Nous sommes en 1936, j'ai dix-sept.

Mes parents sont décédés tragiquement un an auparavant. Ils me choyaient, m'adoraient et je le leur rendais bien.

Précurseurs dans le domaine de l'éducation, ils tenaient à ce que je sois indépendante, à ce que je sois instruite, cultivée, sans pour autant me l'imposer.

Ma mère, féministe de la toute première heure, n'avait aucun tabou et m'enseignait à sa façon mes droits (officieux bien entendu) en tant que femme, en tant qu'être humain en somme.

Je menais une vie heureuse et pleine,avec des parents aimants, dotés d'une ouverture exceptionnelle sur le monde et les gens qui le peuplent.

Une tempête en mer me les a enlevés un soir d'été, me laissant seule et désœuvrée.

A ma naissance, mes parents avaient fait un testament. Ils étaient tout comme moi enfants uniques sans aucune famille proche ou lointaine. Je n'avais qu'eux et ils n'avaient que moi. Leurs dernières volontés avaient été établies très clairement : si le destin venait à nous séparer, je devais rester avec Esmé, ma gouvernante, son mari et son fils. Elle prendrait soin de moi et gérerait tout ce dont je ne pouvais pas m'occuper. Le poste de Sue la femme de chambre serait lui aussi maintenu, ainsi que le précepteur et le professeur de dessin.

« La vie de notre enfant doit être la moins perturbée possible. Elle doit pouvoir évoluer le plus sereinement possible comme si de rien n'était ».

Comme si de rien n'était

Soit ils étaient extrêmement naïfs, soit ils avaient une grande confiance en moi et en la vie. Dans les deux cas, ils faisaient fausse route.

Sue est plutôt discrète même si elle s'inquiète pour moi. Elle trouve étrange que personne ne se préoccupe de mon sort. Je n'ai aucune famille ni aucun ami. Le notaire a fait ordonner le testament, personne n'est censé veillé sur moi. En fait si, Esmé, mais elle l'a toujours fait. Elle est en quelque sorte ma deuxième maman.

Ma mère, richissime bourgeoise était sa meilleure amie. Esmé était la fille de sa gouvernante. Elles avaient le même âge et avaient grandi ensemble. Elles ne tenaient pas cas de leur différence sociale. Ma mère bien qu'aisée restait simple en toute occasion et avec toute personne. Elles s'aimaient comme des sœurs et partageaient tout. D'abord, ma mère lui avait proposé de s'occuper de moi quand elle-même était occupée à l'ouvrage avec mon père.

Celui-ci avait commencé dans les affaires comme marchand puis les affaires florissants, il était devenu grossiste en quelque sorte. Nous avons longtemps voyagé en famille et vécu ainsi des mois dans divers pays jusqu'à ce que ses déplacements soient plus espacés et plus courts. Alors ma mère qui s'occupait du côté administratif (officieusement bien entendu puisque le travail des femmes était mal accepté) l'accompagnait. Ils appelaient ça leurs escapades amoureuses.

J'aimais entendre ces mots. J'aimais le fait que mes parents soient amoureux à ce point et que ce ne soit pas un secret. Aujourd'hui encore, leurs regards enjoués, leurs rires, leur complicité emplissent mon cœur de joie, même si ce cœur se pince la minute suivante.

C'est à ce moment-là qu'Esmé et sa famille sont entrées dans nos vies. Carlisle son mari s'occupe du parc. Edward son fils m'enseigne le piano.

Elle est douce et apaisante. Je sais qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour rendre ces moments plus vivables. Je lui en suis reconnaissante mais tout en elle me rappelle ma mère. Je les vois encore rire aux éclats en buvant le thé, préparer un déjeuner et finir par une bataille de farine comme des gamines, partager un secret et s'en émouvoir. J'aime Esmé de toute mon âme mais je ne parviens plus à la regarder dans les yeux sans pleurer.

Rien ni personne ne peut alléger ma souffrance. Elle est brutale, aigue, vive. Un poignard entre les côtes ne ferait pas plus mal.

Je n'ai plus gout à rien. Ma seule sortie de la semaine consiste à accompagner Esmé au marché parce que je ne veux pas la décevoir en refusant. Le reste du temps, je reste cloîtrée dans ma chambre. Je regarde sans les voir vraiment passer les jours et les nuits. Même le sommeil me délaisse. Les cauchemars me hantent au point qu'il m'arrive fréquemment de m'endormir sur la chaise de mon balcon, épuisée. Je ne lis plus, incapable de me concentrer, je ne dessine plus en dehors des cours que je m'impose par respect pour mes parents qui le souhaitaient, je ne chante plus, je ne joue plus. Je reste là, sans espoir, sans rien.

Mon précepteur vient d'arriver. Je n'ai plus la notion du temps mais je connais sa façon de toquer. Depuis la mort de mes parents, les personnes qui me côtoient semblent prendre grand soin de ne pas me déranger. Ils frappent toujours discrètement à la porte, s'adressent à moi avec calme, presque en chuchotant, me font des regards compatissants. Ceux-ci me dégouttent la plupart de temps.

Jasper n'est pas de ceux-là, sauf pour la discrétion. Il doit avoir autour de 21 ans. Il est charmant et très pédagogue. Mon père l'avait choisi parce qu'il était jeune et qu'il fallait aider les jeunes motivés disait-il.

