Chapitre un : de l'importance d'être athée
Resha laissa tomber son sac au sol dans un soupir, se massant l'épaule endolorie alors qu'elle inspectait la chambre du regard. L'hôtel était propre, et elle l'avait choisi car il offrait la possibilité d'un vrai petit déjeuner à l'européenne : croissants, lait, confiture, et pas de céréales trop sucrées ou de pâte à tartiner au marshmallow. Oui, pour elle, c'était important.
Quelques mois auparavant, alors qu'elle entamait sa seconde année d'études, elle avait eu la chance de faire parti du programme de son université qui proposait des stages au Québec, des bourses permettant de rembourser les frais de logement et même de nourriture. Elle n'avait pas hésité avant de s'envoler, en profitant pour organiser un plan de voyage qui la conduirait quelques jours aux USA, pour visiter.
Non pas qu'elle portait réellement ce pays dans son cœur. Trop différent de la France, ou de la Bretagne, sa région natale. Mais bon, elle refusait de mourir idiote, ce serait quand même bien dommage.
Se laissant tomber sur le lit, elle sortit de sa poche le petit carnet dans lequel elle avait inscrit les étapes de son parcours et les numéros de réservation d'hôtel. Elle allait tranquillement remonter vers le nord à partir de ce moment jusqu'à rejoindre de nouveau le Canada, et patienter tranquillement jusqu'à son vol de retour. Elle eut un sourire pas peu fier en se remémorant tout le chemin qu'elle avait parcouru, et le courage dont elle avait fait preuve pour arriver jusque-là. Dans quelques années, elle en parlerait encore avec la voix vibrante d'émotion, elle le savait. Elle ne regrettait pas d'être partie seule, elle avait effectivement le sentiment que cette expérience l'avait énormément aidé à murir. Et à améliorer son anglais, aussi au passage.
Elle finit par se redresser et pressa sur le bouton de la télécommande de la petite télévision accrochée au mur. Il y avait bien trop de chaînes aux USA, mais elle ne s'intéressait qu'aux informations internationales. Reconnaissant un bâtiment montré à la caméra, son doigt s'immobilisa sur le bouton pour changer de chaîne, et elle écouta attentivement ce que racontait la voix off du journaliste.
- … Pas moins de 5 morts dans cette église locale, dont Père Juan. Le mobile de ces meurtres aussi horribles que gratuits n'est pour l'instant pas connu…
Et défilèrent les images des victimes, dont le prêtre qu'elle avait croisé l'après-midi même. Elle eut un frisson désagréable et une goutte de sueur glacée glissa le long de son dos alors qu'elle réalisait avec horreur qu'elle aurait très bien pu faire partie des victimes.
- C'est fou ça quand même, marmonna-t-elle en changeant de chaîne. Quand est-ce qu'ils introduiront le contrôle des armes dans ce foutu pays ?
Elle ne pouvait pas dire qu'elle était surprise. Elle s'était bien rendu compte que mourir par balles aux USA était aussi banal que de se faire insulter par un parisien pressé dans le métro de la capitale française. Très vite, l'incident sortit de son esprit, et elle ne descendit de sa chambre que lorsque son estomac protesta avec vigueur.
Resha fut surprise par la tombée de la nuit, elle qui n'aimait pas trainer dans les rues une fois le soleil disparu du ciel. Un sandwich pas trop gras à la main, elle hâta le pas vers son hôtel et soupira de soulagement lorsqu'elle atteint enfin le hall. Le réceptionniste la salua avec entrain et elle eut juste le temps de lui répondre avant qu'il ne se tourne vers un nouveau client attendant devant le comptoir. La jeune femme ne put pas s'empêcher de l'observer un court instant, se demandant bien pourquoi elle avait l'impression de reconnaître cette silhouette. L'homme tourna légèrement la tête vers elle, et ce fut l'éclat bleu de ses yeux qui lui rappela la rencontre étrange de l'après-midi. Elle détourna rapidement le regard, mais c'était trop tard : elle avait bien remarqué le sourire qui s'était dessiné sur les lèvres de l'inconnu, ce même sourire qui lui avait donné envie de fuir plus tôt. Sans attendre, elle s'élança dans le couloir qui l'amena à sa chambre et ferma la porte derrière elle à double tour, le cœur battant la chamade. Ce n'était quand même pas possible… qu'il soit responsable de la tuerie de l'après-midi, pas vrai ?
La jeune femme s'assit sur le lit pour déguster son sandwich, tentant de faire taire les pensées paranoïaques qui naissaient dans son esprit à chaque bouchée. Fatiguée de ressasser, elle finit même par mettre la télé en route et tomba sur une chaîne française à son grand soulagement, ce qui lui permit de s'évader pour le reste de la soirée.
