II.

La discussion s'arrêta là et nous contemplâmes le paysage.

Bouseuxland. Tout était vert avec des champs à perte de vue, je me retrouvais dans le trou du cul du monde. Parfois il y avait des prairies où broutaient des vaches et des chèvres.

Nous arrivâmes enfin chez Norbert. Il vivait dans une coquette baraque avec trois pièces, chacune possédant sa fenêtre auxquels étaient encore accrochés les rideaux à grosses fleurs kaki que ma mère avait posés. Une pièce centrale avec une cheminée pour faire la soupe aux choux, et deux chambres. Le sol était en terre battue. Les sanitaires étaient dehors, la cabane au fond du jardin.

J'aperçus, accroché à une balustrade, mon mulet. Il était gris et il lui manquait des dents et des poils, mais dès qu'il me vit il se mit à hennir avec entrain.

« L'père, y'est bin biot »

Au moins, je n'aurai pas à marcher 10 km dans mes mauvais sabots pour aller en classe.

« J'sui bin contint » me dit-il, ouvrant grand la bouche dans un sourire édenté.

M'installer fût rapide. Avec les trois tabliers que j'avais, le rangement alla vite.

Dans ma chambre, qui donnait sur la petite cabane, mon père avait transformé un abreuvoir initialement prévu pour les vaches afin que je puisse dormir. Sur le côté, un tabouret où se trouvait une lampe à huile. Norbert avait une grande qualité et la seule d'ailleurs : il foutait la paix aux gens. Pratique pour un shérif...

Je me mis à contempler la pluie battante, lorsque le chagrin s'empara de moi.

« Té brailles pô quand même la môme ? » Me cria Norbert depuis la cabane de jardin où il passait le plus clair de son temps à cause de ses hémorroïdes.

« N'import' quoi » lui répondis-je.

Je repensai avec amertume à l'école du village ; ou plutôt sa classe unique qui accueillait 40 élèves, dont 30 à mi-temps car ils avaient besoin d'aider aux champs. Je repensai à Walnut Grove où il y avait trois classes ! Ici, tous les enfants avaient gardé les cochons ensembles. Je serai la nouvelle. L'objet de curiosité.

J'avais beau être une fille j'en avais pas l'allure. Au lieu d'être bronzée à force de travailler dans les champs, j'avais la peau blanche comme de la chiure de moineau. J'ai toujours été mince mais dans le genre mollassonne cependant- rien d'une bête de somme. Je n'étais pas assez coordonnée dans mes mouvements ce qui me valurent pas mal de blessures de fourches et autres ustensiles agricoles.

Je pris un bout de savon noir et me mis à me débarbouiller le visage plein de terre avec l'eau froide de la bassine que mon père était allé chercher à la rivière en contrebas.

Tout en me brossant les cheveux, je m'examinai dans un miroir. Peut-être était-ce la lumière de la lampe à huile, mais j'avais une tête à faire peur.

Devant ma mine de déterrée, je ne pouvais que réaliser que je n'allais pas m'intégrer.

Je n'avais pas pu me mêler aux 100 élèves de Walnut Grove alors ici ? J'avais du mal avec les autres. Ma mère était la seule à qui je pouvais me confier. On était en totale désaccord cependant. Souvent, je me demandais si j'étais vraiment toute seule dans ma tête.

Je dormis mal. La paille me rentrait dans le dos et la toile de jute me grattait. Je finis néanmoins par sombrer dans le sommeil vers vingt trois heures.

Au matin, le coq me réveilla. Je pris mon petit-déjeuner avec Norbert. Du lait de porc bien frais et du pain rance.

Il me gratifia d'une tape dans le dos pour me souhaiter bonne chance et partit en direction de son office. Une fois seule je me mis à examiner la salle. Une table en bois avec trois chaises faisaient office de salle à manger. La cheminé imposante avec un manteau sculpté de nos initiales était l'atout de cette bicoque. Mon père avait accroché des portraits de moi un peu partout comme dans un musée. Il fallait qu'il les décroche ça me mettait le bourdon, du moins tant que je resterai ici.

Je ne voulais pas être en avance mais je ne supportais plus cette ambiance. Je mis donc mon tablier rose à pois bleus imperméable et sortis. Au moins je serai vêtue à la mode pour cette première journée.

Mon mulet, que j'avais prénommé Chevrolet, m'attendait paisiblement. Une espèce de crachin tombait depuis l'aube et mes sabots couinaient malgré la paille que j'avais mise dedans.

Je m'installai sur Chevrolet et nous partîmes. Mon père et Billy avaient bien pris soin de la bête car malgré son âge avancé, il trottait bien.

Bien que je n'y eusse jamais mis les pieds, je trouvai facilement l'école. Le bâtiment, ou plutôt la masure au toit de chaume, était accolée à l'église. Tout autour il y avait pleins d'arbres avec en son centre une petite place aménagée pour la récréation. A Walnut Grove on avait toute une prairie comme terrain de jeu.

J'arrêtai Chevrolet et le mit sous un porche. Une nonne vint m'accueillir.

« J'peut'aider ma fille ? »

« J'sui Isabella Swan el'fille du shérif » Les potins avaient fait du chemin jusqu'ici puisqu'un éclat éveilla son regard globuleux.

« Ouais, j'me diso bin aussi, ya comme un air de famille »

Elle m'expliqua les fonctionnements de la classe et retourna à ses matines. J'attendis sur un monticule prés de Chevrolet quand les autres élèves arrivèrent.

Je constatai, avec plaisir, que la plupart arrivait à pied mais certain à dos d'ânes ou de cochon. Je pris donc mon courage à deux mains et me dirigeai vers la porte.

« Hep, t'es Isabella, hein ouai ! » Le parfait petit lèche-cul venait de m'apostropher. Il me sourit, dévoilant ses dents jaunies.

« Bella s'te plait » Tous ceux qui étaient à côté de nous se retournèrent.

« J'sui Raymond, alors c'est toua qu'y débarque del grand'ville »

« Ouaip »

« Il fait pas el même temps pourri qu'ichi »

« Pour sûr, il pleut pas comme vache qui pisse »

« 'Tant t'es pas bin bronzé »

« 'em mére est albinos »

Il me regarda de ses yeux de fouine sous ses grosses lunettes dont le verre était en cul de bouteille. Visiblement il n'avait pas compris ma blague. Il me mena silencieusement jusqu'à la classe.

Le reste de la matinée se déroula sans incident puisque sœur Marie-Bernadette nous prodigua ses enseignements bibliques.

A l'heure du casse-croute, une paysanne, un peu boulotte mais jolie, me rejoignit. Elle était assise à côté de moi lors des cours généraux. Je m'aperçus vite que c'était la commère de la classe. Raymond et d'autres garçons nous rejoignirent. Alors que je m'efforçais d'écouter son babillage, c'est là que je les vis.

Ils étaient assis sous un arbre à cinq mètres de moi. Ils étaient cinq d'ailleurs. Ils se regardaient comme des chiens de faillance.