CHAPITRE 1
Où l'on apprend que personne ne peut arrêter Midnight Mark, pas même le gouvernement.
Et que la tequila, c'est le diable.
Il était près de 10 heures lorsque Mark se réveilla et tomba nez à nez avec une forme qu'il connaissait bien, celle du corps d'une femme encore voilé par les draps blancs qui avait été les seuls témoins de leurs doux ébats.
Aaaaah… Parfois, vraiment, il adorait sa vie.
Le légendaire séducteur laissa son regard se promener sur sa cabine toute neuve. Après le naufrage de Radio Rock, le public s'était ligué contre la loi de sécurité maritime. Au bout de trois semaines de grève dans divers secteurs d'emploi, le gouvernement britannique s'était vu forcé de se plier aux exigences des citoyens furieux (Mark n'avait pas trop su s'il devait se sentir flatté ou gêné en apercevant dans une manifestation des pancartes affichant fièrement « Rien à foutre des pêcheurs qui coulent, Midnight Mark est au-dessus de ça »). Une rumeur circulait même à propos d'un ministre qui serait tombé en dépression nerveuse et aurait hurlé en plein milieu d'une réunion d'Etat particulièrement importante « Mais tout ça c'est la faute à trou de balle ».
En même temps, il fallait le comprendre : le gouvernement avait dû fournir un nouveau bateau au groupe de Radio Rock. Tous frais payés. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que lorsque Quentin avait entendu cette expression dans la bouche de l'envoyé du ministère, le sourire qui s'était étalé sur son visage avait quelque chose de… Comment dire… D'inquiétant.
Mark songea un instant qu'il vivait sur un bateau qui avait tout de même coûté assez cher pour faire blêmir d'horreur une bande de politiciens qui gagnaient assez en une année pour s'acheter la Maison Blanche.
Cool, se dit-il avec décontraction.
Parce que qui dit plus d'argent, dit plus de place.
Donc plus grandes cabines.
Donc plus grands lits.
Don plus de sexe.
Gaaaaah… Il faudra que je me souvienne de remercier le crétin qui a eu l'idée de cette loi de sécurité maritime. Ce mec a réussi l'exploit d'améliorer une vie sexuelle déjà parfaite.
Le DJ se tourna ensuite vers sa dernière conquête, encore endormie.
Bon… Et comment je la vire, moi, c'te gonzesse ? C'est pas qu'elle me dérange, mais faudrait pas qu'elle se fasse des idées comme la dernière. J'arrive pas croire qu'il a fallu la décrocher du rebord du bateau. En plus, elle parlait de trucs bizarres, avec des histoires de « mariage » et « d'enfants », j'ai rien pigé.
Mark soupira. Il fallait dire, aussi, que la vie d'un playboy était loin d'être simple. Toutes ces filles à larguer… C'était tellement fatiguant… (une mauvaise conscience, quelle mauvaise conscience ?)
Il finit donc par se lever et décida d'employer la méthode la plus simple.
Avec un peu de chance, cette fille ne se réveillerait pas avant que la navette l'ait ramenée à terre…
Il monta donc sur le pont pendant que les employés du bateau emmenaient doucement la jeune femme endormie au loin, et s'assit pour prendre un petit déjeuner digne du mâle dominant après sa nuit d'exploits sexuels intenses et répétés, tout en écoutant Angus (cet abruti, quand est-ce qu'il va apprendre à mettre des fringues de notre époque ?) déblatérer à propos de cette fille, Daphné Stalton, qu'il avait commencé à fréquenter après avoir passé un excellent sexamedi avec elle. Tous les animateurs radio eurent une pensée compatissante commune pour la pauvre fille qui avait été assez stupide pour tomber amoureuse du « gugusse » de la bande.
« … Je lui ai même composé une chanson. Elle s'intitule : Daphné, ma muse, faisons mumuse ! »
A cet instant précis, toutes les Daphné du Suffolk, y compris notre Miss Rickett, éternuèrent violemment.
Quant à Mark, il fut pris d'une soudaine envie de se cogner la tête contre la table du petit déjeuner. Fort.
Ou bien de forcer cet imbécile à avaler la cigarette qu'il venait d'allumer.
C'est donc en éternuant que Daphné se réveilla ce matin-là.
Elle se leva lentement.
Et courut pour atteindre les toilettes à temps pour éviter de vomir sur… Qui était-ce, à côté d'elle, une fille à poil ? Bah, aucune importance, elle s'occuperait de ça plus tard. Pour le moment, le plus urgent restait cette saloperie de gueule de bois à la con… Je savais que j'aurais pas dû faire ce concours de descente de tequila, bizarrement, c'est le seul alcool qui me rende complètement soûle.
En même temps, le joint qu'elle avait fumé avant n'avait pas vraiment aidé non plus.
Lorsqu'elle eut fini de dégobiller copieusement le contenu de son estomac Daphné alla se brosser les dents et prendre une aspirine (voire deux. Ou plutôt trois), et en profita pour jeter un coup d'œil à son reflet dans la glace. Elle sursauta.
Elle ne se considérait pas comme un fille laide. Elle avait un visage assez agréable, ovale, avec la peau blanche, le nez fin et droit, les yeux verts un peu en amande, la bouche plutôt pulpeuse, et une sorte de crinière rousse qu'elle avait depuis longtemps renoncé à apprivoiser et s'était donc résignée à couper à la garçonne. Elle avait un corps bien sculpté, grand, mince et élancé, et une poitrine…
C'est pour ça que je suis sûre que Dieu n'existe pas, si c'était le cas, j'aurais AU MOINS un bonnet C !
