Debout au milieu du jardin, une paysanne en tunique salie par la terre leur faisait face, une panière emplie de légumineux et d'herbes aromatiques sous le bras. Stupéfaits, les hommes restèrent bêtes à la fixer avec des yeux ronds, baissant les armes qu'ils avaient inconsciemment sorties ; Théo rechignant tout de même à rengainer complètement son épée, toujours méfiant. Prudence était mère de sureté, comme disait il ne savait plus vraiment qui. Ce qui restait cependant un excellent conseil. Qu'il confondait un peu trop souvent avec l'adage ; frapper d'abord et poser les questions après, au grand dam de ses camarades.
Les sortant de leur torpeur, la jeune femme s'avança, ses pieds et ses jambes à moitié découvertes maculées par la terre laissant derrière elle ses traces de pas. Shin se demanda un instant si elle n'était pas une création de la sorcière tant elle était… eh bien, sale et boueuse. Un golem, peut-être ? En ce cas, la magicienne était plus forte qu'ils ne le pensaient, car le souci du détail était… très intéressant. Le demi élémentaire senti ses pommettes rougir légèrement et il détourna les yeux, les remontant un peu plus haut sur le visage de la jeune femme. Ses traits s'étaient taillés d'une moue soupçonneuse, plissant légèrement son nez et fronçant ses sourcils.
_ Eh bien ? Que puis-je pour vous ? Vous avez besoin de quelque chose ou vous vous êtes dit que mettre à sac ma chaumière pourrait être une bonne idée ? Je doute que vous y trouviez un trésor, même en cherchant bien.
Cassante et méfiante, elle désigna d'un mouvement de menton la lame étincelante qu'elle voyait dans la main de Théo.
Sa chaumière. Grunlek échangea un coup d'œil avec leur mage, haussant un sourcil entendu. On leur avait parlé d'une sorcière. Naturellement, leurs imaginaires avaient fait le reste et ils s'étaient figurés tomber sur une vieille femme rabougrie, un nez crochu et pourquoi pas une verrue ou deux sur une peau parcheminée, avec des petits yeux de fouine profondément enfoncés dans leurs orbites. Ou bien l'une de ces femmes sauvages, plus proches des loups et des bêtes que des humains, qui pratiquaient la magie du sang et le portaient sur elles comme un manteau écarlate. Alors certes, la femme devant eux avait l'air de sortir du bois —et de s'y être débattu contre ils ne savaient trop quoi— mais elle était loin, très loin d'être laide et âgée ou chevelue et malfaisante. Bien au contraire, malgré la boue et les brindilles qu'ils distinguaient emmêlées dans ses cheveux, le tout, sans être d'une beauté à couper le souffle, était quand même agréable à l'œil. Suffisamment en tout cas pour que Bob, aplomb et superbe retrouvés, lui décoche son meilleur sourire et sa voix la plus veloutée.
_ Damoiselle, bien le bonjour. Nous sommes des aventuriers résidant au village et une charmante vieille dame nous a indiqué que nous pour—
_ Laissez tomber vos palabres, monsieur l'aventurier. C'est la vieille qui vous envoie, c'est ça ? Qu'a-t-elle raconté, cette fois ci ? Que votre grand-oncle du côté de votre mère avait eu des furoncles et c'est pour ça aujourd'hui que vous êtes impuissant ?
Puisque Balthazar avait été le premier à s'exprimer, la jeune femme —car s'en était une, non loin de la trentaine, à vue de nez— avait naturellement cru qu'il était celui concerné par les mensonges de la voyante du village. Soufflé dans sa présentation, le mage ne sut que répondre, trop abasourdi cependant que la paysanne, sorcière, peu importait, se frayait un passage entre eux et ouvrait la porte de la cabane.
Figé sur place au milieu de ses amis qui se retenaient de rire, le pyromancien était outré qu'elle puisse un seul instant songer que… Le pouffement à peine voilé de Shin le tira de sa torpeur et il pivota vivement vers lui, les mains sur les hanches et les joues gonflées de colère.
_ Tu as quelque chose à dire peut être ?!
L'intéressé ne se fit pas prier pour abandonner le pseudo masque de sérieux qu'il avait tenté de conserver, éclatant de rire, ses deux compagnons suivant le mouvement sans attendre. Ils savaient qu'il était mal de se moquer ainsi mais imaginer, ne serait-ce qu'un seul instant, que le coureur de jupons de leur petit groupe soit en effet impuissant était assez… cocasse.
Bob brandit le poing, l'abattant sans ménagement sur les épaules d'un Shin hilare qui se défendait à peine, l'agonisant d'injures. On ne se foutait pas impunément de lui, surtout sur un sujet pareil ! Il avait une réputation à tenir, tudieu !
_ Mais calme toi ma petite pucelle ! Tu vas te casser un ongle !
_ Traitre ! Faux-frère ! Parjure !
Les épaules secouées de soubresauts, Shin dut se tasser et lever ses bras en signe de défense pour se protéger des coups de Balthazar. Il n'était pas aisé de coincer et gêner ainsi le mage. Amoureux du verbe et de la bonne chair, le jeune homme était habile dans ses réparties et restait rarement sans voix. Il ne lui faisait pas grand mal dans ses frappes —un gringalet comme lui était aussi fort qu'un enfant en bas âge— mais la fréquence des collisions contre son échine commençait à devenir problématique. D'autant que passé le moment d'hilarité et d'amusement, ils étaient tout bonnement en train de se donner en spectacle devant une inconnue.
