Noir. Tout était noir. Froid. Silencieux... Il avait l'impression de flotter dans un lieu inconnu. Quoique... Ce n'était pas la première fois qu'il ressentait ça. Mais où avait-il bien pu ressentir ce genre de chose? Il ne comprenait rien, il se sentait perdu, fatigué... Il ne voulait plus ouvrir les yeux. A quoi bon essayer? Pourquoi se poser toutes ces questions? Pour découvrir quelque chose qu'il ne voulait pas voir? Pour mieux constater l'ampleur de leur échec? Non... Il préférait rester dans cette obscurité froide, seul...
Quoique... Ce n'était pas si froid finalement. Une douce chaleur semblait envahir doucement son corps, comme si on l'avait enveloppé dans une couverture. La sensation de froid disparaissait, il se sentait mieux. Et pas seulement elle. L'étau qui lui enserrait le cœur semblait s'amenuiser à mesure que cette chaleur l'envahissait. Puis, le silence qui dominait sur ces lieux fut peu à peu rompu par un petit bruit. Qu'est ce que c'était? A première vue, ça ressemblait à des crépitements... Un feu? Mais comment était-ce possible? Là où il se trouvait, il n'y avait rien, que du néant...
Il du lutter pendant un temps qu'il fut bien incapable de définir afin d'ouvrir ses paupières. Il voulait comprendre d'où provenaient ces crépitements. Au prix d'un grand effort, il y parvint. Sa vue était floue, il ne distinguait que quelques formes ici et là dans la semi-pénombre qui régnait sur les lieux. Il était allongé dans un lit, une couverture le recouvrait jusqu'au cou. Il eut juste à faire légèrement basculer sa tête de côté, quelques unes de ses mèches turquoise tombant par la même occasion devant ses yeux, pour voir des flammes crépiter un peu plus loin dans une cheminée, diffusant une douce chaleur dans la petite pièce. Les ombres des meubles dansaient au gré des flammes et la lumière qu'elles diffusaient suffisait tout juste à lui permettre de discerner les éléments autour de lui.
Il resta à contempler les flammes orangées danser dans la cheminée avant de soupirer. Il passa lentement une main sur son visage, repoussant par la même occasion ses mèches de cheveux qui lui tombaient sur le visage et remarqua qu'on avait soigné et pansé ses blessures. Qui que ce soit, cette personne n'avait vraiment rien négligé. Non content de l'avoir soigné, on l'avait installé très confortablement. Il n'avait même pas sentit qu'on le déplaçait dans son sommeil. Était-il donc tant affaiblit? Quel piètre chevalier il était pour ne pas avoir remarqué quoi que ce soit...
Il resta un instant immobile avant de se redresser lentement en prenant appui sur ses coudes. Encore une fois, il sentit son dos le tirailler alors qu'il s'asseyait mais la douleur semblait s'être atténuée comparée à celle ressentit à son premier réveil.
Il leva les yeux en entendant une porte s'ouvrir et vit une femme pénétrer dans la pièce, quelques bûches dans les bras. Ses longs cheveux bruns étaient ramenés en arrière et maintenus par un chignon. Il ne pouvait cependant pas distinguer les traits de son visage de là où il se trouvait à cause de la semi-pénombre des lieux. Celle-ci remarqua néanmoins qu'il s'était réveillé et s'arrêta devant la cheminée. Grâce à la lumière des flammes, il put distinguer des yeux acajou dans lesquels brillaient des reflets rougeâtres. Un doux sourire étirait ses lèvres tandis que quelques rides témoignaient de son âge. Il émanait d'elle une sensation de douceur qui n'échappa pas au chevalier. Il la vit déposer une des bûches dans le brasier tandis qu'elle posait les autres dans un petit panier en osier non loin avant de venir vers lui.
« Comment vous sentez vous? »
Sa voix était aussi douce et calme qu'il l'avait imaginé. Pour lui dont les points de repères semblaient complètement perdus, ça avait quelque chose d'apaisant. Ce fut d'une voix rauque qu'il lui répondit.
« Bien... Je crois... Merci... »
Celle-ci sourit de plus belle avant de hocher lentement la tête.
