Chapitre 2 : Retrouvailles
Central City, 22 décembre 1925
Riza Hawkeye, revenant de l'hôpital pour une visite de contrôle, marchait rapidement sous la neige qui tombait dru dans les rues animées de la capitale. Partout des gens se pressaient dans les boutiques pour faire leurs derniers achats de Noël, mais elle ne les regardait pas. Depuis bien longtemps, elle ne fêtait plus Noël, elle n'avait même plus de famille et elle se sentait étrangère à toutes ces célébrations qui ne lui évoquaient plus rien. Cependant, rien que le fait de pouvoir se déplacer sur ses deux jambes était un véritable miracle, et le néphrologue était plus que content de son état général. Sa fonction rénale était revenue à la normale, et aucun rejet n'était à prévoir pour l'instant.
C'est alors qu'elle entendit quelqu'un l'appeler, et, se retournant, vit Fuery arriver vers elle, les mains chargées de paquets.
« Ah, vous faites vos courses vous aussi, lieutenant ? »
Elle tira sur ses gants pour se donner une contenance et répondit :
« Non, j'étais allée en visite à l'hôpital… »
Et elle ajouta avec sérieux :
« Et pas de chance pour vous, je me porte très bien… »
Cette dernière assertion fit sourire Fuery, qui se retint tout de même de lui demander ce qu'elle faisait à Noël parce qu'il savait qu'elle détestait ça. Presque tout le monde, du moins ceux qui n'étaient pas de garde, passait Noël en famille ou avec des amis, mais il savait que ce n'était pas un sujet facile pour elle.
« Bonne soirée à vous, lieutenant… », Dit-il en secouant la neige sur son écharpe
Il la salua réglementairement et repartit lesté de ses paquets, alors que Riza regagnait pensivement sa chambre. Black Hayate l'attendait, ayant copieusement mis des traces de boue partout parce qu'il était allé dehors s'amuser dans la neige.
« Tu es encore allé te rouler dans la neige, toi, tu n'as pas pu t'en empêcher… », Lui dit-elle avec un air à demi sévère.
Le chien la regarda en remuant la queue, et elle sortit une serpillière pour nettoyer. Après tout, cela faisait partie des à-côtés déplaisants, mais quand elle avait accepté de s'en occuper elle avait aussi signé pour ça. Cependant, il lui fallait bien avouer qu'elle tenait beaucoup à ce chien.
Une fois le sol propre, elle se changea et nettoya ses armes, comme elle le faisait très régulièrement. C'était le devoir d'un soldat que d'entretenir ses outils de travail, et elle s'y pliait sans rechigner. Pourtant, ce soir, elle n'avait pas vraiment le moral. Chaque année, les fêtes lui rappelaient des souvenirs enfouis, des souvenirs de petite fille de Noëls passés avec sa mère alors que son père, souvent, était enfermé dans son laboratoire ou son bureau.
Elle retint un soupir. Ne cesserait-elle jamais d'être si sentimentale ? Tout cela était le passé, il fallait qu'elle aille de l'avant sans s'apitoyer sur elle-même. Le geste généreux de Roy Mustang lui avait permis d'envisager un avenir, il n'était pas question qu'elle gâche tout cela par un sentimentalisme passéiste hors de propos.
Son regard tomba sur un portrait de Roy Mustang qu'elle gardait à la tête de son lit, et un sourire revint sur son visage…
Cité de l'Ouest, le même jour…
Un demi-sourire aux lèvres, Mustang conférait avec sa secrétaire :
« Très bien, vous savez que je serai absent un peu plus d'une semaine. Normalement tout devrait bien se passer, il ne devrait pas y avoir trop de travail vu que tout le monde ou presque va partir en congé, mais je serai joignable au quartier général si nécessaire, vous pourrez leur laisser un message… »
Ida hocha la tête et eut un sourire en retour. Mustang se tourna alors vers son équipe en prenant un air plus sévère :
« Quant à vous, même si je sais que deux d'entre vous partent en permission, c'est la même chose … »
Leur propension à répandre tout et n'importe quoi lui portait sur les nerfs, mais qu'y faire à part se faire craindre du mieux possible et feindre de ne pas entendre les rumeurs qui couraient sur lui ? La réputation de séducteur de l'Alchimiste de Flamme était bien établie, mais le fait qu'il n'ait pas regardé une seule fille depuis pas mal de temps faisait jaser. Il se moquait qu'on médît, du moment que le nom de Riza n'était pas prononcé. Qu'on se pose des questions sur lui lui indifférait franchement, mais pas sur elle, ça pas question !