Qui se racla bruyamment la gorge pour attirer leur attention et leur signifier qu'elle commençait à perdre patience. Bras croisés sur le pas de sa porte, elle avait déposé son panier à l'intérieur et attendait en fronçant les sourcils.
_ Puis-je savoir ce que vous me voulez, afin que chacun d'entre nous puisse retourner à ses activités ? J'ai du travail.
Laissant les deux autres se chamailler comme les deux grands gamins qu'ils étaient, Grunlek s'avança vers elle. Inutile de laisser à Théo le soin de lui adresser la parole ; les dégâts seraient irrémédiables et il aurait été capable de créer un incident diplomatique avec un « simple » bonjour. Le nain s'inclina poliment, une main sur le cœur, s'attirant un regard surpris mais appréciateur de la part de son interlocutrice. La tension et la méfiance étaient encore présentes dans ses épaules raidies mais ce simple geste sembla la rassurer quelque peu sur leurs intentions. Eh bien, ceci dit, heureusement qu'ils ne venaient effectivement pas piller sa petite bicoque, parce qu'elle n'aurait pas pu faire grand-chose pour se défendre. A première vue.
_ Je suis navré de vous importuner, ma Dame. Mes compagnons et moi-même venons effectivement suite à une consultation avec la vieille voyante du village. Elle nous a dit que vous pourriez peut être nous aider, concernant le cas de mon ami Shinddha, ici présent.
De la main, il désigna l'archer qui venait de se faire bousculer de l'épaule par un Bob mécontent et vexé comme un pou. La femme les étudia rapidement un à un, fronçant un sourcil méfiant à l'adresse de Théo, imposant et vaguement dangereux, même dans sa cotte de mailles légère. L'aurait-elle vu en armure complète qu'elle ne se serait pas approchée et serait restée bien à l'abri sous le couvert des arbres.
_ A quel sujet vous envoie-t-elle ?
_ Une malédiction, expliqua succinctement le maitre nain, rapidement interrompu par Balthazar qui se fit un plaisir particulièrement sadique à préciser le pourquoi de la malédiction. La femme le regarda, dubitative avant de s'assurer qu'elle avait bien entendu et compris.
_ Des puits ? Votre ami a été maudit et condamné à tomber dans des puits ?
Inutile de dire que le scepticisme et l'amusement étaient clairement présents dans sa voix. Elle croisa les bras, une lueur mutine dansant dans son regard vert amande et un mince sourire se dessinant au coin de ses lèvres. Son attention se porta naturellement sur Shin, qui rougit de plus belle, mal à l'aise et honteux, pour le plus grand bonheur de son compagnon qui se fit un plaisir d'intervenir à nouveau. Désireux de ne pas laisser une mauvaise impression à la jeune femme —et hypothétique future proie— Bob bomba le torse, plein de prestance et ouvrit les bras d'un air grandiloquent, cherchant à se montrer aussi majestueux que possible.
_ C'est exact, très chère mage. Une terrible malédiction, qui nous entraine le long des sentiers tortueux où se dressent mille dangers et qui freine l'avancement de nos nobles quêtes. Que deviendront les veuves et orphelins si notre ami est ainsi condamné à chuter inexorablement dans les abysses placés traitreusement sur son chemin ? Voilà pourquoi nous sommes venues frapper à votre porte en vous demandant de bien vouloir nous prêter vos services.
La femme le considéra un instant, sans que les autres ne puissent vraiment savoir si ce petit discours l'avait impressionné ou juste conforté dans son impression : elle avait affaire à une bande d'abrutis ne sachant pas quoi faire de leurs deniers et se prétendant aventuriers du dimanche.
_ Je ne suis pas mage, déclara-t-elle au bout d'une minute de réflexion. Je suis Druide. Entrez, et ne touchez à rien.
S'engouffrant dans la masure, elle laissa la porte ouverte pour les inviter à faire de même. Un peu surpris —et refroidis— de la nonchalance sèche dont elle faisait preuve, les hommes restèrent bêtes sur le palier, se lançant des regards hésitants. Bob avait très clairement envie de poursuivre cette petite quête, si l'on en jugeait par les coups d'œil qu'il lançait, curieux, à l'intérieur de la cabane. Si Théo se fichait bien comme d'une guigne de ce qu'ils allaient faire par la suite, Shin et Grunlek étaient indéniablement plus sur la réserve. Le premier surtout parce qu'il n'avait pas envie de se ridiculiser davantage, le deuxième s'inquiétant de leurs finances. Il avait bien vu le regard de la jeune femme et il savait reconnaitre les commerçants tenaces quand il les voyait. Se grattant le menton, le paladin s'apprêtait à trancher pour eux en prenant la décision qui s'imposait, à son humble avis —à savoir, entrer, voir de quoi la petite était capable et lui foutre une patate dans la bouche si jamais elle se foutait d'eux— mais Bob fut plus vif et se plaça immédiatement devant lui, le fixant avec sérieux.
_ Quoi ?
_ Il est parfaitement hors de question que tu lui adresses la parole.
L'Inquisiteur s'insurgea immédiatement, bombant le torse et gonflant les joues. Depuis quand le demi diable lui donnait-il des ordres ? Ailleurs que sur un champ de bataille, s'entend. Théo était bien assez grand pour prendre ses propres décisions et parler de ce qu'il voulait à qu'il voulait.
_ Pardon ?! Pourquoi ça ! Tu me prends pour un rustre sans éducation et incapable de parler à une femme ?!
_ Au-delà de cette évidence même, si mes souvenirs sont bons ; la dernière Druide avec qui tu as discuté est morte.
