Smaug
Le tremblement les surprit tous.
Dis leva les yeux vers Deil, attendant qu'il lui dise que ce n'était rien de plus qu'un mouvement de la terre, qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter.
Ils s'étaient retrouvés un peu plus tôt dans une taverne. Dis avait menti à son père en l'assurant qu'elle allait se promener avec Andrun dans la ville et Deil profitait de sa pause pour rejoindre la princesse. Ils s'étaient terrés dans le coin le plus sombre pour s'assurer que personne ne viendrait les déranger et qu'il n'arriverait pas aux oreilles de Thraïn que sa fille se compromettait avec un simple garde.
Dis passait de plus en plus de temps en compagnie de Deil, le rejoignant en cachette dès qu'elle le pouvait. Ils riaient pendant des heures, se racontaient des histoires de leurs enfances, apprenaient à se connaître un peu plus chaque jour.
Deil n'était pas né en Erebor. Cadet d'une famille de cinq fils, il était originaire des Monts de Fer mais, à la mort de son père, il en était parti, espérant trouvé meilleure fortune dans le plus puissant royaume de son peuple. Depuis cet épisode, il n'avait plus de contact avec sa famille. Sa mère devait encore pleurer le départ de son fils et la mort de son époux et ses frères aînés devaient être bien contents de s'être débarassés d'un candidat supplémentaire à l'héritage. Après des mois de marche, il était arrivé au Mont Solitaire. Il maniait une épée et une pique assez correctement que pour se rendre utile, ce qui lui avait permis de se faire embaucher comme soldat et, comme il était d'humeur facile, les relations avec ses frères d'arme étaient facilitées. Il n'était pas mécontent de la vie qu'il menait désormais, même si ce n'était pas celle dont il avait rêvé. « Mais, avait-il osé confier à Dis un jour, ma vie est encore plus belle depuis que vous en faites partie. »
Le tremblement revint, suscitant des exclamations peu rassurées dans la taverne.
-Nous devrions peut-être sortir pour aller voir ce qu'il se passe, proposa Dis.
Deil accepta d'un hochement de tête et ils coururent entre les buveurs qui commençaient à s'inquiéter. Beaucoup de Nains passaient leurs têtes par les fenêtres ou les portes des maisons et des ateliers, curieux de connaître la raison de ces secousses. Certains discutaient vivement entre eux, cherchant à déterminer si la Montagne était attaquée à coup de boulets ou si c'était simplement un tremblement de terre un peu plus fort que ceux qui ébranlaient habituellement Erebor. D'où elle était, Dis voyait de petites silhouettes bouger sur les balcons qui donnaient sur l'extérieur. Les gardes devant les portes les avaient fermées en grande hâte, comme c'était la consigne lors des séismes.
Le nouveau tremblement, digne de celui provoqué par un volcan, les déstabilisa tous, faisant même vaciller Dis qui, sans les bras sauveurs de Deil, serait tombée au sol.
-Un dragon !
Le cri, que Dis reconnut comme poussé par Thorïn, déclencha un mouvement d'effroi dans tout Erebor.
Comment était-ce possible ? Les cracheurs de feu n'étaient jamais venus jusqu'en Erebor, que se passait-il pour que l'un des leurs change soudain d'avis ? Qu'est-ce qui attirait un tel monstre dans leurs contrées ?
-Tous les soldats ! Préparez-vous à l'assaut !
Les capitaines des différentes compagnies ralliaient leurs troupes sur ordre du Prince. Deil adressa un petit sourire triste à son amie.
-Je vais devoir y aller, marmonna-t-il en tortillant l'une de ses tresses.
Dis lui prit délicatement la main, souhaitant le rassurer :
-Fais attention à toi.
-Je te le promets, répondit-il en essayant de lui sourire. Fais de même pour toi.
-Ne t'en fais pas.
Et il partit, courant à la suite des autres Nains en armure qui se dirigeaient vers les portes. La princesse le regarda disparaître dans la masse des plastrons et des armes avec un pincement au coeur.
-Dis ! Va te mettre à l'abri ! Ne reste pas ici !
Frerïn s'approchait d'elle, sa masse d'armes prête à l'emploi.
-Où veux-tu que j'aille ? lui cria-t-elle en retour, espérant qu'il l'entendrait malgré le brouaha ambiant.
-Retourne au palais, lui ordonna-t-il. Si tout va bien, je t'y retrouverai avec Thorïn.
Elle aquiesça et partit en sens inverse, courant aussi vite que sa robe et ses jambes le lui permettaient. Elle fila dans sa chambre et tira de sous son lit un baluchon, dans lequel elle glissa à la hâte une paire de bottes, une cape et des couvertures. Personne ne pouvait prédire l'avenir et, même si elle espérait de tout son coeur que son peuple sorte vainqueur de cet affrontement, elle préfèrait prendre des précautions. Elle entra en coup de vent dans les chambres de ses frères, s'empara de leurs capes et de leurs bottes de voyage, puis regagna sa propre chambre et attendit, fébrile, la suite des événements.
D'où elle était, elle entendait les craquements du bois des portes qui souffrait sous la chaleur des flammes et les assauts de la bête. Les bruits lui apparaissaient amplifiés par l'écho des salles de la Montagne, leur donnant un son atrocement lugubre. Dis finit par fermer les yeux, comme si l'obscurité allait réussir à la convaincre que tout celà n'était qu'un mauvais rêve.
