Deuxième chapitre en ce jour anniversaire de la bataille de Négapatam ! (merci à Elizabeth Mary Holmes de me l'avoir fait remarqué)
Petite note à l'attention de tous puisque certains me l'ont demandé : oui, j'ai fait des recherches sur le contexte historique, ayant fait des études d'histoire j'ai l'habitude de contextualiser mes trucs. *petit moment de gloire personnelle* Après voilà, je fais ça pour m'amuser, je n'ai pas forcément la tête à me plonger dans des revues scientifiques et il peut m'arriver de piocher dans l'imaginaire collectif des pirates pour le fun. Donc il peut y avoir des incohérences et si c'est le cas, n'hésitez pas à me le faire remarquer. Je ne prétends pas faire une fiction historique irréprochable ni être spécialiste de l'histoire du XVIIIe siècle. Bref, je fais de mon mieux =)
A propos ! Dans le premier chapitre, Sherlock a fait allusion aux batailles de Pondichéry (1759) et de Négapatam (1758), donc l'histoire devrait se situer dans ces eaux-là.
Sinon j'ai été AGREABLEMENT surprise par toutes vos réactions, je ne m'attendais pas à autant ! Merci donc à : tadzio, marali no1, Clelia Kerlais, Lyra64, Kytykat, Ryokushokumaru, Nekonya, Azanielle, Amelia theFujoshi, Electre1964, Frog38, Flo et Elizebeth Mary Holmes !
Sinon voilà. Un chapitre où John s'en prend plein la gueule.
Please review. Reviews make me happy.
Bonne lecture =)
oOo
Le Bandana et le Fleuret : Chapitre 2
oOo
- Hé ! Dirait 'ben qu'y bouge l'capiston !
- Nan, fais voir ! L'aura bien roupillé l'aut' feignasse !
- Normaaaaal, c'est un lord qu'on a là ! À c'qu'y disent à terre, y sont bon qu'à ça et qu'à emmerder les honnêtes gens, et j'veux ben les croire moi !
- Arrête, Louis, tout l'monde sait qu't'es un vrai ours à terre. Tu peux même pas parler à quelqu'un qu'tu fais dans ton froc.
- Vas t'faire foutre, Rob' ! T'es même pas capable de compter jusqu'à 10.
- Mais qu'est-ce t'as fumé p'tit gars ? Ben sûr qu'si, r'garde : un, deux, trois, quat'... cinq... sept, euh ! Non...
- Z'allez la fermer vous deux ? Voilà qu'il ouvre les yeux !
Il eut soudain un silence, pendant lequel John accommoda pour reconstituer la scène qu'il avait devant les yeux.
Son cœur manqua un battement. Des pirates. Des pirates. Des pirates, partout ! À à peine deux mètres de lui, à le dévisager sans aucune décence, et autour de lui, à récurer le sol, à pousser le treuil, à hisser un filet de pêche au-dessus du bastingage, à manoeuvrer le gouvernail, et même au-dessus de lui, à escalader les haubans et même les mâts ! Vite ! Il devait faire quelque chose, défendre sa vie au moins, au mieux...
Un détail pratique le refroidit dans son élan. Il était ligoté au grand mât.
Il grimaça. Sa tête le martelait comme si un de ces grossiers individus était en train de le torturer avec un marteau, et son épaule le lançait sérieusement. Ajouté à la brûlure impitoyable du soleil, l'étau étouffant des cordes et de son uniforme, ainsi qu'à ces bandits qui n'allaient pas se gêner pour le narguer, il savait qu'il ne tiendrait pas psychologiquement bien longtemps.
- Alors vot' Altesse, t'as bien pioncé ?
Eclat de rire général.
- On t'aurait ben gardé une place dans nos illust' appart'ments, mais on y est déjà ! lança la voix qui correspondait à celle de Rob'. L'homme avait un visage si long qu'il en était interminable.
Deuxième esclaffade.
- Mais si t'insistes, on veut ben t'faire une place... à fond de cale !
Au milieu de l'hilarité globale, le dénommé Louis, un homme doté d'un turban qui lui recouvrait la moitié de la tête, s'avança vers le capitaine. Il devait être très jeune si l'on en croyait ses traits délicats et son menton toujours imberbe. Une mèche qui dépassait de son turban laissait deviner une chevelure rousse. Watson avait noté qu'il n'avait pas le moindre accent français.
