Je viens de me rendre compte que les séparations n'avaient pas été prises en compte dans mon chapitre d'avant, du coup ca a fait un peu fouillis Arf! ^^ Voilà la suite, en espérant que ca vous plaise :-)
2. Faim
Les jours qui avaient suivi sa découverte de sa capacité (ô combien utile) à trouver le sommeil dès la tombée de la nuit n'avaient pas vraiment été de tout repos pour Crowley. Pour tenter de se rassurer, il avait testé, comme il en avait l'habitude auparavant, de tenir une nuit sans fermer l'œil.
Il avait réussi la première fois et n'était pas mécontent d'avoir une belle collection de lunettes pour - en plus de masquer ses yeux - camoufler ses cernes.
La deuxième nuit blanche avait été plus difficile que la première : il s'était d'ailleurs réveillé en sursaut sur sa chaise de bureau, un filet de bave dégoulinant sur son bras qui lui avait servi d'oreiller. Quand les premiers rayons du soleil avaient pointé leur nez à travers ses fenêtres, il s'était résolu à rejoindre son lit où il s'était endormi dans les secondes suivant son atterrissage sur le matelas moelleux.
D'accord, il devait admettre que le problème n'était pas ponctuel. En voyant le bon côté des choses, il avait tout simplement acquis une nouvelle compétence humaine. Peut-être devait-il l'ajouter à son CV. Après tout, il n'était pas à plaindre, lui qui avait toujours aimé dormir.
Là où les choses se gâtaient, était lorsque Aziraphale avait proposé de tester une série de nouveaux vins qu'il avait vraisemblablement retrouvé parmi ses souvenirs de ses 1000 dernières années. Après un bon restaurant, bien sûr, car aussi raisonnable que l'ange pouvait se montrer devant toute forme d'excès, il en était autrement lorsqu'il s'agissait de nourriture. Crowley mangeait très rarement lorsqu'ils s'autorisaient ce genre de sortie mais il ne lésinait pas pour autant sur la boisson.
Pour en revenir au vrai problème, Crowley n'avait aucune envie qu'Aziraphale découvre son réel besoin de dormir. Il savait que la caféine avait un effet stimulant sur le corps humain, ainsi que les amphétamines. C'est pourquoi il se prépara un combo du tonnerre avant sa soirée avec l'ange. Si avec ça il ne tenait pas éveillé, il devait être un cas perdu.
- « Des milliers de personnes secourues Crowley, et pas un seul signe ! »
Crowley avait finalement compris pourquoi Aziraphale avait tant chercher à le voir. Pour chanter ses propres louanges quant à la découverte miraculeuse d'un traitement plus efficace contre la leucémie. Le démon soupçonna une stratégie pour le faire lui-même admettre des mauvais tours qu'il aurait pu jouer.
- « Tu n'as pas besoin de leur reconnaissance. Pas après ce qu'ils ont essayé de te faire », répondit lascivement Crowley.
- « Ce n'est pas une question de reconnaissance ! Je suis toujours un ange et je me dois d'améliorer la situation sur Terre. Même s'ils voulaient gagner la guerre… Ils pourraient au moins avoir le courage de reconnaitre que je suis bien plus doué que la moitié d'entre eux ! »
Le démon haussa les sourcils en appuyant les coudes sur la table, un sourire taquin sur les lèvres.
- « Tu es plus doué que la totalité d'entre eux », rectifia-t-il en espérant que cela mettrait un terme à cette discussion stupide.
- « Oh Crowley, tu le penses vraiment ? »
- « Non. Mais j'espérais que ça te pousserait à choisir ton plat plus rapidement. »
Il ne manqua pour rien au monde la moue boudeuse de son ami tandis que ses narines humaient l'odeur délicieuse de viande envahissant la pièce. La salive lui monta étrangement à la bouche, au même moment où son ventre entamait une symphonie ressemblant fort au grondement lointain du tonnerre. Di… Euh… Le diable soit loué, Aziraphale ne sembla pas entendre ce bruit inhabituel provenant de ses entrailles.
- « Je vais me laisser tenter par le coquelet aux champignons. J'imagine que tu ne prends rien, comme les autres fois ? »
- « Mmmmh, à vrai dire je suis bien tenté par les scampis à la diable. Tu remarqueras qu'ils n'ont honoré ton camp dans aucune des recettes. Pas d'escalope divine ou de rôtis angéliques… »
- « C'est parce que je te soupçonne d'avoir inventé cette sauce ! » répliqua Aziraphale dont le ressenti s'affichait plus facilement au sujet de la nourriture.
- « À la base, j'ai essayé de gâcher le plat d'un grand chef étoilé, je ne m'attendais pas à ce qu'ils aiment réellement ça. Les humains peuvent avoir de ces tendances masochistes, ç'en est déroutant… »
Grâce à une subtile pirouette provocatrice, Crowley avait aisément pu passer commande sans éveiller les soupçons. Depuis leur dernière rencontre, Aziraphale ne lui avait posé aucune question quant à sa soudaine envie de sommeil. Il s'était réveillé le lendemain, vif comme un lapin, et avait juste remercié Crowley de cette « sympathique soirée ». Le démon devait admettre qu'il avait également trouvé sympathique le fait de dormir contre l'ange. Après tout, c'était comme ça que les amis tissaient des liens, en partageant de sympathiques moments.
