Note : Je sais, je sais...ce texte était supposé être un OS. J'étais convaincue en le postant qu'il le resterait, n'écrivant habituellement pas de suite à mes textes. Mais là...je sais pas...Je n'ai même pas d'excuses, c'est juste que je n'arrivais pas à "lâcher" Elizabeth...j'avais l'impression de ne pas l'avoir accompagnée jusqu'au bout.
Je ne suis pas complètement confiante avec cette suite...mais j'espère qu'elle vous plaira quand même.
J'en profite pour remercier l'ensemble des personnes qui ont lu et commenté la première partie de ce texte, ceux qui l'ont ajouté à leur favoris. Votre soutien compte beaucoup.
Kaia : Merci de ta review. Que tu envisages de relire ce texte est le plus beau compliment que tu pouvais me faire, j'y suis très sensible.
Alice : Merci d'avoir dérogé à tes habitudes pour me laisser un commentaire, grandement apprécié. Je suis vraiment ravie d'avoir pu dépasser tes frontières habituelles avec ce texte. Encore merci !
Voici donc le chapitre 2, qui prend place le lendemain matin.
"J'en veux plus" affirma catégoriquement l'enfant, en repoussant le bol de céréales.
"Lizzie" soupira son père. "Il faut manger pour avoir de l'énergie"
"J'ai plus faim" s'obstina la fillette.
"Je sais bien que tu n'as pas très faim. Mais c'est mon rôle de Papa de m'assurer que tu manges, parce ce que je ne veux pas que tu sois malade."
Une lueur de frayeur dansa dans les yeux de l'enfant. "Est-ce que ça veut dire que je vais être punie ? Est-ce que tu vas changer d'avis à propos de m'emmener au cimetière" l'enfant récita doctement le dernier mot "si je ne fais pas ce que tu me dis ?"
"Non. Aller au cimetière sur la tombe de ta Maman n'est pas une récompense pour avoir été sage, c'est ton droit parce que c'est de ta Maman qu'il s'agit. Même si tu faisais la pire des bêtises ce matin, on irait quand même. Rien ni personne ne peut te retirer ça. Et je ne me servirai jamais de ça pour te faire du chantage." Jane vit la peur quitter les yeux de sa fille. "Mais…" insista-t-il "…il reste de mon devoir de faire en sorte que tu manges quelque chose."
Elizabeth hocha la tête. Elle n'était pas surprise ; sa Maman avait toujours refusé qu'elle quitte la maison le ventre vide, argumentant que le petit-déjeuner était le repas le plus important de la journée. C'était d'autant plus vrai qu'avec le travail de ses parents, c'était le seul repas qu'ils étaient certains de pouvoir prendre tous les trois ensemble. Désormais, rien n'était plus comme avant. Ce moment lui rappelait qu'elle avait perdu son appétit en même temps que sa Maman.
"Voilà ce que je te propose : on laisse tomber le bol de céréales et à la place, tu prends un yaourt à boire? Est-ce que ça t'irait ?"
"Oui" répondit l'enfant avec gratitude, se dirigeant déjà vers le réfrigérateur tandis que son père débarrassait le bol. La proposition de son père n'exigeait pas qu'elle ait réellement faim ni qu'elle passe un long moment dans la cuisine ; c'était le meilleur compromis entre son envie d'en finir avec ce moment et le besoin de réassurance de Jane.
"J'ai fini !" s'exclama la petite fille effaçant du revers de la main les vestiges du petit-déjeuner sur ses lèvres.
"Très bien" sourit Jane. "Va te brosser les dents et habille-toi ; ensuite on pourra y aller. J'ai préparé tes vêtements sur ton lit."
Elizabeth acquiesça d'un hochement de tête mais n'esquissa aucun mouvement pour quitter la pièce. Elle s'éclaircit doucement la gorge, hésitante sur ses prochains mots. Pourtant, il fallait qu'elle pose la question, c'était trop important pour elle.
"Papa….Je voulais savoir…"
Le regard de Jane ne quitta pas l'enfant. Il savait que chez elle, l'hésitation dans la voix était un signe infaillible de l'attention que ses mots méritaient. Il posa doucement sa main sur son épaule pour l'encourager à poursuivre.
"Je voulais savoir….si je pouvais utiliser l'argent de ma tirelire"
"Ça dépend. Tu veux en faire quoi ? De quoi as-tu besoin ?"