Théo s'arrêta dans sa réponse, lorgnant le mage d'un œil mauvais et croisa les bras, entre bouderie et vague honte coupable.
_ Comme si c'était de ma faute, cracha-t-il à son adresse avec un mouvement sec de la main. On l'a trouvée mourante !
_ Tes premiers mots à son égard ont été « comment voulez-vous mourir ? ». Elle a fait une crise cardiaque grâce, ou plus tôt, à cause de toi, donc tu es gentil mais j'aimerai me renseigner un peu auprès de celle-ci avant que tu ne la tues de tes beaux verbes.
_ Tch… n'importe quoi…
Bon, peut-être n'était-il pas vraiment responsable de la mort de la Druide —elle avait réellement été au bord de la mort lorsqu'ils l'avaient trouvée et il y avait peu de chances pour qu'elle s'en sorte— mais on ne pouvait pas dire que son intervention l'avait aidée à partir sereine vers l'au-delà. Mais ça ne voulait pas dire qu'il n'était pas capable de tenir une conversation civile avec autrui, merde !
_ Tu veux qu'on reparle de la petite fille, peut-être ? Appuya encore Bob pour lui prouver son point concernant ses interactions avec la gente féminine. Théo grinça des dents, borné.
_ Elle n'est pas morte, je le maintiens. Les gamins sont solides.
_ Bien sûr, oui… Bien, je vous propose de —
_ Une seconde Balthazar, intervint immédiatement Grunlek, l'arrêtant dans son élan. Posons-nous quelques secondes pour réfléchir. Cette femme n'est peut-être pas plus professionnelle que votre diseuse de bonne aventure. Après tout, elles semblent se connaitre, toutes les deux. Qui nous dit qu'elles n'ont pas monté une petite entreprise conjointe, histoire d'appâter les pigeons qui passent par là ?
Théorie judicieuse s'il en était. Balthazar secoua immédiatement la tête : les jolies filles n'étaient pas capables de pareils coups bas, enfin. Tout le monde connaissait cette vérité universelle.
_ Allons, allons. Tu vois des complots partout.
_ Ah, et c'est toi qui me dit ça. Qu'est-ce qui nous prouve qu'elle est bien ce qu'elle prétend être ?
_ Eh bien…
Pour le coup, le jeune mage ne savait que lui répondre. Il présumait qu'ils pouvaient effectivement faire confiance à cette Druide. Quel intérêt aurait-elle à leur mentir ? Si effectivement, elle était de mèche avec la vieille, jamais elle ne les aurait accueillis de la sorte. Non, elle les aurait bichonnés, aurait cherché à les entourlouper comme sa collègue. Rien à voir avec son attitude distante et presque froide qu'elle leur servait jusqu'à présent.
Ce fut Shin qui leur répondit, s'étant discrètement avancé jusqu'à la porte pour en observer le contour, intrigué à nouveau des signes qui y étaient tracés. Il passa un doigt attentif et délicat sur les gravures.
_ Ces motifs. Ce sont des entrelacs sacrés, assez connus et utilisés, chez les Druides. Ils protègent les demeures et apportent la paix et la clarté de l'esprit pour ceux qui y résident. On les retrouve parfois sur des pierres de rituel, dans les bois. Ou gravés sur des arbres qui servent pour des cérémonies.
Grunlek lui lança un regard surpris, cependant que Bob venait examiner lui aussi les dessins tracés dans le montant de la porte, toujours avide de connaissances. Ce n'était d'ordinaire pas Shinddha, leur archer silencieux et aussi discret qu'une ombre, qui s'improvisait professeur. Balthazar était l'érudit et se faisait toujours un plaisir de s'acquitter de cette tâche. Jamais avec arrogance, cependant ; le mage avait cette humilité qui l'empêchait de prendre le melon quant à son savoir. Il prenait toujours le temps et le soin d'écouter ses camarades, avant de lui-même compléter leurs explications si cela s'avérait nécessaire, ou bien de proposer de nouvelles alternatives à un plan qu'ils avaient échafaudé sur le tas.
_ Pour un homme qui ne souhaitait pas venir voir cette jeune Sorcière, tu sembles en connaitre un rayon sur le sujet, fit remarquer l'ingénieur avec un sourire en coin.
L'archer haussa les épaules, fataliste bien que touché de la pointe d'admiration qu'il entendait chez le nain. Ce n'était pas tous les jours qu'il pouvait éclairer ses camarades de ses lumières, surtout chez Bob. Le mage avait de vastes connaissances et il était difficile de le surprendre, encore plus dans le domaine de la magie. Mais Shin avait vécu de nombreuses années proche de la nature, et les forces élémentaires que maniaient les Druides ne lui étaient pas inconnues.
_ Les demi-élémentaires et les Druides ont des rapports assez amicaux, exposa-t-il calmement, observant d'un œil critique Balthazar se pencher tant sur la porte que son nez frôlait le bois. Il m'est arrivé d'en croiser plusieurs. Et l'un d'entre eux venait parfois, dans mon village. Il nous relatait les histoires de la forêt, et vendait ses remèdes.
Personne ne manqua la lueur nostalgique dans le regard de leur compagnon, comme à chaque fois que son village venait à être évoqué. Grunlek lui tapota amicalement le bras alors que Bob lui offrait un sourire.
_ Allons donc voir ce que celle-ci a à nous apprendre, alors. Viens.