Pendant toute la durée d'attente de leur repas, le ventre de Crowley avait décidé de tambouriner fermement contre tous ses organes voisins. Une vigoureuse envie de manger s'était éprise de lui, le déconcentrant de toute pensée cohérente. Depuis quand avait-il besoin de manger ? Probablement depuis qu'il avait également besoin de dormir.
Une étrange coïncidence, n'est-ce pas ?
- « Scampi à la diable et coquelet aux champignons avec sa poêlée de légume », annonça le serveur en déposant les plats face à eux. « Bon appétit messieurs. »
Crowley fit un immense effort de self contrôle pour ne pas se jeter sur la nourriture, toutes dents dehors, tel un serpent n'ayant plus mangé depuis plusieurs longues semaines. Au lieu de ça, il saisit les couverts, imitant les manières d'Aziraphale qui semblait bien trop distingué par rapport à lui.
Pour diminuer sa sensation de faim, il attrapa discrètement une petite miche de pain et la fourra dans sa bouche pendant que l'ange décortiquait son coquelet. Ça lui laissait une bonne occasion d'observer Aziraphale déguster son plat avec allégresse. Crowley aimait voir l'expression de satisfaction sur son visage, tandis qu'il relevait ses yeux bleus vers lui, voulant lui partager les sensations qu'il ressentait en dévorant son met.
Heureusement, l'ange mit énormément de temps à retirer toute la chair de son coquelet, ce qui lui laissa tout le loisir de finir le panier de pain, ni vu ni connu.
- « Cette sauce est tout simplement exquise », commenta Aziraphale en tapotant sa bouche avec une serviette.
- « Hmpf hmpf », acquiesça Crowley, la bouche pleine.
Après une vingtaine de minutes à avaler la moindre nourriture qui trainait sur la table, sa satiété disparut enfin, lui laissant une sensation de lourdeur pas très agréable dans l'estomac. Bon, il venait de manger comme un humain, sans aucun tour de passe-passe, ça ne voulait pas dire qu'il allait également digérer comme un humain. Il se concentra, tentant de dématérialiser la nourriture en cours de digestion, pour faire disparaitre cette sensation inconfortable.
- « J'ai vu d'excellents desserts sur la carte, si l'envie t'en dit. »
- « Quoi ? Mais t'as vu un peu ce que tu viens d'engloutir ? » s'esclaffa Crowley
- « Bien, je ne l'ai pas vraiment englouti. » Il se pencha vers le démon pour murmurer : « Tu oublies que je suis un ange, » avant de lui lancer un clin d'œil.
Derrière ses lunettes noires, Crowley leva les yeux au ciel.
- « Et personnellement, je suis totalement plein et incapable d'avaler quoique ce soit. Et ça comprend tes vins. »
- « Mais tu m'as dit que tu restais toute la nuit à la librairie pour être sûr de tous les tester ! » s'étonna l'ange en tentant de camoufler sa déception.
- « J'ai menti comme un démon, visiblement », siffla Crowley en s'étendant de tout son long dans l'espoir de faire passer l'inconfort dans son estomac.
- « Tu es ridicule. Laisse-moi juste te vider, qu'on puisse remettre ça chez moi », annonça l'ange d'une voix un peu plus élevée que prévu.
Les deux dames d'âge mûr à leur droite laissèrent échapper un « Oooh » outré en fixant Aziraphale, qui ne semblait pas comprendre leur réaction. Crowley s'éclaircit la voix.
- « Pardonnez mon ami, il ne parle pas très bien notre langue », dit-il avec un geste de la main pour éloigner leur attention.
- « Allons, je parle très bien leur langue, qu'est-ce que tu racontes ? » chuchota cette fois Aziraphale en s'assurant qu'elles n'écoutaient pas.
- « Le contexte mon ange, toujours le contexte. N'as-tu pas encore remarqué la façon qu'avaient les humains d'interpréter les choses ? »
- « Je ne vois pas ce qu'il y a d'autre à interpréter. Que veux-tu que je te vide d'autre que l'estomac ? »
Crowley leva haut les sourcils, se racla la gorge et fit un signe de tête voulant clairement dire « C'est évident tout de même ».
L'ange resta impassible quelques secondes avant de laisser échapper un « oooooh » de compréhension, suivi d'un petit rire gêné.
- « Je ne pourrais pas te faire ça, voyons. Tu es un démon, tu n'as pas ce genre de capacité. »
- « Mais ça, les autres personnes ne sont pas forcément au courant, tu suis ? »
Aziraphale acquiesça doucement avant de commander son dessert.