"Je voudrais….". Elle hésita une seconde encore puis reprit. "Je voudrais acheter des fleurs. Pour Maman."
De surprise, Jane ouvrit la bouche mais il ne prononça aucun mot. Sa fille voulait acheter des fleurs pour les déposer sur la tombe de sa mère. Sa femme. Teresa. Il accusa le coup. Sa fille voulait acheter des fleurs et c'était comme s'il prenait pleinement la mesure de ce que cela signifiait : elle était devenue orpheline. Il ne le découvrait évidemment pas, il vivait avec cette réalité depuis que Lisbon les avait quittés mais cela prenait une autre dimension. Interprétant le silence de son père comme un refus, Elizabeth s'apprêta à plaider sa cause.
"S'il te plaît, Papa…". Ses yeux l'imploraient autant que ses mots. La supplique de sa fille le fit sortir de sa réflexion.
"Bien sûr…oui…on va acheter des fleurs pour ta Maman mais…je vais les payer". Les mots étaient accompagnés d'un sourire sans joie.
"Non ! Je veux les acheter toute seule, avec l'argent de ma tirelire. Je veux que ce soit mon cadeau, de ma part, pour ma Maman." La détermination de l'enfant était audible dans l'accent qu'elle mit sur les pronoms personnels.
"C'est vraiment important pour toi, n'est-ce pas ?" s'assura Jane.
"Oui…" L'enfant était soulagée que son père semble le comprendre sans lui demander de s'en expliquer. Elle aurait bien en mal de le faire. Jane n'avait pas besoin qu'Elizabeth élabore ; il savait que parfois, derrière l'argent, se jouait tout autre chose. Ses choix de cadeaux parfois peu conventionnels – certains diraient même 'extravagants' – n'avaient jamais été motivés par l'argent, aussi coûteux qu'ils aient pu être. Parfois, un poney n'était pas un simple animal, mais un rêve d'enfance exaucé quand on ne l'attendait plus. Parfois, un bouquet n'était pas un simple ensemble de fleurs, mais une déclaration d'amour, une dernière offrande à une Maman trop tôt disparue.
"Dans ce cas, c'est d'accord. Tu peux prendre l'argent de ta tirelire."
"Merci, Papa ! Je vais me préparer, je reviens !"
Quelques minutes plus tard, une fois habillée, Elizabeth se tenait devant sa table de chevet, un doigt parcourant délicatement le visage de sa mère sous le verre glacé. "J'arrive Maman…aujourd'hui, je viens te voir avec Papa. Je vais t'amener des fleurs…A tout de suite, je t'aime !".
Jane retint la porte, permettant à Elizabeth de se faufiler à l'intérieur du magasin.
"Est-ce que tu sais quelles fleurs tu veux ?" demanda Jane, jetant un œil alentour sur les multiples compositions exposées à la vue des clients.
"Oui." La fillette n'avait déjà plus d'yeux que pour un étal spécifique, qu'elle rejoignit en quelques pas. "Voilà ce que je veux : des roses" déclara-t-elle, désignant les fleurs de son choix.
Elle ne jeta même pas un œil sur les roses rouges, son attention entièrement tournée vers leurs équivalentes blanches. Décidée, elle se saisit d'un bouquet.
"Celles-là….je veux celles-là !"
"Des roses blanches….les fleurs préférées de ta Maman"
L'enfant hocha la tête. "Celles qu'on achetait toujours pour la fête des Mères et pour son anniversaire". La tristesse était évidente dans sa voix, née de la mélancolie à l'évocation de ces souvenirs heureux qu'ils avaient partagés. Des petits-déjeuners au lit, des roses blanches sur le plateau et une petite fille qui s'était invitée dans le lit de ses parents, des sourires rayonnants sur les visages de chacun. C'étaient des souvenirs heureux….mais ils faisaient mal parce qu'ils appartenaient au passé, sans aucune possibilité d'être renouvelé.
"C'est un très joli bouquet" constata Jane, tentant de chasser les pensées douces-amères.
Elizabeth esquissa un léger sourire alors qu'elle considérait les fleurs qu'elle tenait entre les mains. "Je trouve aussi" confirma-t-elle, se dirigeant déjà vers la fleuriste debout derrière son comptoir.