- Reculez, fit Watson malgré lui.
Le pirate écarta les bras en se retournant, prenant toute l'assemblée à témoin.
- Z'avez vu ! C'est qu'y m'donne des ordres l'aristo ! L'a peur de rien !
- Laisse-le si ça l'amuse ! 'retombera bien les pieds sur terre.
- J'bien peur de pas pouvoir accéder à vot' requête m'sieur, pardon ! poursuivit Louis en l'ignorant. T'as vu comme y t'sert à rien ton uniforme ! Par contre, moi, y m'intéresserait ben, ajouta-t-il en avançant des mains gantées vers les boutons dorés.
Le capitaine lui cracha à la figure. Pour le regretter aussitôt.
Instantanément, les bandits s'étaient figés derrière Louis. Ce dernier, rouge de rage, l'attrapa violemment par le collet.
- C'est à moi qu't'as fait ça ? Hein c'est à moi qu't'as fait ça, nabot ? Moi j'vais t'montrer c'que c'est queul'respect ! J'vais te fiche mon poing dans la gueule pis j'vais t'arracher les tripes et j'te...
- A ta place, je n'en ferais rien, Louis.
D'un seul mouvement, toutes les tête se tournèrent vers le capitaine Sherlock Holmes qui se tenait sur la passerelle. Il était accompagné d'un homme d'âge mûr, grisonnant, plutôt bien bâti, la cinquantaine tout au plus. Celui-ci portait une massue à faire pâlir un boucher.
- Je suis sûr que le capitaine John Watson a des ressources insoupçonnées. On raconte qu'il a le pouvoir d'hypnotiser n'importe quel homme qui croiserait son regard pour l'obliger à lui obéir. Voilà la clé de sa respectable ascension sociale.
Les pirates rirent à la plaisanterie de leur capitaine, sauf Louis, qui restait méfiant. Mais pas envers l'extraordinaire pouvoir de John Watson.
- Tu as désobéi, Louis.
- Pardon, pardon Monsieur ! fit l'accusé en s'avançant et en joignant les mains. J'me suis emporté, je le ref'rai plus, promis.
- Pour ton propre bien. Mais pour m'en assurer, j'ai malheureusement pour toi besoin d'une garantie.
Avec un air docte rare pour quelqu'un de son milieu, il s'affaira alors à démontrer qu'une quinzaine de jours à fond de cale constituait la durée nécessaire pour, à l'avenir, faire réfléchir à deux fois le matelot avant de commettre de nouveau les deux délits suivants : insubordination – apparemment, Louis avait été chargé de le prévenir lorsque Watson aurait recouvré ses esprits – et tentative d'abîmer la marchandise.
- Abîmer la marchandise... répéta John, incrédule, tandis que des pirates emportaient leur congénère.
La lumière se fit alors dans son esprit.
- Vous lui avez demandé de m'assommer ! accusa-t-il en désignant le quinquagénaire, s'émerveillant d'être encore en vie à la suite du coup qu'il avait reçu. Pour me capturer ! Ce n'était pas un combat juste !
- La justice, comme je l'avais déduit ! jubila Sherlock Holmes en descendant tranquillement l'escalier. Mais laissez-moi vous préciser une chose. Ce n'était pas un combat juste pour la simple et bonne raison que vous m'auriez fait capturer par vos hommes pour vous épargner le besoin de le faire vous-même. Mais même dans le cas où vous vous en seriez chargé, je ne l'aurais pas davantage considéré en tant que tel. Un combat n'est juste que lorsqu'il est à mort. Quel intérêt autrement, sinon pour frimer ? ajouta-t-il avec dédain.
Mais John n'écoutait à peine, soudain trop occupé à balayer le navire du regard.
- Où est mon équipage ? s'alarma-t-il. Où sont mes hommes ?
Les rumeurs étaient-elles vraies ? Il redoutait de le savoir.
- J'ai bien peur qu'ils ne se plaisaient pas autant que nous ici, fit le capitaine pirate avec une moue contrite. Alors nous les avons poliment renvoyés. Là-bas.
D'un doigt innocent, il désigna un point sur l'horizon. John le suivit du regard. Le soleil de plomb scintillait sur l'étendue bleutée, excepté à un endroit.