Je ne m'en plains pas. Je le préfère mille fois à un vieux grincheux qui taperait sur mes doigts à la moindre faute d'orthographe.

Il termine des études de droit et passe tous les jours deux heures en ma compagnie pour m'enseigner le français et l'arithmétique. Si autrefois, son arrivée provoquait chez moi un réel enthousiasme, aujourd'hui le sourire que je lui sers sonne faux. Il ne s'en formalise pas et reste chaleureux. Je me sens bien avec lui. Mes études m'ennuient mais je fais de mon mieux pour qu'il ne perde pas son temps. Aujourd'hui j'apprends « Eternité » d'Arthur Rimbaud, un de mes poètes préféré. Les mots m'échappent. Deux heures plus tard, Jasper m'enjoint à prendre soin de moi et me quitte en souriant. Il est réconfortant.

Edward aussi prend soin de moi à sa façon.

J'avais 7 ans et lui 10 lorsqu'il est venu vivre à la maison. J'étais un vrai garçon manqué et nous nous entendions parfaitement.

Je n'avais pas mon pareil pour dénicher des lézards et lui pour leur arracher la queue. Nous nous faufilions dans le verger voisin pour voler soit des pommes soit des poires pour le goûter. Pas que nous en aillons besoin, juste pour l'étincelle de l'interdit. Il m'avait appris à grimper aux arbres, moi à marcher sur les mains. L'été nous faisions de formidables batailles de pirates dans le ruisseau au fond du parc et l'hiver de belles batailles de boules de neige.

Bref, pour toute chose nous nous complétions. Le seul moment où nous n'étions pas ensemble était le bain. Même la nuit, nous nous retrouvions sous une tente improvisée pour inventer des histoires à dormir debout.

Nos parents nous surprenaient bien sûr, ils nous grondaient pour la forme mais ils savaient qu'ils ne pouvaient pas nous arrêter. Je crois bien qu'au fond, ils s'en moquaient, ils approuvaient notre complicité.

Lorsqu'il a eu 15 ans, nos rapports ont changé.

Edward était préoccupé par des choses dont je ne connaissais pas l'existence. Subitement, nos jeux ne l'intéressaient plus, mes conversations l'agaçaient, ma personne entière l'horripilait. En quelques mois, nous avons ainsi glissé d'amis inséparables à ennemis jurés. Nous nous disputions sans cesse et il était de notoriété publique que nous ne pouvions pas nous sentir.

Seuls les cours de piano restaient supportables. Il faisait un effort parce qu'il avait besoin d'argent et je prenais sur moi parce que j'adorais jouer. Et si à l'époque je me serais arrachée un bras plutôt que de l'avouer, je sais qu'Edward était un professeur hors pair.

En réalité, je me suis sentie trahie par son changement d'attitude et poussée par la fierté, je me suis efforcée de le détester. La vérité est que j'en suis incapable. J'adore Edward. D'aussi loin que je me souvienne je l'ai toujours aimé. D'abord ses jeux, son rire quand je faisais l'imbécile, l'étincelle de ses yeux quand il pensait faire une bêtise, son haleine quand nous parlions sous les draps, plus tard son regard malicieux, ses cheveux, ses mains, sa voix, son allure. Tout en lui me plait. Je suis blessée mais rien dans mon attitude ne peut le lui suggérer. Il est tellement méprisant que je ne m'abaisse pas à rendre les armes.

Ces derniers temps, Edward ne m'adresse plus la parole. Au moins, nous ne nous chamaillons plus. Je passe le plus clair de mon temps dans ma chambre donc je ne le croise pas et quand c'est le cas nous restons cordiaux, ni plus ni moins.

Tout ça m'est bien égal à présent. Mon passé me torture, mon avenir est incertain, je vis dans une sorte de néant où les souvenirs sont à la fois doux et déchirants, où les personnes vivantes sont précieuses et exaspérantes, où l'amertume dépasse tout et l'injustice ruine mes nuits.

Rien ne me console, rien ne m'anime, petit à petit je m'enfonce dans un abîme et je ferme la porte à clé pour que personne ne vienne m'y dénicher.

Ce soir-là, je suis sur mon balcon et je fume une des cigarettes de ma mère. L'odeur me rappelle la sienne. La chaleur dans ma gorge est à la fois brûlante et apaisante.

J'ai repoussé le plateau de soupe qu'Esmé me propose. Elle a juste baissé les yeux, elle a retenu un soupir d'impuissance puis elle s'est effacée.

Je regarde la nuit. Les feuilles s'agitent légèrement, poussées par la brise. Les ombres dessinent des fantômes sur la pelouse impeccablement tondue. Une chouette hulule, un chien aboie. J'observe et cerne chaque détail pour me défaire de mes pensées obscures. La fraîcheur me surprend. Nous sommes en automne, il faudra bientôt allumer la cheminée.

Perdue dans la contemplation, mon regard se pose sur une forme. Elle se détache des autres par sa noirceur. Ma vue est habituée à la nuit mais je peine à distinguer correctement. Je me penche sur la balustrade et plisse les yeux. C'est alors que l'ombre avance. Etrangement, on dirait qu'elle flotte, qu'elle bouge comme sur un tapis roulant.

La silhouette se détache clairement.

Plus de doute, c'est un homme.

Dans mon jardin.

Un inconnu.