« Si vous devez remercier quelqu'un, c'est ma fille ainsi que son ami. Ce sont eux qui vous ont trouvé et ramené jusqu'ici, sans eux, je n'aurais pu m'occuper de vos blessures. J'ignore ce qui vous est arrivé mais vous avez été très durement touché.
_... Je dois avouer que... moi même je ne le sais pas exactement... »
Difficile d'admettre que lui aussi ignorait de quoi il en retournait. Des souvenirs lui revenaient mais s'arrêtaient essentiellement à son retour à l'état de mort... Il se sentit soudainement envahi d'une grande lassitude. Ses pensées étaient encore tellement confuses... Non. Il devait avant tout se calmer, faire le point. C'était le meilleur moyen d'agir. S'il parvenait à retrouver son calme habituel, il pourrait ainsi aviser la suite des événements.
« Voulez vous que je vous apporte quelque chose pour manger un peu? »
La voix douce de cette femme le tira de ses pensées. Il leva ses yeux bleus vers elle, le visage de marbre.
« ... Merci mais ça va aller. »
Celle-ci acquiesça lentement avant de se diriger vers la porte. Avant de disparaître dans l'embrasure, elle dit.
« N'hésitez pas à m'appeler si vous avez besoin de quelque chose. »
Le jeune homme acquiesça et attendit que la porte se referme avant de laisser échapper un soupir. Il n'était pas nécessaire que tout le monde puisse voir son état d'esprit du moment.
Il posa son regard sur le brasier qui dansait non loin de lui. La première chose à faire était de savoir où il se trouvait précisément. Ensuite... Essayer de se rappeler exactement ce qui avait pu se passer avant qu'il ne se retrouve étendu sur le sol, seul et blessé. Savoir ce qu'il était advenu de ses compagnons le préoccupait, même si...
Il se mordit la lèvre inférieure. Non, tant qu'il n'y avait aucune preuve, il n'avait pas de raisons de penser ainsi. Il était bien là lui ! Il n'était pourtant pas de ceux qui avaient ce genre de pensées défaitistes d'ordinaire. Il savait observer les choses de manière rationnelle alors pourquoi se surprenait-il à imaginer le pire? Peut-être l'épuisement...
Il souleva la couverture d'un bras et se leva. Il chancela lorsqu'il se mit debout et du prendre appui sur le mur afin de ne pas perdre son équilibre. Attendant quelques instants et une fois sûr de lui, il se mit à avancer vers la porte, faisant néanmoins glisser sa main le long du mur en cas d'une défaillance de ses jambes. Il posa sa main sur la poignée et la fit tourner jusqu'à en entendre le cliquetis et tira. La porte donnait sur un tout petit hall qui présentait deux portes. Il entendit le bruit d'un couteau tranchant quelque chose, probablement des aliments, venant de sa droite aussi supposa t-il que l'autre le mènerait à l'extérieur. Il poussa celle de gauche et fut surprit de sentir un air frais sur sa peau. Comment se faisait-il que l'air soit si froid? Non pas que ça le gênait mais...
Son regard se posa alors sur le ciel, ce qui balaya aussitôt cette question. Bien sûr, comment il avait pu oublier ça? Le soleil, astre majestueux qui illuminait leur monde était désormais masqué par l'Ultime Éclipse du dieu des enfers. Ses rayons doux et chauds ne pouvaient plus les atteindre, ne laissant place qu'à une obscurité inquiétante ainsi qu'à ce vent glacé.
Il ferma les paupières et tenta une nouvelle fois de se souvenir. Même si ce n'était pas grand chose, il voulait trouver un détail, un élément qui pourrait lui indiquer ce qui lui était arrivé, ce qu'il était advenu de ses compagnons. Après tout, si lui était en vie, pourquoi pas un autre? Il n'avait pas la prétention d'être le plus puissant de ses confrères alors pourquoi pas?
Il demeura ainsi pendant de longues minutes et finit par sentir au fond de lui une pointe d'agacement naître devant le peu de résultats. Sa mémoire refusait de lui accorder ça. Pourtant il ne demandait rien de plus que quelques images, ne serait-ce qu'une qui pourrait le rassurer, apaiser ce trouble, cette inquiétude qui l'envahissait.
