Alec marchait à nouveau, les yeux tournés vers l'avant, le regard vers l'arrière. Se remémorant ses moments de faiblesse, comme chaque fois que la solitude l'accablait.
Non, ce n'était pas le genre de solitude à vous faire suffoquer et supplier que l'on vous vienne en aide, qu'on vous parle, qu'on vous touche, qu'on vous regarde, qu'on vous prouve que vous êtes bien vivant.
C'était plutôt un cruel murmure de découragement. Cruel, mais, me direz-vous, la solitude est toujours cruelle. Sauf que celle-ci s'exprimait avec le dur accent d'une réalité dont il prenait seulement conscience, à présent que plus personne ne l'attendait nulle part.
Alors son esprit perfide s'amusa à assembler des fragments de couleurs, de bruits, de sensations qui le ramenèrent trois mois plus tôt, sur le parking d'un hôtel miteux dans lequel il était quasiment sûr de ne pas être retrouvé.
Sa famille le croyait prenant du bon temps chez un ami, mais le voici qui mourait sur le bitume froid et indifférent.
Il est dur de décrire ce qu'il avait ressenti quelques instants plus tôt, le déluge de sensations qui s'était abattu sur son pauvre cerveau, le lourd poison qui s'était infiltré, non pas uniquement dans ses veines, mais partout, dans ses poumons, dans sa bouche, dans ses oreilles, lui interdisant de parler, d'entendre, de respirer.
Si son cœur avait été une étoile, il en aurait été au stade ultime de supernova, lorsque la matière s'effondre sur elle-même dans un fracas parfaitement silencieux, inentendu de tous. L'astre s'écroule, rebondit, explose. C'est époustouflant, c'est immonde. Le monde brille une dernière fois et puis se voile.
Il battait à peine, son cœur. Alec ne comprenait décidément pas les poètes. Comment de cette sensation de fin du monde pouvait-ils construire des vers ?
Mais cela, ça avait sans doute davantage à voir avec le fait que lui n'était pas un artiste. Il ne savait pas élever la beauté au milieu des décombres de ce qui pourrait, aurait pu être mais ne serait jamais. Il avait enterré vivant ses espoirs et ses rêves et n'avait nulle envie de leur offrir un nouveau souffle de vie.
Il était bien trop fatigué pour cela.
Alors, comme Alec n'étais pas un artiste, ce n'est pas à ses pinceaux qu'il porta la main, ni autour d'un archet qu'il enroula ses doigts pâles. Il les posa plutôt sur une bouteille de whiskey bon marché auquel il avait pris la liberté de mélanger une certaine quantité de codéïne. C'est tellement facile de mourir, pas vrai ?
Faux.
Mourir n'avait pas été une décision facile pour lui à vrai dire, sur le moment, cela avait moins eu l'air d'une décision que d'une bouffée d'air frais au milieu d'une fournaise. Un chemin qui le ménerait hors de cet Enfer terrestre. Peut-être était-ce lâche, sans doute était-ce égoïste, mais facile ? Certes non.
Vivre, ou mourir, de deux maux, Alec choisissait le moindre.
Entre deux gorgée de sa bienheureuse liqueur, ses pensées flottaient au-dessus de tout sans se fixer sur quoi que ce soit. Il lui semblait qu'il se sentait bien. Ravi, même. Fou de bonheur et de contentement, allongé là entre des dizaines de vieilles caisses rouges, noires, blanches, grises qui avaient sans doute connu des jours meilleurs. Il y'avait vachement pire comme dernière demeure, hein ?
Hein ?
Il eut beau essayer de se convaincre, rien n'y faisait.
Il serait mensonger de dire qu'Alec ressentait autre chose qu'un isolement dévorant. Le désespoir, la colère, la tristesse, le regret, les démons se mêlèrent pour ne plus former qu'un seul visage, une seule pensée, un dernier souffle de bon vieux pessimisme: je vais mourir seul.
Oh, Alec. On meurt tous seul.
Il serait faux de prétendre qu'il n'était pas accablé par une sensation de gâchis dont la substance écœurante lui collait aux os et l'empêchait de se mouvoir qu'il n'aurait pas donné n'importe quoi pour une deuxième chance, qu'il n'était pas désolé, déçu, furieux et qu'il ne voulait pas, n'avait jamais prévu de parvenir à un point où il était pris d'une telle haine, d'une telle répulsion envers celui qu'il était devenu, qu'il préférait en finir plutôt que d'imposer son existence au monde.
L'histoire connaît une fin qui, à ce jour, lui inspire des sentiments partagés ; comme vous l'aurez deviné, mes amis, il est toujours vivant.