"Bonjour, Madame" salua poliment la petite fille.
"Bonjour, jeune fille" lui répondit la commerçante dans un grand sourire. "Ça fera 10$ pour ce joli bouquet".
L'enfant sortit l'argent de sa poche, compta jusqu'à avoir la somme due et la posa sur le comptoir, poussant l'argent vers la fleuriste.
"Le compte est bon. Alors, dis-moi, jeune fille, pour qui est ce bouquet ?"
"Pour ma Maman" dit la petite fille d'une voix blanche.
"Pour une occasion particulière?" demanda la commerçante, désireuse de savoir s'il était opportun d'apposer un autocollant justifiant le motif de ce cadeau sur l'emballage.
"Euh…" Elizabeth se retourna vers son père, qui se tenait quelques pas derrière elle. Elle lui adressa un regard interrogateur. Elle ne savait pas comment répondre à la question mais son Papa saurait sûrement ; il avait déjà maintes et maintes fois prouvé qu'il avait toujours une réponse prête, quelle que soit la question posée.
"Non. Pas d'occasion particulière." Seule la tension dans la mâchoire de Jane trahissait le self control qui lui avait été nécessaire pour prononcer ces quelques mots.
Aveugle au fait qu''il n'y aurait plus d'occasion particulière à partager avec la destinataire du bouquet, la vendeuse continua :
"Un si beau bouquet sans occasion particulière ? Ta Maman a vraiment beaucoup de chance d'avoir une jolie petite fille qui l'aime autant."
De dos, Jane sentit le corps d'Elizabeth se raidir. Il pouvait deviner la pâleur sur son visage et les larmes dans ses yeux.
"Non, c'est moi qui…." commença-t-elle d'une voix sans émotion avant de s'interrompre, réalisant que les mots qu'elle s'apprêtait à prononcer étaient aussi vains que ceux auxquels ils faisaient réponse. Si sa Maman avait eu de la chance, elle ne reposerait pas dans un cimetière où ce bouquet allait la rejoindre. Quant à elle-même…bien sûr, elle avait eu de la chance d'avoir la meilleure des Mamans, mais cette chance était morte en même temps qu'elle. Il n'y avait plus de place pour la chance dans sa vie et celle de sa famille, fracassée
Elle sentit une main douce mais ferme presser son épaule. "Viens, ma chérie, prends ton bouquet, on y va". Sur ces mots, Jane entraîna sa fille hors du commerce sans un regard pour la vendeuse maladroite.
Elizabeth n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient regagné la voiture. Elle avait accepté de confier le bouquet de roses à son père le temps d'attacher sa ceinture, le déposant sur ses genoux aussitôt après. Le regard tourné vers la vitre, perdu, elle ne voyait pourtant rien de ce qui se passait dehors.
Le regard de Jane voyageait entre la route devant-lui et l'image de sa fille qu'il allait chercher dans le rétroviseur. Celui-ci ne lui renvoyait que l'arrière de la tête de l'enfant, puisque son visage était tourné vers la vitre. De toute évidence plongée dans ses pensées, elle était étrangère à ce qui passait dans l'habitacle. Ils avaient quitté la boutique du fleuriste mais la scène qui s'y était joué continuait de se répéter dans sa tête. Elle ne pouvait échapper ni aux mots de la vendeuse ni aux pensées qu'ils avaient fait naître.
"Ma chérie ?" l'appela doucement Jane, soucieux mais attentif à ne pas l'effrayer. Les mots flottèrent quelques secondes mais Elizabeth ne réagit pas, comme s'ils n'avaient pas été prononcés.
"Elizabeth ?" insista Jane.
Le regard rivé au rétroviseur, il vit sa fille tourner lentement la tête jusqu'à ce que son regard soit de retour dans la voiture. A son tour, elle chercha le regard de son père dans le rétroviseur, lui adressant une interrogation sans mot.
Jane hocha faiblement la tête, accueillant l'attention de sa fille. Il nota son regard sombre, à l'image des pensées qui l'occupaient. Il y lut davantage que la douleur d'être privée de sa Maman, la souffrance supplémentaire de devoir vivre au milieu de ceux qui ignoraient tout de ces circonstances, de faire face aux paroles bien intentionnées qui ramenaient à la perte insupportable autant qu'au quotidien devenu dérisoire maintenant que l'essentiel y manquait.