Tirant doucement à sa suite un archer plus aussi réticent qu'auparavant, le demi-diable pénétra dans la masure, suivi des deux autres, Théo devant se baisser pour ne pas se prendre le montant dans le front.
Ils ne firent que deux pas à l'intérieur, se tenant en paquet dans la salle principale car incapable d'avancer plus que cela. Eclairé d'un feu bas dans un âtre de larges pierres plates, l'espace central servait visiblement de pièce à vivre et d'atelier de travail. Un désordre frôlant le chaos régnait dans la pièce tout aussi bancale que l'extérieur. Plantes, talismans et livres poussiéreux se disputaient la place avec des outils de jardinage et des caisses aux inscriptions illisibles. Des cultures de fleurs étranges habitaient les étagères, posées en rang d'ognon dans des bacs de bois alors que des piles de feuillets et de parchemins s'amoncelaient çà et là, formant parfois un véritable tapis sur le parquet qui avait connu des jours meilleurs et vu passé les ans.
L'arbre dans laquelle la maison était encastrée tordait sa vieille écorce dans un coin de la pièce, trouant la toiture qui avait, par un quelconque procédé magique ou naturel, trouvé le moyen de s'y incorporer comme si les deux ne faisaient plus qu'un, empêchant ainsi la pluie et le vent de s'infiltrer à l'intérieur. Dans l'air flottait une odeur de terre fraiche et de poussière sèche, les effluves des plantes se croisant avec ceux, très discrets, du thé et de l'encens. Le tout, bien qu'hétéroclite et un rien… étrange, dégageait cependant une atmosphère chaleureuse et presque conviviale.
_ Je n'y crois pas ! S'exclama soudain Balthazar alors que les autres cherchaient leur hôte des yeux, cette dernière affairée devant une large table encombrée de pots et de fioles, le dos tourné.
D'un bond, il se détacha du groupe, se précipitant vers une armoire où avaient été déposées diverses plantes, certaines tentant même de s'échapper en grimpant le long des planches. Il saisit à pleine main un pot, le tirant à lui comme un enfant découvrant un présent particulièrement attendu, ses yeux étudiant avec fébrilité les épaisses feuilles émeraude.
_ Qu'est-ce que c'est ? Questionna Grunlek, intrigué de le voir si enjoué. Il en fallait peu à Bob, mais de là à oublier toute prudence et jeter sa décence au vent comme ça…
_ Des mandragores ! D'authentiques mandragores ! La dernière fois que j'en ai vu, j'étais encore à l'académie ! C'est atrocement dur à cultiver, ces petites bestioles !
Un enfant qui trépignait sur place. S'en était presque s'il n'était pas déjà en train de fouiller à nouveau dans l'étagère, sa mandragore sous le bras alors que les autres reculaient prudemment d'un pas.
_ Si je me souviens bien, ces plantes sont assez dangereuses, non ? S'enquit doucement le nain, pas rassuré pour un sous de voir le demi-diable lâché dans un environnement où son enthousiasme pouvait s'avérer mortel. Elles tuent avec leur cri, pas vrai ?
_ Seulement les plus matures ! Celle-ci est toute jeune, il n'y a rien à craindre ! S'extasia le mage qui se concentrait d'ores et déjà sur une nouvelle bouture, une fleur élégante aux pétales éclatants. Alors qu'il allait y porter ses doigts, fasciné des couleurs qui semblaient tout, sauf naturelles, la voix de la Druide retenti dans son dos, les faisant sursauter en se rappelant à leur bon souvenir.
_ Je n'y toucherai pas, si j'étais vous. Ses pétales sont toxiques, le poison qui les recouvre peut arrêter le cœur d'un cheval en l'espace de trois minutes. Je vous laisse imaginer le résultat sur un humain aussi frêle que vous.
Stoppé net dans son élan, le mage recula prudemment, serrant sa mandragore contre lui et se contenta d'étudier sagement la place du regard plutôt que de toucher à tout comme un hystérique, même si la tentation était grande. Délaissant son ouvrage, la Druide se tourna finalement vers eux, s'essuyant les mains sur son tablier de cuir passé par-dessus une tunique simple et légère, maculé de terre et brulé en maints endroits. Avec ses cheveux châtains aux boucles remontées en un chignon bâclé et sa tenue pauvre et défraichie, elle avait davantage l'allure d'une botaniste folle qu'une Druide respectable. Ceci dit, peu d'entre eux avaient eu l'occasion de croiser des représentants de cette caste si particulière et effacée, et il était difficile de la catégoriser de quelque manière que ce soit. Encore moins vestimentairement parlant. Shin se souvenait d'une vieille Druide qui avait élu dans une forêt proche de son village, lorsqu'il était enfant, et qui avait décidé de faire corps avec les esprits de la nature. Ainsi, elle passait ses journées à déambuler entre les arbres, aussi nue qu'au jour de sa naissance. Ce qui était atrocement perturbant lorsque l'on tombait sur elle au détour d'une partie de chasse dans les bois.
L'archer marqua un léger temps d'arrêt en se rendant compte dans un éclat de lucidité qu'il n'avait jamais réellement côtoyé, de toute sa vie, des personnes normales et saines d'esprit.
_ Bien. La jeune femme frappa dans ses mains. Le temps est précieux et j'en ai peu à vous accorder, alors autant être franc. Mes services sont payants. Consultation de six pièces d'argent, potions et autres remèdes à régler de main à main au moment de la livraison. Avec un acompte avant le début de la fabrication. Histoire que je ne me retrouve pas avec une pommade contre les furoncles que je ne parviendrai jamais à écouler.