En effet, toute cette toxine absorbée fut à peine suffisante pour le faire planer comme il n'avait jamais plané et lui donner une migraine qui aurait presque pu l'achever à elle seule.
Le lendemain, épuisé par un sommeil qui avait échoué à le retaper, par sa tentative de suicide ratée et par la perspective d'une réunion de famille riche en mensonges sur ce qu'il avait fait la veille, il passa la matinée allongé dans un état second sur un pauvre matelas terrassé par des années de négligence, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, jusqu'à ce que les paroles de la chanson qu'il écoutait en boucle cessent d'avoir un sens et qu'il ait la sensation d'avoir tout à fait cessé d'exister.
Isabelle avait dit un jour qu'il avait des goûts trop éclectiques et insondables en matière de musique. Pour une raison obscure, elle qui le connaissait si bien ne parvenait jamais à savoir à l'avance si son grand frère aimerait telle ou telle chanson.
«Mes frères et sœurs sont tellement sélectifs et incroyablement chiants dès qu'il s'agit de choisir ce qu'on écoute dans la voiture que j'ai décidé de réaliser une courte liste prenant en compte leurs critères principaux en matière de musique.
Au cours des dernières semaines, j'ai donc procédé à un récurage minutieux des profondeurs les plus déprimantes et sublimes de Youtube et sélectionnés quelques groupes dont j'ai gravé des chansons sur notre Super CD Pour Tous.
My Chemical Romance, Pink Floyd, Charles Aznavour et Cie qui se partagent l'espace avec Mozart, Ravel et Rachmaninov, eux-même écrasés sous le poids des chansons des Beatles, d'Ed Sheeran et de Supertramp, je trouve ça vachement beau d'une manière unique et immuable. Et Queen nous rassemble sur ce groupe, au moins, tout le monde est d'accord. »
C'était l'une des premières pages du tout premier journal de Max.
Journal, qui gisait, brun et mystérieux sous sa lourde couverture d'une sobriété indécente, dans la sécurité de sa petite valise noire, qui renfermait entre autres le reste de ses habits noirs, une paire d'écouteurs noirs de rechange, une tablette de chocolat noir -qui s'est toujours révélé un excellent remède au cafard, ou tout du moins un met délicieux, ainsi que le reste de son attirail, qui ne comprenait hélas ni son arc ni ses flèches qu'il s'était vu contraint de laisser derrière ; cette pensée l'attrista.
Alec tentait tant bien que mal de faire abstraction des regards désapprobateurs que lui lançait une mère de famille et se mit à l'ignorer tout à fait lorsqu'elle éloigna ses enfants de lui sans qu'il parvienne à saisir pourquoi. Pour autant qu'il sache, il n'avait pas l'air bien louche.
Puis le jeune homme se rappela qu'il empestait l'alcool à plein nez, chose qui, socialement parlant, ne devait pas jouer en sa faveur.
Toujours immergé sous la lourde surface d'un monde meilleur et imaginaire, Romeo and Juliet des Dire straits résonnait à ses oreilles tandis qu'il pensait à l'amour. L'amour. Ce terme galvaudé, qu'hommes et femmes traitaient avec si peu de précaution, se figurant que c'était un tronc massif ne souffrant ni flammes ni tempêtes, alors qu'il s'agissait d'un pauvre nourrisson qu'on négligeait, qu'on malmenait et qu'on ne cajolait que trop rarement.
Puis il pensa au soin avec lequel il avait entretenu la braise de sa propre passion, son amour interdit, son amour malsain, son amour pur, son amour sincère et infini. Qui s'était non pas consumé à force d'usage, comme l'auraient suggéré certains, mais plutôt transformé, à mesure que ses espoirs s'amenuisaient.
La violente étreinte du désir, cet intense sentiment de besoin s'était calmé, métamorphosé en une mer douce et limpide de sourires, de regards, de « Salut, bonne nuit » et de conversations stupides qui avaient égayé ses jours et assombri ses nuits, pendant lesquelles la cruauté de ce sort l'accablait.
Puis -quand ? Comment ? Pourquoi ?- ce fut l'abrupte effacement, soudain, incompréhensible, de toute sensation romantique -plus de cœur qui bat à la vue de l'éclat d'une peau, plus d'âme qui s'illumine à un banal effleurement de main. Cela signifiait-il la fin de l'amour ?
Alec l'espérait, à défaut d'y comprendre quoi que ce soit.
