Rating : T

Genre : Général.

Disclaimer : La série de la Reine Rouge appartient à Mark Lawrence.

Note : Venant récemment de terminer la seconde trilogie de Mark Lawrence, j'ai repensé à cette fameuse question que pose Jorg d'Ancrath, et je me suis dit qu'il serait intéressant de développer le point de vue de Jalan Kendeth sur la question (c'est le cas de le dire...). Aussi, si ce texte est également à la première personne du singulier, comme dans les romans, on change ici de narrateur, pour laisser la parole à ce bon vieux Jal.


La Bonne Question - Jalan Kendeth

Les gens ne se posent jamais les bonnes questions.

Tenez, quand une horde d'hommes en armes se précipitent vers vous, brandissant épées longues, poignards tranchants ou lances affûtées tout en criant haut et fort une promesse de mort sanglante, la plupart des gens se demandent ce que des types comme ça foutent en pleine campagne respectable de Rougemarche. Quelques uns, plus lucides que les autres, s'interrogeront sur les raisons d'une agression aussi vindicative, se demanderont s'ils sont vraiment la cible de ces virulentes intentions. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une malheureuse erreur de personne ?

Ceux-là sont des idiots. Peu importe les raisons, justifiées ou non, l'essentiel est de prendre la fuite le plus rapidement et le plus efficacement possible.

En cas de doute, fuyez !

Vous vous poserez les questions idiotes plus tard. Mieux vaut vivre ignorant que mourir bien renseigné. Ma grand-mère dit que la connaissance est la clef du pouvoir. Je complète en disant que de bonnes jambes sont la clef de la survie.

Et de bonnes jambes, j'en ai. Les leçons d'escrime, de lutte et de tactique prodiguées à la lignée princière de la Reine Rouge m'ont toujours paru dénuées du moindre intérêt, mais je ne dénigre pas l'endurance physique qu'elles m'ont apporté. Et même si l'endurance venait à me faire défaut, la peur est une source infinie de volonté. Quand on craint de se faire découper en rondelles, on court si vite que le sol n'a même pas le temps de marquer notre empreinte.

Je sais de quoi je parle, moi, Prince Jalan Kendeth de Rougemarche - dixième en ligne de succession, mais Prince tout de même - ai élevé la fuite au rang d'art.

Il faut dire que je me retrouve fréquemment en situation éminemment dangereuse, le statut de Prince étant à ce prix : qu'il s'agisse de cette brute épaisse d'Alain DeVeer me pourchassant pour avoir infligé à ses jeunes sœurs mes chevaleresques ardeurs - à chacune des trois, notez bien, et espérons-le, prochainement aux trois en même temps - ou bien de ce perfide Maeres Allus me réclamant de rembourser mes dettes de jeu - pas si colossales que ça, en dépit de ses affirmations - ou encore d'un quelconque malotrus s'étant offusqué de mon comportement pas aussi princier que mon statut ne devrait en présager...

Quoiqu'il en soit, j'ai plus d'expérience qu'il n'en faut dans l'Art de la Fuite, et assez de gens susceptibles de vouloir ma peau pour ne pas perdre de temps à m'interroger sur l'identité de mes poursuivants. De toute façon, la conduite à tenir est toujours la même.

Fuir.

Et si courir vite est un avantage indéniable, cela n'est point l'essentiel.

Il s'agit d'être plus rapide que vos camarades d'infortune - si vous en avez. Laisser derrière vous des compagnons de route moins réactifs est l'occasion de ralentir vos poursuivants, et donc de vous donner une chance de plus de leur échapper. Ma grand-mère la Reine Rouge parle de sélection naturelle, et une fois n'est pas coutume, je rejoins son avis.

Si par malchance, vous vous retrouvez seul, sans comparses à abandonner derrière vous, privilégiez les hauteurs et les passages escarpés. Si la peur donne des ailes, ce n'est pas le cas des envies meurtrières. Et un homme qui court pour sauver sa peau sera toujours plus motivé que celui qui le fait pour tuer - le poids de l'arme en plus.

Lâche, moi ? Bien entendu !

Je ne suis pas de ces fous qui se galvanisent de courage pour accomplir des actes stupides sous le couvert d'une quelconque bonne cause. La bravoure, le sens de l'honneur, l'esprit chevaleresque... c'est très surfait. Au fond, tous ces braves combattants n'agissent-ils pas ainsi de crainte d'être lâches ? N'est-il pas plus courageux d'assumer sa peur, et de prendre la poudre d'escampette face à un combat perdu d'avance ?

A dire vrai, c'est même cela qui m'a valu d'être nommé "Héros du col d'Aral". C'est en dévalant la pente escarpée de la frontière Scorronne, avec une horde de Teutons barbares et enragés aux trousses, que j'ai par erreur débarqué au milieu d'un affrontement délicat entre nos troupes Rougemarquaises et un bataillon Scorron. Ma terreur galopante est ainsi passée pour une héroïque tactique qui nous as valu la victoire. Alors, au fond, n'y a-t-il pas toujours une forme de couardise derrière chaque acte de bravoure ?

Voilà le genre de questions philosophiques propres à occuper dignement vos pensées - une fois la menace de vos poursuivants sainement écartée, et la protection du Palais Royal retrouvée, bien sûr.