Gilles claudiqua jusqu'à un banc de pierre qui se trouvait en bordure de la cour et se laissa lourdement tomber dessus. Il se sentait trembler de tous ses membres, mais ce n'était pas seulement à cause de l'espèce de crachin glacial qui tombait sur le château, trempant ses vêtements et ses cheveux. Il tremblait aussi à cause des émotions violentes qui bouillonnaient en lui, et dont il ignorait laquelle avait le plus de force. La rage ? Il aurait bien aimé. Cependant, force était de constater que c'était ce sentiment cuisant d'humiliation et de honte qui le bouleversait le plus et le faisait trembler comme une feuille.

Pourtant, il n'aurait pas dû être surpris du comportement des autres nobles envers lui. Il ne s'était jamais attendu à ce qu'ils le traitent avec respect, de toute façon. Paysan il était, paysan il resterait. Même si Robin, à force de combattre en Terre Sainte, avait cessé de se soucier de ces prétendues différences de classe. Il voyait en lui un frère, un égal, quelqu'un à qui il faisait confiance pour l'aider à administrer les terres de leur père, à mener des missions diplomatiques auprès des familles influentes des environs. Quand ils n'étaient que tous les deux, dans le château des Locksley, Gilles avait l'impression d'être tout aussi capable et légitime que son frère. Quand ils planifiaient leurs expéditions ou qu'ils discutaient de politiques diverses ensemble, généralement blottis l'un contre l'autre au coin du feu, l'ancien voleur avait le sentiment qu'il occupait cette fonction auprès de son frère de son plein droit. Et pourtant, dès qu'ils rencontraient les autres aristocrates, ils ne manquaient pas une occasion de lui rappeler qu'il n'avait rien de commun avec eux. Le paysan de Locksley... c'était ainsi qu'ils l'appelaient quand Robin n'était pas là.

"Le paysan de Locksley a encore fait des siennes, aujourd'hui, siffla l'un des comtes de la petite assemblée - celui qui l'avait organisée et qui hébergeait tous les nobles invités dans son château pour la semaine."

La nuit était tombée et il se trouvait dans un renfoncement de muraille, face à Gilles. Ce dernier, suivant ce que Robin lui avait appris et ses convictions personnelles, avait suggéré qu'ils diminuent en partie le prélèvement qu'ils faisaient des récoltes paysannes, au moins lorsque le temps était rude, arguant que, si leurs paysans ne parvenaient pas à se nourrir correctement, alors ils seraient incapables de produire assez de nourriture pour l'ensemble de leurs domaines respectifs. Certains aristocrates, plus désintéressés ou plus intelligents que les autres, avaient acquiescé, l'air intéressé par cette proposition. Les autres nobles, et ce comte en particulier, avaient foudroyé Gilles du regard.

"Quand apprendras-tu à rester à ta place ? C'est-à-dire... assez bas pour qu'on ne puisse pas te voir à moins de chercher un chien ou un esclave du regard ! continua l'aristocrate, agressif et venimeux."

Il tenta de déséquilibrer le jeune homme pour lui faire rencontrer la couche de boue épaisse qui tapissait ce coin de la cour, mais Gilles, qui avait anticipé son geste, se recula juste à temps. Ses épaules se tendirent et un long frisson de défiance le parcourut. Ses instincts de voleurs, bien plus ancrés en lui que ceux de nobles, se réveillaient soudain devant la menace imminente. Deux autres ducs s'étaient approchés de la scène et le parti qu'ils avaient décidé de prendre n'était clairement pas celui du jeune homme. Ils étaient sûrement complices tous les trois. Ils avaient décidé de l'acculer dans un recoin où personne ne passait, pas même les domestiques, alors que la nuit et la pluie dissuadaient quiconque de se promener dans la cour. Dire qu'il était juste parti se dégourdir les jambes dans le château...

La main du jeune homme glissa d'instinct à sa ceinture mais il arrêta ses doigts juste au-dessus du manche de son poignard. Il savait qu'il ne pouvait pas faire ça. Que brandir une lame devant des aristocrates chez qui on avait été cordialement invité était une faute grave. Que ça apporterait probablement beaucoup d'ennuis à Robin et... Gilles plissa les yeux en détaillant lentement la posture nerveuse et impatiente des trois hommes qui l'entouraient. On aurait dit qu'ils attendaient fébrilement de le voir se servir de son arme. S'il le faisait...

Alors ils auraient toutes les raisons de se plaindre de son comportement honteux auprès du nouveau shérif, et la possibilité d'arguer ensuite que c'était lui, le paysan de Locksley, qui les avait agressés en premier.

Personne ne prendrait la peine d'écouter un pauvre enfant illégitime, surtout pas celui qui faisait bien tache dans le paysage nobiliaire de la région.