Son amour était fort, mais différent. Meilleur, car moins douloureux, il lui laissait néanmoins un arrière-goût de rêve calciné et une estime de soi moins impressionnante qu'elle n'aurait du chez un grand garçon profondément aimé par ceux qui, l'ayant connu, avait vu en lui davantage qu'il pensait posséder.
Chaque fois que le hasard amenait une vague connaissance à le décrire, les mêmes termes étaient employés, encore et encore. Grincheux, pas méchant, rébarbatif, raisonnable, recroquevillé sur lui-même, poli, peu amène, gentil. En gros, « c'est un bon garçon », maintenant, peut-on parler de Jace et de son incommensurable charisme, s'il vous plaît ?
Non que cela soit pour lui déplaire, bien sûr.
Je pourrais narrer le long et épuisant voyage qui conduisit notre protagoniste jusqu'à la gare de Los Angeles, trajet seulement interrompu par un arrêt sur Chicago, sans qu'il aie pris la peine de lever les yeux vers ses musées et monuments. Je pourrais également décrire les paysages époustouflant qui défilèrent derrière les vitres plus ou moins immaculées, tandis qu'il gardait la tête et le cœur résolument tournés vers le sol, davantage par épuisement que par désintérêt.
Mais cela ne présenterait pas grand intérêt pour notre histoire et bien des merveilles devaient encore l'attendre dans cette nouvelle ville, qui accueillerait ses nouveaux espoirs sitôt que la fatigue écrasante qui refusait de céder même après les assauts du sommeil aurait mis les voiles.
Pour l'heure, tous ses sens s'orientaient vers un seul et même désir : celui de gagner l'hôtel qui avait déjà été réservé et, si son corps le permettait, de recouvrer suffisamment d'aplomb pour lever les yeux et avancer.
Oh, nul doute qu'on avait signalé sa disparition, après trois interminables journées mais pas de panique ! Sa carte d'identité, qui par ailleurs le présentait sous le patronyme rafraîchissant de Jacob Cooper, remédiait tout à fait à ce petit embarras.
Alec n'était pas exactement enthousiasmé par le choix inspiré de Jonathan -qui avait conçu cette carte des plus convaincantes-, mais après tout, ce n'était qu'un ennui temporaire qui lui permettrait de demeurer ainsi caché jusqu'à son dix-huitième anniversaire.
Son nouveau gîte n'était ni très grand ni très luxueux ; tout le caractère de l'établissement résidait en la brusquerie amicale de ses hôtes, les longues étagères qui tapissaient les murs de l'étroite réception, le charme obsolète de l'impression d'usure et de vieilli qui persistait dans chaque recoin. L'ensemble tout entier criait : familiarité, un concept qu'Alec se prenait à chérir.
La seule constante de ce gentil tableau était les livres, qui semblaient provenir d'une dimension parallèle et qui avaient colonisé chaque coin et recoin de la demeure, apparaissant à tous les endroits possibles et impossibles tels des enfants malicieux.
A voir les lourds volumes qui avaient élu domicile sur les fauteuils, les tables et même le siège des toilettes, Alec se prit à leur concevoir une vie et une conscience propre et vint même à les considérer comme des individus : ici, Orgueil et Préjugés prenait son café là, la collection complète des Harry Potter se réchauffait près de l'âtre où s'excitaient des braises orangées, sautillant comme des feufollets.
Et à penser qu'il fût plus enchanté, en cet instant, par la persistante odeur de bois et de poussière qu'il apprendrait à associer à ce lieu que par les hautes tours de verres qui n'existaient que pour qu'on les voie, certains, peut-être, croiront avoir affaire à un fou.
Et pourtant.
Alec n'était pas le genre de garçon à aimer rester chez soi alors qu'il y'avait tant à faire, à l'extérieur. Tir à l'arc, course à pied, visites de musées et à peu près n'importe quel activité de plein air n'impliquant ni danse, ni musique auto-tunée ni sexe pouvait trouver grâce à ses yeux. Il en venait à présent à se demander si ce n'était pas simplement parce qu'il n'avait que rarement posé les pieds dans un endroit pareil.
Mais rien de tout cela ne pouvait être comparé à la douce plénitude -sensation éphémère, légère comme un battement d'ailes de papillon- qui l'envahit et vida son esprit des pernicieuses créatures qui l'habitaient pour enfin donner libre cours à un sommeil réparateur, lorsqu'enfin il posa sa tête sur son oreiller.
Il aurait voulu davantage de ces moments où il se sentait paisible dans sa solitude, plutôt que l'inverse.
Le lendemain, un soleil extatique baignait la ville dans ses vénérables rayons. C'était un bon jour pour trouver ses marques et se refaire une vie.