Il se dirigea vers la porte et, avant de la franchir, se retourna :
« Au fait…joyeuses fêtes ! »
Il gagna tranquillement ses quartiers, toujours avec le même demi-sourire énigmatique sur les lèvres. Il ouvrit sa valise et commença à y entasser des vêtements d'un geste automatique. Si la perspective d'aller faire un rapport des activités de son service aux généraux du quartier général du Centre ne lui souriait pas vraiment, le fait de voir Riza lui faisait supporter ce devoir-là. Il avait pris des congés pour passer les fêtes avec elle, et il rangea dans sa valise le cadeau qu'il avait acheté pour elle. Vu que son départ s'était décidé au dernier moment, il ne lui en avait rien dit et il espérait qu'elle apprécierait la surprise. En effet, on devait envoyer un de ses collègues mais celui-ci avait eu un empêchement, et il avait été plus qu'heureux de le remplacer malgré l'ingratitude de la tâche.
Il vérifia du regard que tout était prêt, mais laissa la valise ouverte pour y ranger sa trousse de toilette. Enlevant et pliant son uniforme, il ôta sa chemise et ses sous-vêtements avant d'aller prendre une douche bien méritée. Il laissa l'eau chaude couler le long de son corps nu et détendre ses muscles avant de s'envelopper dans une grande serviette qui lui donna l'air d'un vénérable romain en toge. Il saisit le dépliant des horaires de train, et le glissa dans la valise. Il avait déjà son billet, et son départ était prévu très tôt le lendemain matin pour pouvoir se présenter dans l'après-midi au quartier général à Central.
Il se laissa aller contre le dossier de sa chaise, et s'autorisa un franc sourire en croisant les bras derrière sa nuque. Dieu qu'il avait hâte de revoir Riza ! Ces mois avaient été une véritable torture malgré leur abondante correspondance. Jamais la simple présence d'une femme ne lui avait autant manqué, il faut dire qu'elle avait quasiment toujours été à ses côtés et qu'il avait largement été trop aveugle pour voir quoi que ce soit.
Encore un regard au portrait de Riza, et il s'habilla avant de revoir plus avant ce qu'il dirait le lendemain devant les généraux…
Le jour levant le trouva dans le train filant à toute vapeur vers Central, à demi endormi. Il tira sur le haut de son uniforme pour se réveiller et jeta un regard sur le paysage enneigé. Si le train n'avait pas de retard, il serait à Central vers quinze heures, et il aurait peu de temps pour filer au quartier général faire sa présentation. Après, il gagnerait les quartiers temporaires préparés pour lui.
Il sentit la fatigue s'évanouir quelque peu et passa une main sur ses yeux. Il allait falloir qu'il soit bien réveillé pour affronter sans faillir les généraux qui attendaient de savoir les résultats de son service. Vu que celui-ci était chargé de gérer les approvisionnements et les déploiements de troupes dans l'Ouest et que la zone était plus que calme, il n'y avait pas énormément de choses à faire ni à dire mais, puisque les gros bonnets de Central avaient résolu de s'intéresser au quartier général de West City, il leur donnerait de quoi se mettre sous la dent pendant un moment.