Un craquement plus fort que les précédents, suivi d'un concert de cris, lui fit ouvrir les paupières. Les choses se passaient mal, elle le sentait. Elle prit le baluchon qu'elle avait constitué à la hâte et courut au dehors.
La vision qu'elle eut alors d'Erebor fut apocalyptique.
Le dragon, un monstre d'une dizaine de mètres de long, aux écailles moirées noir et or, serpentait dans la ville, se frayant un chemin vers un endroit connu de lui seul, sans se soucier des Nains qui se trouvaient sur son passage, les écrasant sous ses pattes griffues ou les projetant contre les facades des maisons.
La princesse descendit quatre à quatre les escaliers. Elle devait retrouver Thror, Thraïn, Thorïn, Frerïn...et Deil.
Après les avoir cherché du regard au milieu de la foule prise de panique, elle finit par localiser Frerïn, qui serrait son bras ensanglanté contre sa poitrine, ses vêtements brûlés par endroits.
Elle se jeta sur lui, folle d'inquiétude.
-Que s'est-il passé ?
-Il est plus fort que nous, haleta son frère. Il faut fuir, Dis.
-Et Thorïn ?
-Il menait la charge, mais j'ignore où il se trouve désormais.
Dis n'eut pas le temps de s'inquiéter un peu plus ni même de lever la tête que la voix de son aîné résonna dans la Montagne.
-Dis ! Frerïn ! Ne restez pas là !
-Je ne pars pas sans toi, lui cria Frerïn, prêt à s'échapper de l'étreinte de Dis malgré son bras blessé.
-Ne sois pas idiot, mon frère. Sauve-toi !
-Mais, et toi ? demanda Dis, inquiète.
-Je vais chercher notre grand-père. Assurez-vous que Père va bien mais, surtout, sortez d'ici ! À l'extérieur, vous ne craindrez plus rien.
Et il partit, l'épée au clair, fendant tant bien que mal la foule des Nains qui fuyaient dans le sens opposé, aussi loin que possible de leur assaillant. Dis ne bougea pas, tétanisée, les yeux fixés sur la silhouette qui disparaissait.
-Viens !
Frerïn s'empara de la main de sa soeur et l'entraîna à sa suite. Ils coururent aussi vite qu'ils le purent vers la sortie. Les portes n'avaient jamais semblé aussi lointaines, aussi innaccessibles. Dis évitait de diriger son regard vers le sol, effrayée à l'idée de rencontrer les corps de ceux que le dragon avait piétinés en entrant ou qui avaient trébuché pour finir étouffés sous les pieds de leurs compatriotes en fuite.
Les Nains couraient, affolés, pressés de sortir, de s'échapper de ce qui deviendrait leur tombeau s'ils n'étaient pas assez rapides. Tout le peuple d'Erebor cédait à la panique. Les femmes hurlaient, les enfants pleuraient en tentant de suivre leurs parents, les hommes portaient des membres de leur famille ou exhortaient les autres à fuir.
Dis n'en crut pas ses yeux quand elle et Frerïn atteignirent enfin la sortie. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres des portes, leurs pieds les lançant atrocement, les tympans vrillés par les cris de leur peuple et les grognements de plus en plus sourds du dragon, le coeur serré à l'idée de ne pas voir apparaître le reste de leur famille.
Thraïn cria leurs noms en sortant de la Montagne et s'effondra presque dans leurs bras, arrachant un râle de douleur à son fils.
-Père, tout va bien ? Vous n'êtes pas blessé ? s'enquit Dis en posant ses doigts sur les joues brûlantes du Nain.
-Non, ma fille, ne te tourmente pas pour moi. Mais vous, mes enfants ? demanda-t-il d'une voix fatiguée et tendue par l'angoisse.
La blessure de Frerïn, bien que douloureuse, n'était pas mortelle et Dis s'en était tirée avec quelques égratinures. Thraïn ne souffrait que de quelques brûlures légères, mais leurs coeurs à tous trois étaient serrés à l'idée de ce qu'il était advenu du Roi et de Thorïn.
Quand ces derniers atteignirent à leur tour l'air libre, le vieux Nain suffoquant, les poumons encore encombrés par la fumée que le dragon répandait dans leur ancienne demeure, un poids énorme s'envola de la poitrine de Dis. Sa famille était saine et sauve.
La princesse aurait aimé se jeter dans les bras de son frère aîné, mais il était obnubilé par la crête d'une des collines entourant Erebor, sur laquelle se trouvait, majestueux et froid sur son immense cerf, le Roi des elfes de la Forêt Noire qui avait rendu ses hommages à Thror lorsque l'Arkenstone avait été déterrée et placée en haut du trône de la Montagne Solitaire comme un signe de la puissance de la cité naine.
-Aidez-nous ! s'époumonait Thorin, espérant que l'imposante armée des elfes se joindrait à son peuple pour bouter la bête hors d'Erebor avant qu'elle n'y ait installé ses quartiers.
Pendant un moment qui sembla durer des siècles, le prince nain ne bougea pas, attendant une réaction, un signe.
Mais Thranduil se détourna et, sur un geste de la main, fit faire volte-face à ses soldats. Aucune aide ne viendrait des elfes , ni ce jour, ni jamais.