Grunlek s'étouffa avec sa propre salive devant la proposition de la jeune femme. Elle ne manquait certes pas de toupet et semblait être dure en affaires, mais son prix était définitivement bien trop élevé pour le simple service qu'elle offrait. Surtout lorsque l'on savait qu'ils étaient là sur les dires d'une voyante qui les avait assurément roulés dans la farine.
_ Attendez une seconde —
_ Et on peut savoir qui vous êtes pour nous parler sur ce ton, coupa Théo avec toute la finesse du monde, les sourcils tant froncés qu'ils ne formaient plus qu'une ligne brune sur son front plissé. La vieille s'est bien foutue de notre gueule, qu'est-ce qui me dit que vous n'êtes pas de mèche avec elle ?
_ Vous n'êtes pas obligés de me croire, il est vrai et je ne vous retiens pas, si vous souhaitez partir. Je n'ai d'ailleurs pas à me justifier devant vous, il me semble.
Vexé de se voir ainsi défié, le jeune homme croisa les bras, mécontent. Oh et puis merde, ce n'était pas ses affaires, après tout ! Il n'était pas concerné par une malédiction grotesque, lui ! Shinddha lui posa une main sur le bras pour l'apaiser —et l'empêcher de foncer tête baissée à l'assaut de la Druide, qui avait sans doute bien plus de dons qu'une simple herboriste de village— désignant les bras de leur interlocutrice que ses manches retroussées laissaient apparaitre.
_ Les tatouages, expliqua-t-il calmement en lorgnant sur les entrelacs complexes d'encre claire qui ornaient la peau de la femme. Ce sont des prières rituelles. Les Druides les reçoivent à chaque étape de leur initiation. Le premier en même temps que leur Nom, le dernier au moment de leur mort.
Satisfaits des explications, ses compagnons opinèrent du chef alors que la Druide haussait un sourcil surpris, étonnée de sa connaissance. Avant qu'elle ne puisse répliquer, Bob se présenta à elle en s'inclinant, la mandragore toujours dans les mains.
_ Ne partons pas d'un mauvais pied, gente dame. Permettez-moi de nous présenter, mes compagnons et moi-même. Le grand et solide gaillard que vous avez ici et qui manque cruellement de finesse est un fils de la lumière, Paladin de son Eglise ; Théo de Silverberg. Grunlek Von Krayn, un maitre nain ingénieur des plus talentueux. Shinddha Kory, votre client de la journée et un archer hors pair et pour terminer, mon humble personne ; Balthazar Octavius Barnabé Lennon, mage de feu à votre service. Mais vous pouvez m'appeler Bob.
Son sourire ravageur —puisqu'il ne semblait pas avoir abandonné l'idée de courtiser la Druide qui avait pourtant plus ou moins fait clairement comprendre que ça ne l'intéressait guère— ne parvint pas à sa cible qui lui offrit une grimace et garda pour elle son nom.
_ Je m'en passerai. Vous voulez bien reposer cette mandragore, je vous prie, vous allez me la stresser.
Déçu d'avoir encore raté son coup —mais pas résigné pour autant— Bob s'exécuta en remettant doucement la plante chantante et mortelle à sa place. La Druide tira un tabouret à trois pieds de sous sa table de travail et le posa devant le groupe avant de retourner à ses fioles et ses potions.
_ Installez-vous. Shinddha Kory, c'est cela ?
L'interpellé déglutit, à nouveau mal à l'aise. Tout allait bien tant qu'on ne lui demandait rien mais maintenant qu'il était encore une fois sous le feu des projecteurs, la situation lui plaisait beaucoup moins. Jetant un regard éperdu à ses amis, il vit ses prières trouver le sourire de Bob pour réponse, qui l'assit d'autorité sur le tabouret, le tenant aux épaules pour éviter toute tentative de fuite. Grunlek semblait être le seul du groupe à compatir, puisque Théo boudait dans son coin et le nain se racla la gorge.
_ Pour ce qui est du paiement…
Puisque si la question avait très brièvement abordée, elle n'était en aucun cas réglée. Il pouvait comprendre que vivre dans cette campagne, en tant que Druide, ne devait pas être très rentable. Mais six pièces d'argent pour seulement se faire entendre dire que Shin n'était pas maudit, c'était bien au-delà du raisonnable.
La Druide releva la tête, lui lançant un rapide coup d'œil avant de croiser les bras, déterminée à ne pas céder.
_ Je ne peux pas me permettre de négocier mes prix. C'est une garantie pour moi, autant que pour vous. Si ça peut vous rassurer ; je ne suis pas une imposteur.
_ Sans vouloir être impoli, ce n'est que votre parole qui nous permet de juger de cela.
_ La voyante du village fait de la divination, contra la jeune femme en agitant la main, vaguement agacée de la méfiance de ses clients —s'ils étaient venus jusqu'ici, c'était bien pour bénéficier de ses services, non ?— Elle lit les présages dans des feuilles de thé ou les lignes de la main. Des boniments pour les touristes, où chacun est libre d'interpréter ce qu'il veut.
_ Ce qui ne nous aide pas à vous faire confiance sur vos propres capacités…
_ Je fais de la magie, expliqua-t-elle avec une certaine véhémence. Voilà la nuance primordiale. Je connais les Forces anciennes et élémentaires alors qu'elle se contente de tirer les cartes et jouer son petit numéro dans une tente enfumée pour amuser la galerie et traumatiser les passants crédules.
_ Donc, Shin n'est pas maudit.