Il bougea le dos pour soulager un peu la tension sur sa cicatrice et se déplaça légèrement pour prendre un des nombreux sandwichs qu'il avait préparés, qu'il mangea avec appétit avant de prendre un livre et de se plonger dedans pour s'occuper…
Bien plus tard, en fin d'après-midi, Riza lisait un dossier sans réelle conviction, jetant un regard de temps à autre par la fenêtre où la neige continuait à tomber sur la ville déjà à moitié plongée dans l'obscurité. Elle comprenait aisément la fascination qu'exerçait la neige sur tout le monde et surtout sur les enfants, mais cela augmentait sa sensation de vague à l'âme.
« Vous voulez un café, lieutenant ? », questionna Fuery, qui se trouvait non loin d'elle.
Elle secoua la tête et lui déclara :
« Pourriez-vous aller aux archives, s'il vous plaît ? J'ai besoin que vous y emmeniez les dossiers traités, on commence à manquer de place, ici... »
Elle avisa Havoc :
« Pourriez-vous l'aider, s'il vous plaît ? »
Les deux soldats prirent chacune une pile de dossiers et sortirent de la pièce.
« Elle ne va vraiment pas très bien… », Fit remarquer Fuery.
Havoc abaissa la tête et lui répliqua :
« Ca ne doit pas être évident de passer Noël quand on n'a plus de famille… »
Un peu plus loin, Mustang sortait de la salle de réunion, l'esprit vidé…et il faillit percuter le duo de choc lesté de ses dossiers.
« Colonel ? », s'écrièrent les deux larrons.
Mustang braqua son regard sombre un peu rouge sur eux et leur sourit :
« Ah, sergent-chef Fuery, lieutenant Havoc, quelle surprise ! »
Fuery posa sa pile, le salua impeccablement, imité par Havoc, avant de dire :
« Sauf votre respect, je ne pensais pas vous trouver là… »
L'alchimiste eut un geste vague et répondit :
« C'est une longue histoire, mais du coup j'ai pris des congés. Peut-être qu'on se reverra pendant mon séjour ici, on doit me conduire à mes quartiers temporaires. Ne dites rien au lieutenant Hawkeye, s'il vous plaît, j'irai la voir plus tard… »
Et il suivit l'ordonnance qui attendait un peu plus loin. Havoc et Fuery échangèrent un regard entendu et ce fut ce dernier qui dit :
« Voilà le remède au vague à l'âme du lieutenant… »
En début de soirée, Riza Hawkeye venait de sortir de la douche et brossait ses cheveux longs devant sa coiffeuse, seulement vêtue d'une robe chasuble et d'un haut à manches longues. Non loin d'elle, Black Hayate était couché et sommeillait tranquillement. Elle posa sa brosse, laissant ses cheveux répandus sur ses épaules. C'est alors qu'elle entendit qu'on frappait à sa porte. Elle se leva et alla ouvrir. Roy Mustang se tenait debout dans l'encadrement, l'air un peu raide, un bouquet de fleurs à la main.
« Bonjour, Riza. Je te dérange ? », Questionna-t-il en voyant le regard doré de Riza s'agrandir de surprise.
Ce n'était pas tant le tutoiement, employé déjà à l'époque de leur jeunesse et qu'ils avaient décidé de reprendre en privé, mais sa simple présence.
«…Non… », Réussit-elle à répondre.
Il lui tendit le bouquet de fleurs :
« Tiens, c'est pour toi… »
Elle prit le bouquet d'un geste automatique et, enfin, reprit plus ou moins ses esprits.
« Je ne savais pas que tu devais venir… entre… »
Elle lui désigna une chaise et chercha avec une certaine fébrilité un vase pour mettre les fleurs. Black Hayate s'était levé, et était venu renifler le colonel, qu'il reconnut puisqu'il s'assit devant lui en aboyant. Mustang caressa la tête du chien en disant avec un sourire :
« Tu as encore grandi, Hayate, bientôt tu seras trop grand pour les quartiers de ta maîtresse… »
Riza posa le vase sur la table et lui dit :
« Je te pensais à ton quartier général… »
Mustang croisa les jambes :
« Hanssen a eu un empêchement pour le rapport annuel des services, alors je l'ai remplacé mais voici trois jours seulement. Du coup, j'ai pris une semaine de congés pour passer les fêtes avec toi… »
Si Riza avait eu encore le vase en main, il se serait probablement disloqué en mille morceaux sur le sol. Pourtant, elle parvint à faire bonne figure et à répondre d'un ton qu'elle espéra normal :
« Moi aussi j'ai des congés, on m'a plus ou moins forcé à les prendre vu que mon service va fonctionner au ralenti… »
Cela il le savait, il s'était renseigné auprès de quelques anciens collègues, et il demanda :
« J'espère que cela ne te dérange pas que je sois venu, surtout sans te prévenir… »
Elle fit immédiatement un signe de dénégation :
« Non, non…au contraire… », S'exclama-t-elle
Un sourire fendit le visage de Mustang.