Lorsque son réveil sonna, Resha grogna comme à son habitude et l'éteignit rageusement, avant que la raison ne l'emporte sur la paresse et qu'elle ne se lève. Un brin de toilette, un rapide inventaire de son sac, et elle se rendit au restaurant de l'hôtel pour son petit-déjeuner européen. Le cuisinier était sympathique, et il lui demanda évidemment son avis sur les croissants et les pains au chocolat lorsqu'il apprit qu'elle était française. Elle lui donna tous les renseignements qu'il désirait sur son pays, lui conseilla vivement d'éviter Paris puis rejoignit sa table, un journal à la main qu'elle parcourut tout en mangeant. L'article sur les meurtres de l'Eglise occupait la une, et elle sentit l'angoisse la parcourir alors qu'elle en découvrait plus sur cet horrible fait divers. Les autorités n'avaient aucune idée de l'arme du crime, les victimes ayant succombé d'une hémorragie provenant d'un trou dans leur poitrine, selon les premières constatations. Donc, pas d'armes à feu.
L'appétit un peu coupé, elle repoussa le journal et se leva pour rejoindre sa chambre, après un arrêt dans le hall pour prévenir de son départ. En s'apprêtant à pénétrer dans le couloir, elle remarqua l'homme adossé au mur, les bras croisés et le regard perdu dans le vide. Elle serra les poings et chassa de son esprit la peur qui tentait de s'y insinuer. Non mais elle n'allait pas non plus faire tout le tour pour l'éviter, ça allait devenir ridicule cette histoire ! D'un pas décidé, elle s'engagea et lui passa devant sans qu'il ne semble même la remarquer. Elle se sentit un peu mieux, jusqu'à ce qu'une voix ne retentisse dans son dos.
- Horrible, cette histoire à l'église, pas vrai ? Quand je pense que j'y étais. Que j'aurais pu faire parti des victimes.
Elle se figea et ne put s'empêcher de tourner la tête vers l'homme pour le dévisager, et essayer de déceler sur son visage la moindre trace d'ironie. Mais non, il semblait si calme, impassible.
- C'est ce que vous vous êtes dit, pas vrai ? poursuivit l'inconnu en se décollant du mur pour lui faire face.
Sa voix était douce, presque compatissante. Resha hésita à l'ignorer, à ne pas rentrer dans son jeu, mais autant répondre pour clore la conversation une bonne fois pour toutes.
- Je pense que tous les gens qui sont allés à la messe ou qui ont visité l'église se sont dit ça, fit-elle prudemment. Je ne fais pas exception. Mais qu'est-ce que je peux y faire ? C'est humain.
- Humain, oui, répéta pensivement l'homme en se passant l'index sur la lèvre inférieure. La peur, c'est ce qui rend croyant. Mais que ce genre de choses arrive dans la maison de Dieu, il y a de quoi se remettre en question.
- D'où l'importance d'être athée, ne put s'empêcher de marmonner Resha, son poing serrant la clé de sa chambre. Excusez-moi mais j'ai un bus qui m'attend…
- Oh, vous partez déjà ? s'étonna l'inconnu. En voyage ?
- Ca ne vous regarde pas, rétorqua la jeune femme en se détournant rapidement.
Non mais il la rendait nerveuse avec toutes ces questions étranges ! Il était plus que temps de laisser cette ville derrière elle et avec, les tarés fous de Dieu et du Diable !
Lucifer était assis à la plus grande table du restaurant de l'hôtel lorsque deux démons aux yeux noirs firent irruption dans la salle. Le plus grand, glissé dans le corps d'un vigile de boite de nuit, le salua respectueusement, imité par son collègue qui avait du mal à cacher la peur que lui inspirait son maître. Il leur jeta à peine un regard, tournant la page de son journal.
- Mon seigneur, c'est fait. Nous avons les informations que vous avez demandé, annonça le premier en tendant un dépliant à l'archange déchu.
Un sourire fleurit sur les lèvres de Lucifer qui s'en saisit et retint le numéro cerclé de rouge.
- Le Vermont ? Il paraît que c'est très agréable en cette saison.
Bien que n'ayant pas compris où il voulait en venir, les deux démons hochèrent néanmoins la tête pour marquer leur accord.
- Que peut-on faire pour vous, mon Seigneur ? Dois-je faire appeler le service de nettoyage ?
Lucifer jeta un regard autour de lui, et saisit délicatement la main arrachée qui trainait au sol pour la déposer sur le journal, sur la première page. Satisfait, il admira son œuvre.
- Non, pas besoin. Ce n'est pas comme si on allait m'arrêter pour meurtre, pas vrai ?
Les démons laissèrent échapper un ricanement. L'idée était effectivement grotesque. Leur maître n'hésita d'ailleurs pas une seule seconde à sortir par la grande porte, prenant une grande inspiration une fois sur le trottoir, laissant ses hommes se délecter du spectacle du massacre commis dans l'hôtel, des corps empilés dont le sang imbibait la moquette autrefois d'un joli blanc cassé.