Non, vraiment, en dehors de ce léger complexe (admirez ma maîtrise de l'euphémisme), Daphné se trouvait raisonnablement jolie.
Mais voilà, il semblerait que les lendemains de cuite aient le don de ramener même Miranda Kerr à l'état de… Eh bien, de thon. Alors oui, en ce premier jour de majorité, Daphné eut pour la première fois de sa vie peur de son propre reflet.
Elle cria.
Un grognement retentit depuis l'autre pièce.
« 'Tain, il est que 10h30… Tu peux pas souffrir en silence ?
-Je t'emmerde, Lili.
-Moi aussi je t'aime mon chou.
-Hmph.
-Et surtout j'adore ton sens de la répartie.
-Au risque de me répéter, hmph. Bon, on bouffe ?
-Avec plaisir, tu sais cuisiner ?
-Tu m'as bien regardée ?
-… Ouais, t'es trop cruche pour ça. J'appelle le service de chambre.
-Hey ! »
Daphné revint dans la chambre d'hôtel (bien qu'elle ne se souvienne pas avoir payé une chambre d'hôtel… Bah, l'alcool, tout ça…) et balança distraitement un oreiller sur la grande blonde qui lui servait de meilleure amie. Lili Holsen, étudiante en droit de 19 ans, se retourna et éclata de rire :
« Merde, je comprends pourquoi t'as gueulé, on dirait que t'as pas dormi depuis trois jours… Tu sais qu'avec ton teint tout pâle et tes cernes on dirait un panda ?
-La ferme. Et je peux savoir pourquoi toi, t'es toute fraîche et reposée ?
-Tout simplement parce que j'ai ingurgité à peu près trois fois moins de substances illicites que toi, et que moi, je suis tombée sur un bon coup du soir. Toi par contre, vu la tête que tu faisais en ressortant des chiotte de la boîte, il devait pas être terrible.
-Me souviens pas trop… Au fait, qu'est-ce que tu fous à poil ? C'est pas que j'aime pas la vue, mais j'ai eu des gros doutes en me levant ce matin…
-Oh, j'avais chaud, c'est tout. L'idée de coucher avec moi te déplaît à ce point ? » Sa lèvre inférieure se mit à trembler. Regard de chien battu… Intensité maximum. « Moi, ta meilleure amie, avec qui tu partages tout, ma sexualité te répugnerait depuis tout ce temps ?
-Tu fais ce que tu veux de ton corps, ma grande, et je pense que si j'avais quoi que ce soit d'une homophobe, ça ferait pas trois ans que je traîne avec toi. Mais entre nous ça ne sera jamais rien de plus que de l'amitié.
-Ma petite Daphné est si méchaaaante… Si cruelle… Moi qui t'ai ouvert mon cœur avec innocence et pureté… Comment peux-tu être si froide ? Comment peux-tu rejeter les avances d'une femme si resplendissante ? Lili est triiiiiiste…
-ARRETE DE FAIRE SEMBLANT DE PLEURER ! JE PEUX T'ENTENDRE RIRE D'ICI !
-Service de chambre ! Le petit déjeuner est servi ! fit une voix masculine depuis le seuil de la suite.
-J'arriiiiiiive ! » s'exclama Lili, toute trace de (fausses) larmes disparue, en allant ouvrir la porte, rayonnante.
« Lili ! Non ! Tu es… »
Elle ouvrit la porte.
«… A poil.
-Oups.
-C'est le cas de le dire, oui.
-Ce pauvre mec, il a l'air choqué, regarde, il bouge plus…
-C'est pas grave, comme ça on n'aura pas à lui donner de pourboire. Ferme la porte, il finira bien par se réveiller. A moins qu'il ne meure d'hémorragie nasale avant.
-Bon, bah, merci pour le service, jeune homme. Et n'oubliez pas d'éponger tout le sang… »
Elle se retrouvèrent ainsi tranquillement assises devant un repas assez royal, auquel Lili se fit un devoir de faire honneur. La future avocate était grande et possédait des formes plutôt généreuses, mais cela ne l'empêchait pas de conserver une extrême sensualité elle ne se privait donc jamais de nourriture. Daphné, en face d'elle, se contenta d'une tasse de café bien noir et d'une assiette de spéculoos, qu'elle grignota en lorgnant le décolleté bien en vue de son amie.
« Dis-moi, c'est du combien maintenant ? J'ai l'impression qu'ils ont encore grossi…
-Ah oui, t'as remarqué ? C'est du 95D, répondit Lili avec un sourire angélique.
-Rappelle-moi pourquoi je ne t'ai pas tuée il y a longtemps.
-Parce que la force de mon magnétisme et mon charme naturel t'obligent à m'adorer, quoi que tu en dises.
-En même temps, si je te tuais, je pourrais faire transférer ta graisse mammaire sur mon absence de graisse mammaire par chirurgie…
-Euh… » La jeune femme préféra prudemment changer de sujet en voyant une aura noire et calculatrice se former autour de Daphné. « Sinon, tu comptes faire quoi maintenant que t'es partie de chez toi ? Parce que, sans vouloir t'inquiéter, si tu veux attendre que j'aie fini mes partiels pour partir en Asie, va falloir que tu te trouves un endroit pour pioncer, ma grande. Moi, je voudrais bien t'accueillir, mais j'ai pas la place…
-Ouais, t'inquiètes, je sais. Pour l'instant j'ai de quoi rester à l'hôtel pour une semaine, mais après il faudra que je trouve un pig… Une âme charitable pour m'héberger pendant trois mois.
-Je plains cette personne.
-Je suis sensée le prendre comment ?
-Comme tu veux, par devant ou par derrière ?
-… Dégueulasse.
-A ton service, chérie. »