« Alors ne t'occupe de rien, je veillerai à tout pour demain, et tu te souviendras de ce Noël… »
Elle lui rendit son sourire, mais il surprit une lueur triste dans son regard. Il savait que cela lui rappelait des souvenirs difficiles, mais il se retint de la prendre dans ses bras, elle ne l'aurait pas bien accepté. Pourtant, elle se reprit et lui dit :
« Je manque à tous mes devoirs, tu veux peut-être boire quelque chose… »
Le regard hypnotisé par celui de Riza, il répondit distraitement :
« Oui, bien sûr, un peu de jus de fruit, si tu en as… »
Elle n'avait probablement pas d'alcool vu qu'elle n'avait plus le droit d'en boire, et puis il n'en avait pas envie. Il la regarda se lever, aller jusqu'à son petit réfrigérateur puis prendre une bouteille et en verser une partie du contenu dans deux verres. D'un geste charmant, elle remit en place une mèche de ses cheveux qui la gênait, et il eut un sourire. Terriblement féminine dans cette robe simple, elle n'avait quasiment rien de commun avec le soldat sévère et tireur d'élite qu'elle était ordinairement. Et pourtant c'était cette dualité qui le séduisait.
Elle ramena les deux verres, en posa un devant lui en s'excusant :
« Je n'ai que du jus d'orange… »
Il prit le verre, en avala une partie du contenu et dit doucement :
« Cela importe peu, ce qui compte c'est que tu sois là, avec moi, enfin… »
Il ajouta :
« Si tu savais comme tu m'as manqué… »
Le teint de Riza se colora légèrement mais son regard ne quitta pas le sien. Que répondre à cela ? Qu'il lui avait manqué ? Mais c'était bien plus que cela, pour peu qu'il y eût un terme plus fort encore. Chaque jour sans lui avait été une véritable torture, un vide permanent au fond du cœur. Mais comment aurait-elle pu exprimer cela ?
« Tu m'as manqué aussi… », Dit-elle seulement, mais il perçut le non-dit dans ses paroles laconiques.
L'aveu lui avait beaucoup coûté, et elle détourna son regard. Gentiment, il caressa ses cheveux.
« J'ai dit que j'irais à ton rythme, aucun problème… », Dit-il.
Il acheva son verre et se leva :
« Je vais regagner mes quartiers, je ne vais pas te déranger plus longtemps et j'ai besoin de me reposer un peu après la séance avec les généraux, je te verrai demain… »
Elle l'accompagna jusqu'à la porte et, résistant à son envie de l'embrasser vraiment, il se contenta de déposer un baiser chaste sur son front.
« A demain ! », lui dit-il seulement avec un sourire.
Riza referma la porte, un sentiment étrange au fond du cœur. Elle s'attendait à tout, sauf à ça ! Si elle avait cru en un dieu quelconque, elle l'aurait remercié sur le champ mais elle était trop pragmatique pour ça, et fille d'un alchimiste de surcroît. Elle savait Mustang surprenant, mais là…
A la pensée de le savoir là, non loin d'elle, elle sentit son cœur s'alléger des noires pensées qu'elle ressassait. Elle caressa la tête de Black Hayate et resta un long moment devant sa fenêtre, à regarder les lumières de la ville enneigée, pensive et rêveuse…
A SUIVRE