« Eh mais vous êtes réveillé! »
Il était tellement plongé dans ses pensées qu'il n'avait pas senti de présence s'approcher. Il se retint de justesse de sursauter et se retourna pour voir un jeune garçon qui le regardait de ses yeux verts pétillants de vie. Ses cheveux en bataille formaient une auréole de mèches noires autour d'un visage fin et un grand sourire étirait ses lèvres. L'instant d'après, il se retournait et criait presque.
« Aiko, viens voir! Il s'est réveillé! »
Le chevalier demeura impassible, ne voulant pas laisser le moindre signe de surprise transparaître sur son visage. Il entendit des bruits de course et il n'eut qu'à attendre quelques secondes pour voir une jeune fille apparaître à ses cotés, légèrement essoufflée. Elle posa sur lui un regard couleur acajou semblable à celui de cette femme qui l'avait soigné. Sans doute était-ce sa fille qui se tenait devant lui. Ses cheveux d'un brun presque noir étaient coupés courts, atteignant à peine ses épaules excepté une mèche qui descendait le long de sa joue droite jusqu'à ses clavicules.
Tous les deux ne semblaient avoir guère plus de quinze ans, seize tout au plus. A les voir ainsi, ils ne paraissaient pas inquiets par la pénombre qui régnait sur le monde. Peut-être ne s'était-il pas encore écoulé assez de temps pour que la panique ne les gagne...
« Je suis vraiment heureuse de voir que vous êtes réveillé. Vos blessures ne sont pas trop pénibles? »
Il demeura immobile quelques instants. Il ne tenait pas particulièrement à engager une quelconque conversation avec qui que ce soit, se sentant encore trop las pour ça mais il avait cependant besoin de réponses...
« Ça va, merci... Où sommes nous exactement? »
Ce fut le jeune garçon qui répondit.
« Dans un petit village en périphérie d'Athènes. On vous a trouvé inconscient parmi un tas de ruines et vu l'ampleur de vos blessures, on a décidé de vous ramener.
_... Est ce que j'ai dormis longtemps?
_Vous êtes resté inconscient pendant presque une journée. J'ignore ce qu'il vous est arrivé mais vous étiez vraiment amoché. »
Le jeune homme ne dit rien. Une journée... Il leva à nouveau les yeux vers le ciel obscur. N'importe qui pouvait comprendre que cette éclipse n'avait rien de naturel... Pourtant, eux ne semblaient pas très inquiets... Il balaya néanmoins rapidement cette pensée. Ce n'était pas sa priorité pour le moment, loin de là... Et il n'avait pas quitté les alentours d'Athènes. Cela voulait-il dire que le lieu où il se trouvait à son réveil était le sanctuaire? Ce lieu complètement dévasté? Impossible! Il n'avait rien reconnu! Ça ne pouvait pas être le sanctuaire! Ça n'avait ni queue ni tête! Pourquoi est ce qu'il se serait retrouvé au sanctuaire lui qui était censé être mort?
« ... Vous pourriez m'emmener là où vous m'avez trouvé... »
Voyant qu'il ne semblait pas décidé à finir sa phrase, le jeune garçon sourit.
« Moi, c'est Isay et elle, c'est Aiko. Et toi? »
Le chevalier ne s'offusqua pas de la familiarité qu'il pouvait déceler dans ses propos. Ce n'était pas un rapport de chevalier à simple civil. Ils ne savaient pas qui il était et pour l'heure, ce n'était pas plus mal ainsi.
« Camus. »
L'adolescente pinça les lèvres tout en le regardant.
« ... Ce n'est pas que je sois contre mais... Y aller maintenant avec vos blessures, on ne peut pas dire que ce soit raisonnable... »
Le chevalier hocha lentement la tête.
« Ça va aller... Je tiens à y retourner. »
La jeune fille regarda son compagnon qui haussa les épaules. Ils l'avaient bien porté jusqu'ici alors il ne voyait pas en quoi ça posait problème. Et puis, si vraiment le besoin se faisait sentir, ils pourraient toujours se reposer un peu. Isay se redressa.
« Allons-y dans ce cas ! »