Robin aurait des ennuis par sa faute, et c'était la dernière chose dont il avait envie, se reprit Gilles en écartant ses doigts du manche de son poignard.

"Quelle honte pour le comte de Locksley d'héberger chez lui, et de faire comparaître à ses côtés, le bâtard de son père qui a entaché la mémoire de sa mère et l'honneur de sa maison, lâcha le comte avec mépris. Aller s'acoquiner d'une paysanne... et produire un marmot incapable de comprendre quoi que ce soit à la politique, à la gestion d'un domaine et aux vertus nobiliaires ! Je ne comprendrai jamais comment un homme aussi exceptionnel que Locksley ait pu choisir de saboter son propre avenir au nom d'une quelconque affection qu'il croit ressentir à ton égard !"

Ces mots furent comme un coup de poing dans le ventre pour le jeune homme. Sonné, il dévisagea ce comte odieux qui avait peut-être raison... Est-ce que Robin manquait vraiment des opportunités pour s'occuper de lui ? Il n'avait jamais rien sous-entendu de tel... Est-ce que c'était vraiment le cas ? Il était le cousin par alliance du Roi lui-même, et très bien vu autant des nobles que des roturiers... La nausée monta dans la gorge de Gilles.

"Excuse-moi, paysan de Locksley, conclut alors le comte avec dédain. Je ne t'avais pas vu..."

Et, sans marquer la moindre hésitation, d'un croche-pied violent et vicieux, il fit trébucher Gilles dans la boue. Sa cheville se tordit méchamment et le jeune homme serra les dents pour retenir un couinement de douleur mais il ne put empêcher sa chute et s'affaissa à moitié dans la fange et le purin. Les deux autres nobles ricanèrent et ne manquèrent pas d'essuyer subtilement la terre qui maculait leurs chausses impeccables sur sa cape en passant. Gilles continua de les foudroyer du regard tandis qu'ils s'éloignaient, mais son corps entier brûlait de honte et d'humiliation. Il n'avait pas pensé qu'ils bafoueraient ses droits ainsi ce soir. Et ce qui était encore pire, c'est qu'il apportait sûrement le déshonneur sur toute sa famille ! Gilles passa une main tremblante dans ses cheveux en train de se gorger de pluie. Ces nobles avaient sûrement raison. Il était une honte pour sa famille.

Le crachin se faisait de plus en plus dense. Gilles était maintenant trempé jusqu'aux os, et frigorifié. Il leva la tête vers le ciel bouché par les nuages de pluie. C'était probablement l'heure du coucher. Robin dormait peut-être déjà, exténué après les âpres négociations de la journée, et il ne le verrait pas rentrer... Il n'aurait pas besoin de lui parler de sa cheville meurtrie, de l'humiliation des autres nobles, et de se souvenir qu'il gâchait sa vie à cause de lui...

La tête basse, Gilles se releva précautionneusement. Sa cheville ne le lançait presque plus, elle ne devait même pas être foulée. Sa douleur n'avait dû être qu'une indisposition passagère... contrairement aux mots violents des autres nobles...

En tremblant, autant de froid que de honte, Gilles entreprit de boitiller piteusement jusqu'à l'escalier menant aux chambres des invités. Comme les hôtes étaient nombreux cette semaine-là, on leur avait octroyé une seule chambre pour deux... ou, plutôt, on avait octroyé une chambre à Robin et feint de s'étonner lorsque celui-ci leur avait demandé où étaient les appartements de son frère. "C'est que nous n'avons plus de chambre disponible, avait répondu l'hôte, faussement ennuyé. Mais peut-être monsieur votre frère ne verra-t-il pas d'inconvénients à coucher avec les palefreniers cette semaine...". Robin, peu dupe, avait rétorqué que Gilles et lui partageraient leur chambre, et ils s'étaient retrouvés à deux dans le même lit. Ça ne gênait aucunement le jeune homme d'ordinaire, mais là il aurait donné n'importe quoi pour que son frère ne le voit pas rentrer...

Gilles entrebâilla la porte cochère en priant pour que ses grincements à fendre l'âme n'attirent pas le personnel du château. Il avait froid. Il était sale, trempé. Et il savait que l'odeur du fumier s'était collée à ses vêtements. Quelle honte il représentait pour les Locksley...

A pas prudents, l'ancien voleur gravit les marches jusqu'à leur chambre, et une fois en haut, il ouvrit lentement la porte pour ne pas réveiller Robin. Il grimaça lorsque des relents de purin parvinrent jusqu'à lui. Avec des gestes lents et précautionneux, il ôta ses vêtements sales -sa cape et son pantalon- et les jeta en boule sur le sol, le plus loin possible du lit. Après les avoir tassés avec son pied, il délassa ses bottes et s'assit silencieusement au bord du matelas, attrapant une serviette pour se sécher lorsque...

