2.
Aldéran rêvait. Il avait à nouveau la sensation de s'être désincarné et ce n'était pas désagréable du tout !
Mais plus encore que dans l'état second régulier qui avait suivi son accident de voiture et les semaines de coma, il avait l'impression d' s'être projeté à des millions de galactokilomètres de son corps souffrant.
Le couple devait avoir la soixantaine, les cheveux blancs, leur teint jaune pâle marqué de fines rides, lunettes sur le nez, en solides bottines et en chaude tenue d'exploration des cavernes à l'entrée desquelles ils avaient installé leur campement.
Tous les deux Galacto-Anthropologues, ils avaient passé leur vie à fouiller des sites d'anciennes civilisations, à ramener des artéfacts, à donner des conférences.
Loune et Krog Zuspensk n'étaient que passion de leur métier et pas un instant ils ne songeaient à la perspective d'une retraite !
En revanche, ils n'ignoraient pas les signaux envoyés par leurs corps qu'ils n'avaient jamais ménagés, au grand air le plus souvent, par tous les temps, dans des paysages souvent magnifiques mais rudes. Ils avaient donc adapté leur rythme et progressaient sans la pression de résultats. Ils avaient bel et bien toute la vie devant eux.
Sur la minuscule planète où ils avaient posé leur navette intergalactique, quelques jours auparavant, se trouvait un seul site antique.
Enfin, c'était ce que des tablettes retrouvées sur d'autres lieux sacrés et immémoriaux avaient indiqué par le recoupement et les données qui s'étaient ajoutées les unes aux autres.
- « Le secret éternel dont dépendra la destinée des Mortels », résuma Loune en finissant son quart de café. Tout cela est terriblement mélodramatique.
- Oui, et titillant à la fois, sourit son époux qui finissait de passer un bout de pain dans l'assiette en métal pour la nettoyer. Rien de mieux qu'un petit mystère pour faire accourir des gens comme nous… Même si tout indique qu'il n'y a pas eu le moindre visiteur ou voyageur ici depuis des décennies, au minimum, et qu'aucune autre arrivée que la nôtre n'est prévue !
- On y retourne ? fit Loune qui avait terminé la vaisselle et essuyé plats, gobelets et couverts.
- J'ai hâte. Nous avons résolu les énigmes des trois salles d'accès à la Crypte Sacrée, nous n'avons plus qu'à désactiver le dernier piège et à voir ce qui nous y attend !
Serrant les sangles de leurs sacs à dos, les deux Galacto-Anthropologues avaient jeté le fond de la cafetière sur les braises du feu pour l'éteindre complètement puis s'étaient dirigés vers l'entrée de la première grotte, brisant les bâtons lumineux pour s'éclairer.
Même si elle avait été bien plus rapide que les jours précédents, la progression avait été néanmoins prudente, sur un sol traître, les rochers glissants aux aspérités dangereuses.
Même si sonars et autres scanners étaient inopérants au vu de la composition de la roche elle-même, les
Zuspensk avaient tracé sur une simple feuille leur trajet et devant les couloirs, ils n'avaient aucune hésitation, se dirigeant droit vers ce qui était le cœur du site : la Crypte Sacrée.
Amusé par l'évidente complicité du couple, intrigué par leur envie de percer un énième mystère antique, Aldéran les suivait, invisible à leurs yeux même si lui voyait et les entendait parfaitement !
« Des tablettes qui se complètent et désamorcent des pièges, un secret antédiluvien qui aurait une incidence sur le monde des Mortels, une source d'énergie ou un monstre à libérer au final – tout cela est bien sympa, bien que terriblement téléphoné ! ».
Krog s'arrêta un instant alors que sa femme et lui s'apprêtaient à traverser un étroit pont de pierre au-dessus d'un vide.
- Tu ne perçois pas comme une présence sur nos talons ?
- Non, pas du tout ! protesta Loune avec un petit rire. Rien que les souvenirs de ceux qui ont vécu ici, qui ont enterré ce secret, demeurent, c'est indéniable. Mais, tu sais aussi bien que moi que nous sommes seuls sur cette minuscule planète perdue dans une nébuleuse toute aussi déserte ! Allez, sois prudent pour traverser.
- Nous avons tout notre temps, inutile de vouloir poser un pas trop rapidement.
Après avoir échangé un baiser, ils reprirent leur route, effectivement lentement, les bras servant de balanciers.
Le contrepoids libéré et disparu dans une goulotte abyssale, les portes de la Crypte Sacrée s'étaient ouvertes.
La salle était ronde, des niches vides dont le socle se composait de colonnes taillées à même la roche, en faisaient le tour, et au centre se trouvait une trapue pyramide tronquée, pourvue d'un autel au-dessus duquel une quatrième tablette lévitait.
Avec l'arrivée de l'air, la poudre des coupelles qui entouraient l'autel s'embrasa, illuminant vivement la salle.