Finalement, malgré la sensation d'être plein jusqu'au cerveau, Crowley repassa par la librairie avec son ami. Les amphétamines semblaient battre leur plein dans son organisme, il ne s'était jamais senti aussi réveillé depuis plusieurs centaines d'années.
- « Nous devrions définitivement nous voir plus souvent. Tu sais, pas comme avant où on se croisait peut-être une fois par siècle », se réjouit Aziraphale en lui servant un premier verre de vin.
- « Disons que notre emploi du temps est un peu moins occupé dernièrement, » songea-t-il.
- « Tu veux dire que tu as totalement arrêté toute activité démoniaque ? »
- « Plus ou moins. Enfin, on ne peut pas lutter contre sa nature. Tu vois, quand je vois un mannequin passer, je ne peux pas m'empêcher de lui faire s'enfiler des milliers de calories dans l'heure qui suit. J'aime particulièrement les voir pleurer de regret », expliqua-t-il d'un air presque machiavélique.
- « Mais tu n'as plus rien fait, par rapport à ce qui t'était demandé ? »
- « Nope. »
Crowley entama son deuxième verre de vin. Il passa beaucoup moins bien que le premier mais enchaina tout de même avec un troisième. L'ange avait raison, ils valaient bien une petite dégustation tant leur saveur était des plus délicates.
- « Tout de même, j'ignorais que votre boss était aussi impressionnant », rigola Aziraphale en se laissant porter par l'ivresse.
- « J'étais moi-même surpris ! Je veux dire, quand il était un ange, il était de ma taille, Az', même plus petit ! » Crowley leva la main au niveau de son genou pour lui montrer l'invraisemblable différence de taille entre lui et Satan. « Et puis PAF ! le voilà devenu aussi grand qu'un éléphant ! »
- « Un éléphant ne fait pas cette taille Crowley », répondit l'ange, perplexe malgré son état.
- « Bien sûr que sssssiiiii ! »
- « J'en ai vu un il y a quelques semaines et je t'assure que non. »
Crowley écarta les bras d'un air exaspéré avant de se renfrogner dans sa chaise. Il ne se sentait pas très bien. La pièce tournait beaucoup trop vite pour qu'il puisse fixer son attention sur quoique ce soit autour de lui. La voix de son ami lui paraissait trop lointaine et son estomac se contracta contre son gré.
Il mit du temps à comprendre ce qu'il était vraiment en train de se passer. La seconde d'après, il était à genoux sur le tapis d'Aziraphale, en train de régurgiter un mélange de vin, de scampis à la diable et de pain. Il entendit l'ange pousser un cri de surprise avant de ressentir une autre vague de contraction, le poussant à vomir encore plus.
Quand il eut fini, il s'essuya la bouche la bouche avec sa manche et redressa lentement la tête, dans l'incompréhension la plus totale. Jamais, en 6000 ans de temps, cela ne lui était arrivé. Et Dieu sait qu'il en avait connu des cuites. Jamais il n'avait eu faim. Jamais il n'avait eu mal au ventre et au grand jamais il n'avait subi de réaction incontrôlée de son corps.
Aziraphale le fixait, visiblement encore plus choqué que lui.
- « Mon tapis », gémit-il en posant les yeux sur les dégâts de Crowley. « Mon beau tapis… »
- « Je viens bien, au fait », grogna le démon toujours à genoux. Il claqua des doigts et fut soulagé de voir disparaitre instantanément ses restes de nourriture.
Aziraphale ne le fut pas pour autant.
- « Tu réalises ce qui vient de se passer ? »
- « J'ai utilisé un de mes miracles pour nettoyer ton tapis. De rien. »
- « Non, Crowley ! D'abord, tu bailles et maintenant voilà que tu te goinfres et vomis ! »
- « Tu es sûr qu'on a côtoyé la même espèce sur Terre hein ? Parce que je ne vois pas ce qui te choque dans tout ça… »
- « Nous ne sommes pas sensés ressentir ce genre de chose, voilà ce qui me choque ! »
Crowley ne répondit pas, sachant pertinemment qu'Aziraphale avait raison. Il ignorait ce qu'il était en train de lui arriver et cela le terrifiait. Quel démon était-il s'il avait peur de choses aussi futiles ? Sans ajouter un mot, il prit la direction de la sortie, en évitant le regard de son ami.
- « Où vas-tu ? » demanda Aziraphale, l'air inquiet, quand il ouvrit la porte
- « Quelque part où tu n'es pas ! »
- « Pourquoi tu ne veux pas en parler ? »
Crowley s'arrêta un instant, lui tournant le dos, et soupira.
- « Occupe-toi de faire tes bonnes actions et restes en dehors de tout ça, veux-tu ? »
- « Je m'inquiète pour toi Crowley ! Tu le sais ! Mais bien ! Puisque tu me le dis, je ne ferais rien ! Tu n'as qu'à partir démon ! »
Mais le démon en question était déjà parti, laissant l'ange seul, le regard triste et anxieux.
À suivre...