En se levant, Alec se sentait d'une vigueur extraordinaire ; il était prêt à gravir des montagnes et même à affronter des dragons. Malheureusement pour lui, Los Angeles était en pénurie de gigantesques lézards volants, ainsi ses admirables capacités ne seraient pas mises à l'épreuve en ce beau matin d'Avril. Le reste de la journée s'étendait à ses pieds, plein de promesses.
Et c'est dans ce magnifique état d'esprit qu'après une douche délicieuse, le jeune homme enfila une de ses tenues dont il possédait d'infinis exemplaires identiques, ses bottines bien-aimées et partit découvrir la seconde ville la plus peuplée des Etats-Unis, guidé par une appréhension à peine perceptible, telle de la gaze sur sa peau.
Alors qu'il quittait sa chambre de son grand pas, tête courbée par habitude, épaules voûtées mais son regard clair et honnête éclairé comme une lampe par une impatience électrisante, une jeune fille -Emma, à en croire son badge- l'interpella d'une voix forte, une voix écrasante :
« -Hey ! Vous ne petit-déjeunez pas ?
Il se tourna pour lui faire face ; bien que la jeune fille ne soit pas petite, Alec la dépassait de presque une tête; du haut de ses un mètre quatre-vingt-cinq, il observa rapidement ce bout de femme aux longs cheveux blonds qui se tenait face à lui.
Confus, Alec planta ses yeux dans les siens, qu'elle avait très bruns ; cette couleur n'était pas sans lui rappeler sa cadette et sa cuisine calamiteuse.
-Si, je veux bien, mais j'ignorais qu'il y'avait une cafétéria ici.
-Oh, il suffisait de demander, attendez, je vous montre le chemin.
C'était étrange d'être vouvoyé par une personne qui ne semblait pas beaucoup plus jeune que lui, mais Alec ne s'attarda pas sur ce détail et la suivit tandis qu'elle se détournait sans autre forme de cérémonie.
La cantine se trouvait derrière une porte dont l'existence n'était indiquée que par une légère excroissance du mur. Une légère poussée et, hop ! Alec découvrit un tout nouveau monde.
Tout d'abord, ses iris furent assaillis de toutes parts par une explosion de formes et de couleurs. Quelques clients circulaient entre les petites tables rondes disséminées dans un joyeux bazar.
Et là, derrière ce banal spectacle de mouvement perpétuel, une nouvelle vision d'extase l'attendait, car les murs de cette salle, mesdames et messieurs, accueillaient les plus belles images, les plus belles nuances au monde, et l'exagération est minime.
Alec se fraya adroitement un passage jusqu'au self, où s'étalaient des milliards de petites assiettes magiques, qui lui semblèrent plus belles que des étoiles, tant son estomac était vide.
-C'est Julian qui s'occupe de la cuisine, l'informa Emma d'une voix rieuse, amoureuse, le prenant au dépourvu, alors ce sont ses pieds qu'il faudra embrasser.
Elle désignait ce disant un jeune homme qu'il n'avait jusque là pas remarqué; ce n'était guère étonnant car celui-ci semblait se fondre dans l'amas de personnages et de paysages qui ornaient chaque centimètre carré de la pièce. En équilibre sur une échelle de métal, on ne distinguait de lui qu'une silhouette longiligne couronnée d'une masse de mèches brunes, tandis qu'il peignait, et peignait, et peignait.
Et Alec n'avait pas envie d'embrasser les pieds de qui que ce soit, aussi se contenta-t-il de sourire poliment et entreprit de se servir en tâchant de modérer son enthousiasme.
-Vous avez de la chance, vous savez, ajouta la jeune fille.
-Pourquoi ça ? Demanda Alec s'asseyant non loin de là.
-Eh bien... Elle désigna du doigt une lourde estrade en bois clair occupant tout le fond de la salle, si vous avez une heure à tuer, un ami de la maison a eu l'extrême amabilité de se déplacer jusqu'à notre petit hôtel. Il a un spectacle de prévu ici-même et il ne devrait plus trop tarder.
Quelques secondes plus tard, elles reprit d'un air important:
-C'est un magicien très talentueux, et il vient de loin, vous savez.
Voyant l'air intéressé de son client, elle s'empressa de lui fourrer en main un prospectus d'un jaune éclatant.
Suivant une date et un horaire, ce dernier indiquait :
Ne ratez pas la chance de voir
Magnus le Magnifique
qui aura le plaisir de vous présenter
quelques-uns de ses plus beaux tours