- Tous ces rochers ont été taillés patiemment, murmura Krog.
- Je crois que c'est la Crypte elle-même qui a été évidée, chaque objet ciselé, ajouta son épouse.
- La tablette ! Si elle est frappée des mêmes idéogrammes que les autres, je la déchiffrerai sans souci. Filme, moi j'ai enclenché l'enregistreur !
- S'il y avait encore un piège… ?
- Non, je ne pense pas.
Krog monta cependant les marches de l'autel tous les sens aux aguets, faisant confiance à son expérience et à son instinct pour lui faire anticiper une ultime protection du texte sacré.
Aldéran se tenait juste derrière Loune, tout ouïe !
- Alors, c'est bien la langue des Gardiens de Sanctuaires ? lança—t-elle, impatiente.
- Oui. Voilà, écoute ce que dit cette tablette : « Quatre maîtres des éléments et du temps, quatre guerriers pour décider du sort des Mortels, ils ont reposé ici depuis le dernier déluge mais sont prêts à revenir à la vie pour provoquer un nouveau séisme, après leur passage, sur les ruines renaîtra un Ordre qu'ils dirigeront désormais pour l'éternité. Eux, ce sont les Quatre Généraux de la Nouvelle Apocalypse ! ».
- Ah, c'est tout ? soupira Loune, plus que déçue. Je m'attendais à l'accès à une autre salle avec plein d'autres tablettes ou artéfacts, ou les coordonnées d'un autre site sacré, voire encore l'entrée d'un de ces fameux Sanctuaires !
Pour sa part, Aldéran fit la grimace.
« Franchement, je peux vous assurer que ce n'est pas une partie de plaisir que de se trouver sur le sol d'un Sanctuaire. Il est bien rare que ça ne finisse pas en plaies et bosses, pour ma pomme exclusive. En tout cas, la mégalomanie de cette prédiction n'a d'égal que sa chute finale. Les Généraux de la Nouvelle Apocalypse, il n'y avait pas plus rebattu comme titre ? ».
Loune et Krog Zuspensk se raidirent soudain, sur la défensive, examinant à nouveau la salle autour d'eux.
- Tu as, toi aussi cette sensation ? questionna-t-il avec de l'appréhension dans la voix.
- Oui, comme si on avait effectivement réveillé des forces en sommeil depuis des millénaires. Tu crois que le fait d'être parvenu jusqu'ici, d'avoir lu la tablette à haute voix ?…
- Possible, ce ne serait pas la première fois. Mais je ne vois vraiment pas ce qui pourrait bien sortir de ces pierres !
- Nous ne devrions pas nous attarder, reprit Loune. Je sens le sol vibrer, cela pourrait très bien être un phénomène bien plus naturel et destructeur !
- Le noyau de cette planète est très instable mais ce matin encore, le détecteur sismique n'a rien relevé !
- Regarde ! glapit soudain Loune en pointant le doigt vers le plafond.
Le plafond de pierre semblait s'être mis à onduler, prenant vie, devenant énergie pure, parcouru par trois tourbillons noirs. De petits éclairs, d'abord, en jaillirent, pour former en quelques instants une colonne de lumière qui atteignit le sol.
Loune et Krog avaient précipitamment battu en retraite près de l'entrée, mais la curiosité vive, parvenus trop loin dans leur expédition que pour fuir !
L'intensité lumineuse des colonne décrut jusqu'à disparaître, laissant la place à trois silhouettes indéniablement humaines : un homme et deux femmes, nus.
- Depuis le temps que nous attendions.
- Mais nous savions que le moment était désormais proche.
- Nous sommes, presque, prêts.
- Qui êtes-vous ? aboya Krog.
- Je suis Alganhar.
- Je suis Alféryone.
- Je suis Alrénaze.
- Nous sommes trois des Généraux, nous avons à provoquer la Nouvelle Apocalypse. Et vous, vous avez à mourir !
Bien que n'étant pas censé être physiquement présent, Aldéran ressentit toute la force de la vague d'énergie qui avait balayé le plateau, brisant chaque os des Zuspensk avant que le traumatisme crânien ne détruise leur cerveau, projeté en arrière comme un fétu de paille.
Sur la pointe des pieds, Karémyne était rentrée dans la chambre d'hôpital d'Aldéran, s'était approchée du lit où son fils était en proie à un sommeil agité.
- Ca va aller, Aldie, ce n'est qu'un cauchemar.
- Oui, ça passera, assura Skyrone en sortant de la salle de bain où il avait mouillé une compresse pour rafraîchir le visage de son cadet, la passer doucement sur ses tempes ruisselantes de sueur. J'ai augmenté légèrement le dosage des analgésiques, il ne va pas tarder à se rendormir.
- Ses blessures ?
- En voie de guérison. Je te l'ai dit, maman, sur ce point, tu ne dois plus te tracasser.
- Si, je ne cesserai jamais : vous êtes mes enfants !