Les bras croisés et une moue désappointée aux traits, Théo laissa échapper sa constatation dans un grognement bas et irrité. Ils avaient encore perdu du temps pour rien. Non pas que cela l'étonnait vraiment : il savait qu'ils s'étaient rendus à cette chaumière sur le simple caprice de Bob et qu'ils allaient s'y casser les dents. Au moins devait-il reconnaitre à la Druide une certaine honnêteté. Qui ne devait pas être bonne pour les affaires.
_ Il lui arrive parfois d'avoir de bonnes intuitions, contra la femme en secouant la tête. Que décidez-vous ? Je pourrai tout aussi bien vous faire payer le temps passé dans mon salon, désormais, puisque vous semblez vous y plaire et vouloir y rester.
Grunlek s'apprêtait à apposer son véto à toute cette petite histoire lorsque la main de Bob dans son champ de vision lui damna le pion. Paume à plat, le mage présenta à leur hôte les six pièces d'argent qu'elle réclamait. Le nain sursauta.
_ Bob, mais enfin, que—
_ De mes économies personnelles, comme ça, la question est réglée. Nous n'allons pas nous battre sur des questions aussi triviales que quelques pièces de monnaie.
L'ingénieur haussa les épaules, un rien fataliste, cependant que la Druide vérifiait discrètement l'authenticité de sa paye, qu'elle fit prestement disparaitre dans les replis de son tablier, visiblement satisfaite. Grunlek ne pouvait certes pas protester sur la façon dont se déroulaient les évènements —il ne s'agissait pas de ses deniers, après tout, et encore moins de ceux du groupe, dans lesquels Bob avait la mauvaise tendance à piocher allègrement— mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir désolé pour son ami. Six pièces d'or était une petite somme, ma foi, et il ne l'aurait certainement pas passé dans ce genre de prestation.
Désignant le tabouret à trois pieds devant elle, la Druide fit signe à Shin d'y prendre place.
_ Asseyez-vous là, lança-t-elle avant de retourner à sa table de travail pour y remuer ses pots et ses sachets d'herbes.
S'il avait cru pouvoir y couper après la déclaration de l'herboriste, Shinddha vit ses maigres espoirs s'écrouler. Escorté de Balthazar qui ne le laisserait certainement pas se défiler ainsi, le jeune homme se vit contraint et forcé de s'assoir sur le siège instable que sa nervosité faisait légèrement basculer.
_ Elle vient de dire que la vieille arnaquait les gens, plaida-t-il en ultime recours alors que le diable, attentif, gardait une main sur son épaule pour l'empêcher de fuir.
_ Et également qu'elle pouvait avoir de bonnes intuitions. Je viens de raquer six pièces d'argent pour ton bien être alors tu vas me faire le plaisir de rester les fesses sur ce tabouret et de laisser faire la dame.
_ Je ne t'ai pas demandé de payer, je te rappelle !
_ Votre ami à raison. La Druide revint vers eux, une petite coupelle dans la main. Maintenant que le service est payé, il serait idiot de ne pas en profiter.
Méfiant, l'archer la lorgna, cherchant à apercevoir le contenu de sa coupe dans laquelle elle plongea deux doigts qu'elle ressortit empoissés d'une épaisse couche de pâte verte qui ne lui inspirait pas le moins du monde confiance. Instinctivement, il recula.
_ Qu'est-ce que c'est ?
_ Un peu long à vous expliquer. De l'encre, des herbes, de la terre. Laissez-vous faire et retirez votre écharpe, j'ai besoin de voir autre chose que vos yeux.
Shin grimaça. Il n'avait pas honte de son visage, ni même de son apparence en général. Cependant, les quelques différences pigmentaires induites par sa nature de demi-élémentaire rebutaient naturellement les profanes. Les signes n'avaient jamais été trop visibles. Un teint pâle, presque iridescent, à la manière d'écailles sous les rayons du soleil, sa peau prenait naturellement des nuances bleutées qui pouvaient déranger le regard. Si de plus en plus ces derniers temps, il apprenait à embrasser sa nature élémentaire et ne s'inquiétait plus autant de son aspect physique, il était toujours aussi gêné de se retrouver ainsi exposé aux regards des étrangers.
Les yeux de la Druide se posèrent sur lui, les couleurs de la forêt dansant dans ses iris alors qu'une lueur déterminée venait les faire scintiller. Comprenant qu'elle le déshabillerait de force s'il ne le faisait pas lui-même, Shinddha se résigna à se débarrasser de son étole qu'il avait machinalement ramenée jusqu'à son nez. Il avait laissé son masque à l'auberge et s'était découvert de sa capuche en entrant dans la cabane. Ne restait plus que ce tissu lui mangeant le visage qu'il posa doucement sur ses genoux une fois retiré.
La Druide haussa un sourcil en avisant les quelques tâches légères qui trahissaient ses origines.
_ Oh. Demi-élémentaire d'eau, nota-t-elle comme si ce n'était rien —et pour cause, elle avait l'habitude de traiter avec les êtres et les créatures magiques— Cela changera sans doute quelques signes. Ne bougez pas.
Figé et décontenancé par ces paroles dont il ne saisissait le sens, le concerné resta droit et terriblement mal à l'aise sur sa chaise, se laissant obligeamment faire, la main de Bob toujours posée sur son épaule. Bien que le tenant à la base à sa place, elle devenait soudain un ancrage curieusement réconfortant.
La pâte visqueuse —est-ce que c'était de la vase ?!— s'écrasa sur son front, cependant que la jeune femme traçait sur sa peau des runes druidiques, non sans une certaine douceur et précision.