"Elle avait raison, tu sais ? La fleuriste ?" tenta Jane, observant du coin de l'œil la réaction de sa fille.
"Non" contesta-t-elle, le regard buté.
"Si" répondit doucement mais fermement Jane. "Ta Maman avait effectivement de la chance d'être ta Maman"
"Je crois pas" s'obstina l'enfant. "C'est moi qui avais de la chance d'avoir la meilleure Maman du monde….mais elle est partie, cette chance….comme Maman"
Bon sang, que c'était difficile ! L'impact des mots d'Elizabeth était violent, le touchant de plein fouet. Il avait déjà vécu l'enfer une fois, mais il n'avait jamais eu à accompagner une enfant, son enfant, dans ce même enfer. Il avait mal, pour lui et pour Elizabeth. Si Lisbon avait été là, elle aurait su quoi lui dire….mais si elle était encore là, il n'y aurait rien à dire à leur fille du tout…Il soupira, tentant de maintenir à distance les pensées qui revenaient en vague. Il se concentra sur la petite fille à l'arrière du véhicule.
"Je comprends que tu ressentes les choses de cette façon….mais…la mort, si elle met un terme à la chance qu'on a pu avoir, aux moments partagés, ne peut rien contre eux. La chance, même interrompue, a eu lieu ; les moments ont été vécus et sont devenus de beaux souvenirs. Rien ne change la chance extraordinaire que tu as eu d'avoir cette Maman incroyable…même le terrible malheur de la perdre."
"Parce qu'elle sera toujours ma Maman". Elizabeth fit écho aux paroles de la veille.
Un sourire tendre se dessina sur les lèvres de Jane. Il devrait probablement répéter cette vérité toute simple à sa fille de nombreuses fois. Il y avait en cet instant tant de choses qu'il voulait lui dire mais le moment n'était pas le mieux choisi. Certes, il avait eu en voiture de nombreuses conversations profondes avec Teresa…mais elle s'était trouvée à ses côtés. Il avait pu évaluer dans l'instant la façon dont elle recevait ses mots, les appuyer d'un regard ou d'un geste. Jamais Elizabeth ne lui avait parue plus loin qu'à cet instant….Il avait besoin d'être là, près, tout près d'elle pour lui dire toutes ces choses, il avait besoin d'être à côté d'elle pour s'assurer qu'elle comprenait son message et de pouvoir la prendre dans ses bras ou caresser sa joue ou ses cheveux pour l'aider à accepter les terribles vérités que ces jours l'obligeaient à énoncer. Pourtant, il y avait une chose qu'il devait dire maintenant, une chose qui ne pouvait pas attendre…
"Tu sais…la chance, ça se partage aussi. Même si tu sens – à juste titre – que tu as eu de la chance d'avoir cette Maman-là pour toi….ça ne retire rien au fait que ta Maman a eu de la chance de t'avoir, toi, comme sa fille. Elle avait de la chance et elle l'a toujours su. De la seconde où elle t'a rencontrée à celle où elle nous a quittés. Tu es la petite fille dont elle rêvait…et elle était si fière, oh oui si fière, d'être ta Maman, si heureuse d'avoir le bonheur de te voir grandir jour après jour. Ne laisse jamais personne te dire le contraire…et ne doute jamais que notre famille a été chanceuse – chacun d'entre nous – jusqu'à la mort de ta Maman."
Le regard d'Elizabeth se fit plus distant, son esprit tourné vers un souvenir. Vers une photo, posée sur sa table de nuit depuis que son Papa la lui avait offerte….C'était peut-être ça, ce qu'elle pouvait y lire ? La reconnaissance d'une chance toute neuve sous les traits d'un bébé…sous ses traits à elle. Songeuse, Elizabeth tourna à nouveau la tête vers la vitre, plongée dans ses pensées davantage que dans le paysage qui défilait sous ses yeux.
Jane et Elizabeth remontaient l'allée du cimetière, le seul son de leur pas dans l'herbe troublant la quiétude des lieux. L'enfant tenait toujours étroitement le bouquet de roses qu'elle avait choisi, presque trop imposant pour ses petits bras. Son père avait bien proposé de le porter pour elle mais elle avait refusé fermement de céder les fleurs, tenant à les déposer elle-même à sa mère. Il n'avait pas insisté, sachant pertinemment que lorsque la petite fille avait quelque chose en tête, il n'était pas possible de lui faire changer d'avis….
