2.

Warius s'arrêta un instant, jetant un coup d'œil derrière lui, mais il n'avait pas à s'en faire : Alérian le suivait à enjambées régulières, les semelles de ses bottines de marche prenant de solides appuis sur la surface rocheuse de la colline pour en atteindre le sommet.

- Encore quelques mètres, Alie !

- Oui, je sais évaluer une situation, j'arrive !

En quelques foulées rapides, Alérian rejoignit son hôte et meneur de randonnée.

- Quelle perspective ! se réjouit le jeune homme à la vue à 360° sur le domaine de son ami : forêts, campagnes, prés où des animaux s'ébattaient en presque liberté.

Warius fit glisser de ses épaules le lourd sac à dos.

- On va bivouaquer ici !

- Quoi, en pleins vents ?

- Non, il y a un « sousplomb », avec une sorte de terrasse rocheuse à l'entrée d'une excavation. Nous dormirons au sec, avec vue sur mes pénates. Là, on va finir nos provisions et nous faire des sandwichs. Après la nuit, nous entamerons la route du retour.

- On ne va pas devoir monter les tentes ? s'enquit Alérian, avec un brin d'espoir.

- Non, nos sacs de couchage suffiront. Et avant toute chose, je vais soigner tes mains !

- Ca va…

Avant que Warius ne bande à nouveau ses mains, Alérian avait examiné ses paumes.

- De telles brûlures, mais je ne sentais rien avant que tu ne m'arraches aux flammes et que tu ne m'envoies valdinguer dans l'herbe… Comment j'ai pu endurer ce martyre sans hurler et fuir ?

- Comme si je le savais… soupira Warius. Mais tu étais presque prêt à finir au bûcher ! J'ai eu peur !

- Au vu de mes paumes, je te comprends, souffla Alérian avant que son ami n'étale un dernier baume sur ses brûlures avant de le bander. Mais pourquoi je n'ai pas réagi ? !

- Mais parce que la tentation est plus forte pour tout. Et tu vas y sombrer tout entier, nous t'en faisons le serment !

Alérian se redressa brusquement.

- Tu as entendu cette voix ? Ces derniers propos ?

- Non. Il n'y a que toi et moi ici ! protesta Warius. Et hormis moi personne ne vient de te parler !

Warius fronça les sourcils.

- Mais tu as certainement ouï quelque chose ! Tu as tant de connections avec le Surnaturel ! Cette voix : protection ou menace ?

- Une prédiction plutôt… Et rien de bien agréable…

Sur le feu, Warius récupéra la théière et versa une tasse à son ami.

- Je crois que tu n'as jamais eu de prémonitions agréables. En quoi ce qui t'arrive pourrait t'affecter ?

- La tentation… souffla Alérian.

- Tu peux m'expliquer ?

Le jeune homme à la chevelure immaculée soupira profondément.

- Denver a fait de moi le Souverain des Dragons. Un tel pouvoir, bien plus que tout ce que j'avais pu approcher jusque-là ! Je ne le réalisais pas, mais ça me submerge ! On m'avait dit être Instance Surnaturelle, je n'ai jamais fait qu'effleurer ce stade, ça ne m'a pas marqué. Mais là… Je sens les univers ouverts à moi, je peux tout faire ! Et ça m'affole ! On m'a donné une voie d'accès à des pouvoirs que je ne suis pas encore capable de maîtriser… Et il est à craindre que des ennemis ne veuillent me faire tomber par overdose de puissance !

- Le feu de l'autre nuit, c'était symbolique ?

- Oui, je ne peux que le déduire. Et de simples flammes ne sont qu'un des faibles prémices de ce qui peut m'attendre dans la mer d'étoiles !

Alérian prit l'assiette que Warius lui tendait.

- Œufs frits, nos dernières tranches de bacon et des racines cuites. Mange et oublie tes égarements !

- J'y pensais tellement fort, l'autre jour… avoua le jeune homme. J'en arrivais à regretter d'être là avec ma famille ! Ce raisonnement, ce n'était pas moi ! Je ne pourrais jamais en avoir marre de ma famille ! J'ai beau être loin des univers, je crois qu'ils m'ont rattrapé ! Si ça se trouve, sans toi, je finissais bel et bien sur le bûcher de notre feu de camp ! On m'influence, je ne sais quoi faire…

- A présent, tais-toi et mange !

Alérian piocha dans son plat.

- Me tenter, ça semble fonctionner. Et si j'en crois tous les écrits, bien de gens purs ont cédé à la tentation…

Alérian grimaça.

- J'ai le nom de mes prochains adversaires, je les nomme : les Tentateurs ! Ça va être chaud, et je ne parle pas de ton café plus imbuvable à mesure que les jours passent !

- Prends garde, la prochaine fois je te sers du vinaigre, ça ira parfaitement avec ton ironie, sale gosse !

Et les deux amis éclatèrent de rire, la sinistre prémonition complètement oubliée.