"Gilles ? Tu es enfin revenu ? marmonna une voix endormie entre les draps.

-Oui... Ne fais pas attention à moi, répondit évasivement le jeune homme, mais son frère roula vers lui et une goutte d'eau s'écrasa en même temps sur sa pommette."

Puis une deuxième sur son front. Robin connut une seconde d'incompréhension tandis que Gilles s'enveloppait rapidement la tête dans la serviette, puis il se redressa sur un coude et tâtonna autour de lui pour allumer une chandelle.

"Tu as pris l'averse ? demanda-t-il, étonné et toujours un peu endormi. Que faisais-tu dehors si tard ? Je pensais que tu devais juste te balader dans le château...

-J'ai changé d'avis, rétorqua rapidement Gilles en essayant de l'empêcher d'allumer la bougie. Tu peux te rendormir, ce n'est rien d'important.

-Gilles, tu trembles ?"

Le jeune noble se figea. Comment Robin pouvait-il le savoir ? Il n'avait pas encore allumé la bougie et la lumière de la lune n'était sûrement pas suffisante... Il ne se rendait pas compte que ses tremblements étaient si forts qu'ils faisaient même grincer légèrement le bord du sommier sur lequel il s'était posé.

Robin s'assit dans le lit et essaya de toucher l'épaule de son frère pour constater à quel point sa chemise était mouillée, mais le jeune homme s'écarta. Cependant, dans le mouvement, une goutte d'eau froide s'écrasa sur le poignet de Robin, et quelques unes furent projetées sur sa joue, son nez et son front.

"Tu es trempé, remarqua le comte, et tu trembles de froid. Laisse-moi te passer une chemise propre...

-Non !"

Gilles avait réagi plus vivement qu'il l'aurait voulu. Il sentit Robin se figer, décontenancé. Puis, son frère fronça les sourcils et demanda :

"Qu'est-ce qui te prend, Gilles ?

-Rien qui te concerne ! lui cria le jeune noble avec colère. Ne peux-tu pas, pour changer, t'occuper un peu de tes affaires ?"

Un silence suivit. Le jeune homme s'en voulait déjà d'avoir été aussi agressif, mais, loin de se vexer, Robin adoucit son ton et demanda gentiment :

"Gilles ? Ça va ?

-Très bien !"

Tout à ses efforts de cacher sa souffrance à son frère derrière la colère, le jeune homme ne le sentit s'assoir près de lui que lorsque ses mains se posèrent sur son visage. Il sursauta, mais Robin avait déjà entrepris de le tourner vers lui et de chercher ses yeux. En les découvrant remplis de larmes, il l'attira dans ses bras. Gilles retint un hoquet et se laissa faire, enfouissant son visage contre sa poitrine. Il voulait aider son frère, il le voulait vraiment. Il avait fait énormément d'efforts, étudié sans relâche pour se hisser à la hauteur de Robin et être digne de porter le nom de leur père. Et pourtant il n'était toujours pas assez bien pour eux.

"Dis-moi qui c'était, murmura Robin à son oreille. Je leur ferai regretter la façon dont ils t'ont parlé."

Gilles garda sa tête enfouie contre la poitrine de son frère sans rien dire. Il n'avait pas envie de continuer à penser à cette histoire. Il voulait juste rester contre Robin, ne plus culpabiliser et ne plus réfléchir, seulement profiter de cet amour et de cette tendresse dont le gratifiait cet homme, ce comte qui, loin de penser comme les autres aristocrates, le considérait comme digne d'être son frère, et le faisait comparaître fièrement à ses côtés. Juste ça. L'amour et la reconnaissance de sa famille, c'était tout ce qu'il voulait...

Robin, sans rien dire, tira doucement sur la chemise de son frère pour lui signifier de l'ôter. Gilles s'exécuta en silence, la mine basse, et son aîné lui en passa une nouvelle. Puis, il se rallongea sans un mot et entraina son frère, triste et abattu, avec lui. Il caressa ses cheveux mouillés pour l'apaiser, et à force Gilles finit par s'endormir.

Il ne sut jamais quand Robin avait confronté les autres nobles, et ce qu'il leur avait dit. Toujours est-il que ceux-là au moins ne cherchèrent plus jamais à s'en prendre à lui.

Gilles leva les yeux vers Robin qui lui souriait et lui racontait une anecdote amusante. Ce demi-statut de noble avait bien un avantage, c'était de lui avoir donné un grand frère qui se moquait de ses origines et qui le protégeait.