Jane marchait lentement afin que sa fille puisse se caler sur son rythme. Ce faisant, son esprit revenait à la journée de la veille. Ils avaient parcouru les mêmes allées, étaient passés devant les mêmes monuments funéraires. Cependant, cette fois, ce n'était que lui et Elizabeth…ce qui restait de leur famille. Alors que la vie reprenait ses droits pour les personnes qui avaient honoré Lisbon de leur présence la veille, la leur restait fracassée. Bientôt, ils se tinrent devant tout ce qui restait de Lisbon dans ce monde tangible, la stèle funéraire portant son nom et deux dates, deux années que trop peu de temps séparait.
"On est arrivés, ma chérie" dit doucement Jane. "C'est…c'est ici."
La petite fille hocha la tête et demeura immobile, le regard fixé sur le bloc de granit devant elle. Le visage fermé dans une attitude défensive, elle fit soudain quelques pas en avant et déposa délicatement le bouquet de roses devant la sépulture de sa mère. Puis, elle recula pas à pas jusqu'à trouver le réconfort de la présence de son père à côté d'elle. La main de l'enfant chercha celle de son père, qu'il referma dans un geste de réassurance autour de celle de sa fille. Il ne quittait pas Elizabeth des yeux, la gravité du moment inscrit sur leurs deux visages. En cet instant, leurs cœurs étaient aussi lourds que le silence qui s'abattait autour de la sépulture.
Quoique les parties les plus importantes de sa vie– à l'exception de celle qu'il tenait dans sa main – se trouvent toutes dans un cimetière, Jane n'avait jamais fréquenté assidûment ces endroits, persuadés qu'il n'y retrouverait pas celles qu'il avait perdues, convaincu que celles qu'il avait aimées ne s'y trouvait pas réellement. Après les funérailles de sa famille, il avait mis sept ans pour se rendre à nouveau sur leurs tombes…et encore ne l'avait-il fait que pour accompagner le frère d'Angela. C'est son détachement envers la sépulture terrestre de Charlotte et d'Angela qui avait permis à Jane de fuir après avoir tué Red John : il ne mettait pas davantage de distance entre elles et lui. C'est ce qui lui avait permis de ne jamais revenir en Californie après son retour au pays : il ne les y avait pas laissées, les emportant dans son cœur partout où il allait.
Il était probable qu'il se rende davantage sur la tombe de Teresa à l'avenir parce que leur fille voudrait s'y recueillir mais il savait que, cette fois encore, son cœur meurtri serait le sépulcre le mieux entretenu ; son palais de mémoire le monument funéraire le mieux conservé.
Resserrant encore un peu son étreinte autour de la main de sa fille pour se donner un peu de courage, Jane résolut toutefois de rompre le silence, espérant ainsi montrer le chemin à suivre à Elizabeth, espérant ainsi libérer les mots encore tus qu'elle était venue déposer en même temps que les fleurs.
"Teresa…Je….je suis venu avec Elizabeth. Elle…elle avait des choses à te dire…" commença-t-il maladroitement "et…j'ai pensé que ce serait important qu'elle puisse te les exprimer. Parce que même si je fais ce que je peux – tout ce que je peux – pour tenir la promesse que je t'ai faite….elle, elle a besoin de sa Maman. Alors….alors on est venus te voir."
Jane se retourna enfin vers Elizabeth, une main tenant toujours celle de l'enfant tandis que l'autre venait se poser sur son épaule.
"Ma chérie…je pense que tu as besoin d'être seule pour faire ça alors je vais te laisser seule avec ta Maman, d'accord ? Je vais t'attendre un peu plus loin….je te rejoins quand tu as fini, est-ce que ça te va ?"
"Oui" acquiesça l'enfant en hochant la tête.
"Est-ce que ça va aller ?" vérifia son père.
"O…Oui" répéta Elizabeth, la voix moins assurée que quelques secondes plus tôt.
"Hey, je sais que c'est impressionnant mais…ne réfléchis pas trop. Sois sincère. Droit au but…tu sais que c'est ce que ta Maman préférait."
"J'ai….j'ai peur de ne pas dire les bonnes choses" murmura la fillette.
"Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises choses, tu sais. Tant que tu parles avec ton cœur, que tu dis ce que tu ressens vraiment alors tu dis de bonnes choses. Ne te force à rien mais ne t'interdis rien non plus. Tu as toujours pu parler de tout avec ta Maman, n'est-ce pas ?"
"Oui" répondit Elizabeth sans réserve, un sourire nostalgique sur les lèvres.
"Et ça n'a pas changé. Dis ce que tu as envie de dire, tout simplement" suggéra Jane.
"Merci, Papa"
Jane encouragea sa fille une dernière fois d'un baiser sur le front, puis s'éloigna pour lui laisser l'espace de liberté dont elle avait besoin pour vivre ce moment….juste assez loin pour ne pas entendre ses mots, juste assez proche pour pouvoir lire son langage corporel.
Elizabeth se sentit soudainement désemparée. Même s'il n'était pas loin, son Papa l'avait laissée seule ici….seule devant un bloc de pierre. Reconnaissant les mots qui y était inscrits, elle réalisa qu'elle n'avait pas à être réellement seule…elle était avec sa Maman, après tout. Pas comme avant….jamais plus comme avant….mais avec elle, malgré tout.
Son Papa lui avait dit de dire ce qu'elle avait envie de dire, de parler avec le cœur. C'était ce qu'elle faisait habituellement, mais en cet instant, ce qu'elle faisait ordinairement sans y penser lui sembla être la chose la plus difficile à mettre en œuvre. Rester debout, immobile, paraissait artificiel. Elle avait l'impression d'être si loin de sa Maman en restant là…tellement, tellement loin.
Elle se retourna en direction de Jane, qui hocha silencieusement la tête en signe d'assentiment.
"Vas y, ma chérie" semblait-il lui dire.
Alors, elle y alla. Lentement, d'un pas hésitant, elle s'avança jusqu'à la stèle, puis s'assit sur la terre fraîchement retournée, juste à côté du bouquet déposé quelques minutes plus tôt, face au monument funéraire. Il n'était pas beaucoup plus grand qu'elle mais elle se sentait toute petite.
Le geste tremblant, Elizabeth tendit le bras jusqu'à poser sa main sur la pierre. Puis du bout des doigts, la petite fille traça les caractères du prénom de sa Maman, parcourant l'inscription mortuaire comme pour en apprendre les contours. Puis, à nouveau, elle reposa sa main à plat sur le granit, caressant doucement la surface dure.
"Alors c'est là que tu es, maintenant ?" s'éleva la voix de l'enfant.
Le concept était étrange à l'enfant. Bien sûr, le lieu était sobre, presque élégant. Mais surtout, il parlait de mort et de silence, de tristesse et de séparation. Elle retira sa main de la stèle, secouant la tête. C'était dans les cheveux de sa Maman qu'elle voulait la passer, pas sur ce bloc de pierre froid et dur.
"Non, c'est pas vraiment là" se rassura la petite fille. "Tu es là haut" dit-elle, le regard perdu vers le ciel, "avec les anges. Au Paradis." Son regard revint vers la sépulture. " Ici, c'est juste un endroit plus facile pour être avec toi….enfin, en quelque sorte."
Elle poussa un petit soupir.
"Maman". Elle avait prononcé ce mot un nombre incalculable de fois lorsque Lisbon était vivante ; elle ne s'était pas arrêté de le faire après sa mort…elle l'avait encore fait ce matin devant sa photo. Mais ici, dans ce lieu où cette nouvelle réalité s'imposait plus cruellement que jamais, le mot paraissait étrange, presque déplacé. Elle insista pourtant, se familiarisant avec cette sensation nouvelle que le mot faisait naître. "Maman…".
Le prochain soupir était plus profond. "C'est….c'est si dur d'être ici, d'essayer de te parler sans que tu sois là….vraiment là. C'est dur de trouver les mots….Papa dit de parler avec le cœur…mais c'est pas facile depuis que tu n'es plus là…Je croyais avoir plein de choses à te dire mais….mais maintenant que je suis là, je sais plus par où commencer. Je sais plus ce qui est important… "
Elizabeth s'éclaircit la voix, tentant de faire disparaître le nœud qui s'était formé dans sa gorge à mesure qu'elle parlait. Ignorant le picotement dans ses yeux, elle reprit :
"La seule chose vraiment importante, c'est que tu n'es plus là. J'arrive pas à penser à autre chose qu'à ça….qu'à toi. Au fait que tu me manques. Tous les jours. Je sais….je sais que ça n'arrivera pas, que ce n'est pas possible… mais…"
Le picotement avait donné naissance à des larmes qu'elle cessa de retenir. Elles inondèrent librement son visage alors qu'elle ne pouvait plus retenir les mots qu'elle avait eu tant de mal à trouver.