- De toute façon, ils n'avaient pas grand chose à faire sur ce navire s'ils ne voulaient pas se faire pirates ; nos vivres ne sont pas suffisantes pour nourrir une quarantaine d'hommes supplémentaires avant que nous ne regagnions la terre. Et puis, je ne fais pas dans le commerce d'esclaves. Négocier de la marchandise, c'est d'un ennui...
Si les cordes ne l'avaient pas retenu, l'officier se serait effondré à coup sûr alors qu'il prenait lentement conscience de la cruelle vérité.
Ses hommes. À la mer. Il avait beau plisser les yeux et essayer de distinguer quelque mouvement de vie, la tâche sombre restait inerte.
Pantelant, levant lentement les yeux vers l'homme responsable de ce massacre, il sentit l'abattement laisser place à la rage, laquelle bouillait comme de la lave dans son sang.
- Vous êtes un monstre, proféra-t-il.
- Sherlock Holmes le Sanguinaire, Sherlock Holmes la Terreur des sept mers, ça vous dit quelque chose ? répondit-il en haussant les sourcils. Il afficha une moue chiffonnée. Même si je dois dire que je n'affectionne pas particulièrement ces surnoms... Mais oh ! J'oubliais : vous n'êtes pas quelqu'un que l'on convint aisément. Il vous faut des éléments tangibles pour croire. Peut-être que vous vous attendiez à une épée en bois, après tout. Quel dommage ! Toutes les lames dont nous disposons sont forgées dans l'acier le plus pur ; vous aurez du mal à trouver votre bonheur.
John Watson tira sur ses liens, seul obstacle entre le pirate honni qui se trouvait à présent devant lui et son désir de l'étrangler.
- Je vais... Je vais vous...
Le pirate éclata d'un rire à la fois franc et sinistre, qui surprit Watson tellement les deux aspects se conciliaient bien chez lui.
- Je vous écoute, vous allez quoi ? dit le bandit d'une voix forte pour couvrir les gloussements de ses subalternes.
- Je vous expédierai en enfer de mes propres mains ! gronda-t-il.
- Oh, vraiment ? fit-il en feignant la surprise, sa voix déraillant, sa bouche formant un O parfait. Les rires redoublèrent. J'ai bien peur qu'elles ne vous soient que d'un piètre usage dans l'immédiat.
- Attention à vous... grommela-t-il, soudain conscient de l'inutilité de son emballement, tremblant de frustration.
- Vous allez m'anéantir par la seule force de votre esprit, peut-être ? Bien que je nourrisse un profond respect pour ces choses, permettez-moi d'avoir quelques doutes à ce sujet. Je suis comme vous, John Watson : je n'accorde foi qu'aux choses absolument indiscutables.
D'un geste souple, il dégaina son sabre et le pointa devant le nez de l'officier. L'assemblée se tut soudain, retenant son souffle.
- Ça, par exemple.
Le pirate fit glisser l'arme sur sa joue, puis sur ses lèvres, pour la placer sur la gorge fragile. Le capitaine frissonna au contact de la pointe froide qui chatouillait sa peau, puis qui se pressa franchement dessus. Il laissa le brigand faire pivoter sa tête, même s'il enrageait intérieurement de se voir ''inspecter'' de la sorte, mais il ne broncha pas non plus quand le pirate promena son arme sur sa poitrine. Ce qui le distrayait malgré lui, c'était le regard océan captivé, les nattes aux perles multicolores qui dansaient devant, les innombrables boucles d'oreilles scintillantes qui trahissaient des goûts excentriques et exotiques. Et la peau, celle du visage, de ses mains, de sa poitrine, mate sans être burinée, cent fois moins grossière que celle de ses hommes, que la sueur faisait luire au soleil. Les lèvres charnues fermées. La taille mince enserrée dans la ceinture, sous le manteau. Le téton visible par moment derrière le pan de sa chemise. John pouvait distinguer tous ces détails maintenant que le pirate se trouvait à une longueur de bras de lui.
Avec un petit sourire satisfait, Sherlock Holmes fit habilement tournoyer son sabre pour le rengainer.
- Capitaine John Watson, vous êtes officiellement mon otage jusqu'à ce que l'Angleterre accepte de racheter votre liberté contre une somme que je définirai prochainement, annonça-t-il d'une voix forte. En attendant, je vous souhaite la bienvenue à bord du Redbeard ! HA HA HA HA HA !
Un geste sec accompagna son dernier ordre tandis que les pirates s'excitaient de nouveau autour de lui :
- À fond de cale !