_ Qu'est-ce que c'est ? Ne put s'empêcher de questionner le mage en se penchant légèrement sur le côté, toujours avide de connaissances. L'archer vit clairement la Druide grimacer, sans doute d'agacement, mais lui répondre toutefois.
_ Des runes favorisant la libération des énergies intérieures et leur lecture. Les chakras, comme disent les chamanes du Sud.
Distraitement, elle s'essuya les mains sur sa tunique, y étalant une nouvelle couche de crasse avant de retourner poser son bol pour en saisir un nouveau. Dans celui-ci cette fois ci, elle y embrasa un petit fagot d'herbes bleues d'une flamme vive qui laissa échapper une épaisse fumée blanchâtre. Avant qu'elle ne se dissipe, la Druide amena le récipient jusqu'au visage de Shin, lui mettant le sous le nez.
_ Respirez profondément, exigea-t-elle, le défiant du regard de se défiler.
Elle attendit. Comme de juste, Shin avait cherché à retenir sa respiration, pas confiant pour un sous de ce qu'elle lui demandait de faire. Depuis quand les gens respiraient des vapeurs inconnues, surgies des mains d'une sorcière ?! Elle aurait pu l'empoisonner, pour l'amour des Anciens Dieux !
Peine perdue, cependant. De par sa nature de demi élémentaire, il pouvait certes respirer sous l'eau mais il n'était pas encore arrivé —et n'y arriverait jamais, dieu merci— au stade où respirer devenait inutile. A bout, l'archer dut se faire une raison et inhala la vapeur qui entourait son visage, l'épaisse fumée se frayant un passage dans ses narines et son système. L'odeur lui rappelait vaguement de l'encens, avec un lointain mélange de terre et d'herbe sèche. Ce n'était pas si désagréable, au final, s'en était presque rafraichissant.
_ Respirez…
Il inspira à nouveau, la tête lui tournant légèrement. La Druide l'observa deux secondes, puis revint à sa table pour fouiller dans les tiroirs d'une antique boite à pharmacie avant de retourner auprès de l'élémentaire. Lui prenant les mains, elle les disposa, paumes vers le haut et doigts écartés, avant d'y placer en croix deux fines de bois. Intrigués de cet étrange rituel, ses compagnons se penchèrent pour mieux observer la scène, Balthazar se retrouvant presque par-dessus son épaule. Théo fronça le nez, dissipant d'un geste les restes de fumée. Shinddha se racla la gorge, toussant quelque peu.
_ … Qu'est-ce que je fais, avec ça… ?
_ Vous, rien. J'aimerai cependant que vos amis s'écartent un peu. La lecture sera faussée, sinon.
Obéissant, les trois autres se reculèrent docilement, Bob un peu plus réticent que ses deux camarades mais obtempérant sagement tout de même, les mains dans le dos. Dieu, que tout ceci était intéressant. C'était la première fois qu'il voyait une Druide à l'œuvre et s'il était familier à la magie élémentaire ; les rituels druidiques étaient parfaitement nouveaux pour lui.
La femme recula elle aussi d'un pas, observant intensément les mains de Shinddha qui restait là sans rien faire, mal à l'aise et hésitant même à respirer. Etait-il censé ressentir quelque chose ? Une force quelconque, un appel, quelque chose ? Il allait pour poser la question lorsque soudain, les brindilles dans ses paumes frémirent et se vrillèrent avant qu'il ne puisse faire remarquer l'étrange phénomène. Sous leurs yeux incrédules, les morceaux de bois se recourbèrent, torsadant comme doués d'une vie propre, tels des brindilles vouées à une chaleur trop intense, avant de s'immobiliser définitivement.
_ Qu'est-ce que c'est que ça ? Ça veut dire quoi, qu'est-ce que j'ai fait ?
Paniqué, le malheureux Shin chercha du soutien auprès de ses amis, tout aussi ignorants que lui sur le sujet. La Druide eut une moue satisfaite et lui retira les morceaux de bois des mains avant de les poser délicatement sur sa table de travail.
_ Eh bien, il semblerait que notre diseuse de bonne aventure n'avait pas tout à fait tort, expliqua-t-elle en croisant les bras. Il s'agissait d'éclats de noyer, arbre symbolique s'il en est, surtout dans le domaine aquatique. Sa réaction était très intéressante.
Abasourdi, Shin resta le cul vissé sur sa chaise alors que les autres l'entouraient, autant sceptiques que méfiants. Ils n'avaient pas vraiment prévu que le petit tour de passe-passe marcherait aussi bien et donnerait des résultats exploitables. Grunlek s'était déjà figuré que Bob allait y laisser ses six pièces d'argent et qu'ils allaient repartir à l'auberge pour le déjeuner avant de finalement prendre la route et retourner à leurs affaires. La situation avait visiblement changé.
_ En quoi c'est intéressant ? C'est seulement deux morceaux de bois qui se sont tordus, on va pas faire une montagne d'une taupinière, tout de même…
_ Attends, Théo, je ne leur ai rien fait, moi, à ces bouts de bois. Comment tu expliques un truc pareil, toi ?
_ Je sais pas, elle est Druide, elle a peut-être fait un truc.
_ Il faut que je fasse pousser un nouvel arbre dans ma chaumière pour que vous me croyiez digne de confiance ?