"….mais je voudrais tellement que tu reviennes. Pas juste pour mon anniversaire ou…une occasion spéciale" dit-elle, reprenant les mots de la fleuriste, "mais pour tous les jours. Que tu sois là, avec moi. Avec nous. Je….je t'aime, tu sais, Maman et….c'est plus pareil sans toi. Je suis triste sans toi et Papa aussi est triste. J'espère que …que tu es bien où tu es…au Paradis. J'espère que tu es avec ta Maman à toi….et j'espère que quand j'aurais fini ma vie, je serai avec toi aussi. Comme avant."
Elle s'arrêta une seconde, le temps de chasser les larmes de son visage. Lorsqu'elle reprit la parole, sa voix n'était plus qu'un murmure.
"J'espère que tu vas pas m'oublier….parce que moi, je vais pas t'oublier, Maman….Tu sais, Papa m'a donné ta croix." dit-elle, cueillant le pendentif au creux de sa main. " Il dit que c'est mon héritage. Que, comme ça, tu es toujours avec moi. J'espère qu'elle te manque pas là où tu es…Quoique si tu es avec ta Maman, ça doit aller….En tout cas, je suis contente d'avoir quelque chose qui était à toi, quelque chose que tu aimais. Je te promets d'en prendre soin, d'accord ? Mais moi, j'aurais préféré que tu gardes ta croix et que moi, je garde ma Maman."
"C'est…..c'est vraiment pas juste que tu sois morte. Je….je sais pas comment te dire au-revoir alors que tu es déjà partie….je….je veux pas te dire au revoir. C'est….c'est trop tôt. Je veux…ma Maman. Parce que je t'aime. Je suis désolée, je….je peux pas….Je t'aime, Maman."
Elizabeth essuya l'émotion de son visage, puis porta alors sa main à ses lèvres, y pressant un baiser qu'elle déposa ensuite sur la stèle. Elle réfléchit, cherchant quelque chose d'autre à dire. Mais rien ne lui vint. Alors elle se leva, épousseta son pantalon et recula de quelques pas. Elle se retourna, cherchant son père du regard.
Lorsqu'il vit sa fille regagner l'endroit où il l'avait laissée, Jane sut qu'il était temps de la rejoindre. Il l'avait vu lutter contre la tension, l'hésitation, puis perdre la bataille contre l'émotion et la tristesse. Il avait deviné le visage ruisselant de larmes de sa fille, mais malgré la douleur qui avait serré son propre cœur devant celui meurtri de sa fille, il savait qu'il devait lui laisser ce moment. Sans lui. A cet instant, il ne pouvait rien faire d'autre que la laisser verser les mots et les larmes qu'elle avait besoin de confier à sa Maman.
Mais maintenant, il pouvait rejoindre sa fille et être avec elle. Il ne pouvait pas changer sa réalité mais il pouvait l'assurait qu'elle n'était pas seule.
"Lizzie" l'appela-t-il doucement. "Est-ce que ça va ?"
La fillette haussa les épaules. "Je suis pas sûre" répondit-elle hésitante. "C'est difficile"
"Oui, ça l'est" acquiesça Jane.
"Est-ce que…?" commença Elizabeth avant de s'interrompre, soudainement peu sûre d'elle.
"Dis-moi, ma chérie ? Qu'est-ce que tu veux me demander ? Tu sais que tu peux tout me demander, n'est-ce pas ?"
"Je…est-ce que….". Elle hésita quelques secondes puis se lança, les yeux liquides. "Est-ce que je peux avoir un câlin? S'il te plaît ?"
Jane ne perdit pas de temps à formuler une réponse. Il se laissa tomber à genoux pour être à la hauteur de son enfant et l'attira dans ses bras, qu'il referma autour d'elle dans un geste de réconfort et de protection. L'enfant passa les bras autour du cou de son père, serrant aussi fort qu'elle le pouvait.