Agacée, la jeune femme toisait le paladin avec tout le mépris du monde, ce qui eut bien entendu le don d'échauder quelque peu l'inquisiteur qui portait déjà la main à la garde de son épée. Non mais elle le narguait en plus, la donzelle ? Il en avait déjà maté des plus coriaces que celle-ci, et des Druides, il n'en n'était pas à son coup d'essai non plus !
_ Calmons nous, calmons nous, tempéra immédiatement Balthazar avec un immense sourire, se portant instinctivement entre les deux fortes têtes qui auraient très bien pu en venir bêtement aux mains si on les avait laissés seuls dans la même pièce. Ma Dame, comment interprétez-vous ce signe, dites-moi ?
Jetant un dernier regard noir au chevalier, l'interpelée soupira, se calant contre son établi.
_ Le rituel que je viens de pratiquer est censé révéler les perturbations karmiques. D'ordinaire, j'y passe plus de temps et la lecture n'est pas aussi claire. Puisque madame Irma nous avait décelé un trouble avec l'eau, ou les puits, j'ai préféré ciblé immédiatement le problème pour détecter une anomalie dans le flux de magie.
_ Et problème, il y en a un ?
_ Effectivement. Ce n'est pas une malédiction à proprement parler. Plutôt un déséquilibre des forces internes, qui régissent tout individu et les fondements du monde. Déséquilibre qui provoque sa tendance à tomber dans des recoins pleins d'eau, attiré qu'il est par cet élément.
_ Ou alors, il aime juste les longs tunnels humides…
La remarque narquoise de Théo lui valut une sévère taloche de la part de Grunlek, scandalisé.
_ Théo enfin ! C'est indécent !
_ Y a rien d'indécent à aimer les—
_ Et vous pouvez y faire quelque chose, dites moi ? Coupa brutalement le nain en réduisant son camarade au silence en lui enfonçant un coude violent dans l'estomac. Quand Bob était capable de se tenir correctement, c'était Théo qui prenait la relève ! N'apprenait-on pas le respect, à l'église de la Lumière ?!
_ Pour l'instant, non. Je n'ai pas les ingrédients nécessaires pour lancer un rituel et rééquilibrer la balance interne de votre ami. Les flux qui gravitent autour des êtres à demi divin, comme c'est son cas, ne sont pas aussi stables que ceux des humains normaux. Beaucoup plus difficile d'y accéder et d'influencer dessus.
_ … Et vous pensez quand même pouvoir y arriver ?
Si Grunlek s'était effectivement montré tout aussi sceptique que Théo et Shin au sujet des dons de leur hôte, il devait avouer désormais qu'il ne doutait plus autant. Il ne s'était pas attendu à ce que toute cette histoire soit vraie, pour le coup, mais devant le fait accompli et la compréhension que Shinddha avait un réel problème pesant telle une menace invisible sur ses épaules ; il voulait bien reconsidérer son point de vue sur la chose. Et faire confiance à cette Druide pour les aider à soigner son ami. Si c'était bien entendu possible.
_ Avec du temps et les bons matériaux, oui. Je devrais pouvoir faire quelque chose.
Ils s'entreregardèrent, pesant le pour et le contre silencieusement. Shin ne tenait pas particulièrement à subir il ne savait quoi pour être débarrassé de sa « malédiction ». Force était de constater que la Druide avait raison et il y avait bien quelque chose qui planait sur lui —il n'avait rien fait aux deux brindilles, il en était certain— mais il avait toujours su s'en accommoder, jusque-là… D'autant qu'ils ne pouvaient, à priori, pas se permettre d'attendre des semaines qu'elle achève sa préparation et ses rituels.
Balthazar lança un rapide coup d'œil à Grunlek, avant de passer tout aussi brièvement sur Théo qui semblait s'ennuyer ferme. Le mage aurait également aimé qu'elle examine le paladin. La Druide n'était certes pas médecin, ni même prêtre, mais ses connaissances des plantes et de la nature pourraient sans doute leur apporter de précieuses informations, voire même un remède efficace. Au-delà du « problème » concernant Shin…ils avaient un but sous-jacent réellement préoccupant.
Le demi diable s'avança d'un pas et s'inclina légèrement, avec respect.
_ Ma Dame, nous sollicitons avec joie vos compétences. Et nous aurions peut-être pour vous un autre patient, avec un problème bien différent, si cela ne vous dérange pas.
La femme les scruta, passant son regard vert sur les quatre compères, l'archer toujours assis sur son tabouret et entouré de ses amis. Elle laissa un mince sourire étirer le coin de sa bouche, croisant les bras en levant le menton.
_ Marché conclu. Parlons tarif, à présent.
Oui, ce nouveau personnage a un petit quelque chose d'odieux que j'aime beaucoup, pour tout avouer. Dans le prochain chapitre, je vous glisserai un lien jusqu'à mon superbe et merveilleux blog si peu souvent mis à jour, (et si ça vous intéresse, bien évidemment), avec une première esquisse de ce qu'aurait pu être la rencontre entre la Druide et nos Aventuriers. Dans un contexte un peu différent, avec un personnage qui l'était tout autant, pour le coup.
Avec de la chance, donc, vous aurez peut être aussi des crayonnés de la Druide, et pourquoi pas de sa chaumière, si j'y parviens. Puisque les images et les scènes rendes toujours très bien dans mon esprit mais jamais comme je le voudrais sur le papier.
Encore une fois, merci, n'hésitez pas à me donner votre avis sur tout ce gentil petit délire et en espérant que la lecture vous a été agréable. Je m'excuse pour les éventuelles coquilles ou fautes qui se seraient glissées dedans ; n'hésitez pas à me les faire remarquer quand vous en choppez.