Ils restèrent immobiles un moment. Lorsque Jane sentit l'humidité des larmes d'Elizabeth dans son cou, il resserra un peu plus son étreinte, attentif à ne pas lui faire mal.
"J'aurais….j'aurais voulu un peu plus de temps avec Maman. Juste un câlin de plus d'elle."
" Moi aussi, j'aurais voulu plus de temps. Plus de câlins, plus de baisers. Mais….mais même si on en avait encore eu cent ou mille, ce sont ceux qu'on n'aurait pas eus qui nous aurait manqués."
"Peut-être…"
Jane s'écarta doucement d'Elizabeth et chercha son regard. Il était maintenant temps de dire les mots qu'il ne s'était pas autorisé dans la voiture, les paroles que l'humeur sombre d'Elizabeth rendait nécessaires, ces propos qu'il avait retenus mais tenait pourtant à lui offrir.
Il caressa doucement sa joue, tentant d'adoucir les mots qu'il s'apprêtait à dire.
"Même si ça fait mal, même si c'est difficile d'être séparé de ta Maman…on a eu de bons moments avec elle. Elle ne nous laisse pas sans rien, elle nous laisse avec de jolis souvenirs. Des souvenirs avec elle."
"Des souvenirs passés" dit Elizabeth avec amertume. "C'est triste".
"Tu sais….Ce ne sera pas demain, ni la semaine prochaine, ni même le mois prochain…mais….mais il y aura un moment où ça fera moins mal. Tu n'oublieras pas ta Maman et le manque sera toujours présent mais….mais il y aura un moment où tu pourras repenser aux souvenirs agréables sans qu'ils fassent mal."
"Tu en es sûr ?"
Il ne voulait pas dire à Elizabeth que c'était Lisbon qui lui avait permis d'atteindre cette étape après la mort de sa première famille. Pourtant, il avait su qu'il avait commencé à guérir quand il avait pu commencer à partager certains de ces souvenirs avec elle.
"Certain. Ta Maman….sa Maman lui a toujours manquée mais…elle avait de bons souvenirs avec elle. Les bonhommes de neige fabriqués avec elle en hiver, les gâteaux confectionnés pour le goûter…"
"Maman me les a racontés aussi. Avec des tas d'autres histoires."
"Parce que c'était de bons souvenirs. Même si ta Maman a toujours été triste de ne pas pouvoir en construire de nouveaux, elle a toujours chéri ceux qu'elle avait. Elle y a trouvé du réconfort, la certitude que malgré la douleur de la perte, elle avait vécu quelque chose de beau."
"Moi aussi, j'ai vécu quelque chose de beau avec Maman. Pendant qu'elle était là."
"Alors garde précieusement ces souvenirs au fond de ton cœur. Ils deviendront une vraie consolation. Parce que tu as vécu une belle histoire avec ta Maman. Une histoire réelle que tu pourras plus tard raconter à tes enfants comme ta Maman t'a raconté la sienne avec sa Maman."
"Tu sais, Papa" commença Elizabeth d'un ton navré " Je suis pas sûre d'avoir dit ce qu'elle aurait voulu entendre"
"Elle aurait voulu entendre ta voix, quels que soient les mots que tu prononces" la rassura Jane.
"Et si j'ai oublié quelque chose d'important ?"
"Alors il sera toujours temps de le lui dire. On reviendra. A chaque fois que tu en auras envie."
"D'accord" se rasséréna Elizabeth.
Le silence retomba.
"Est-ce que tu veux encore rester un moment ou tu es prête à rentrer, ma chérie ?"
"Non, je suis prête….mais…on pourra revenir, tu es sûr ?" voulut vérifier la petite fille.
"J'en suis sûr. Tu n'as qu'à me le dire et on revient. Je te le promets."
"D'accord."
Elle se retourna vers la stèle et souffla un baiser en direction du ciel.
"Je t'aime, Maman" murmura-t-elle.
Jane se releva et sourit tristement. "Je t'aime, Teresa."
Sans un mot, il se tourna vers sa fille et lui proposa une main dont elle se saisit. Main dans la main, père et fille refirent le chemin parcouru plus tôt, en sens inverse. Unis dans l'épreuve, ils laissaient derrière eux la sépulture de Teresa Lisbon, emportant avec eux les souvenirs partagés avec elle.
