Je vous remercie beaucoup pour votre enthousiasme quant à mon projet. Pour vous remercier, voici un nouveau one-shot. Je tiens cependant à vous prévenir qu'il est bien moins drôle que le dernier... En espérant qu'il vous plaise cependant !
The end, my friend.
Le verdict était tombé dans la journée. Teresa Lisbon n'aurait su dire l'heure, ni si elle avait été soulagée. Elle avait presque oublié les formalités.
Son coeur battait si fort qu'elle avait l'impression qu'il allait exploser.
Elle avait cet affreux pressentiment que les pires histoires ne finissent pas bien, qu'on ne trouve pas toujours la paix et qu'on ne sauve pas tout le monde même quand on arrête le psychopate le plus célèbre et sanglant du pays.
Vers vingt heures, elle réalisa qu'elle était restée plus de deux heures assise à son bureau sans bouger, sans écrire son rapport, sans boucler l'affaire.
Elle regarda les bureaux et remarqua que seule VanPelt était encore là, travaillant avec tout le soin qui faisait son efficacité.
Prise par une soudaine vague de nausée, Lisbon se leva et quitta son bureau sans prendre la peine de récupérer sa veste.
-VanPelt, vous avez vu Jane ? demanda-t-elle avec l'aisance de l'habitude.
-Pas depuis tout à l'heure non, répondit la rousse sans quitter son écran des yeux.
-Et tout à l'heure c'était quand ?
-Je ne saurai vous dire exactement, il a dû monter au grenier, il prenait cette direction.
Lisbon ne la remercia même pas et s'éloigna vers les escaliers d'un pas pressé. Son coeur battait toujours plus fort, comme s'il savait déjà que quelque chose ne tournait pas rond. Elle gravit les quelques marches et poussa la porte du grenier. Les affaires de Jane étaient bien là mais il n'était pas avec elles. Elle parcourut la pièce du regard et une tâche blanche attira son regard.
Une feuille de papier. Une lettre.
Elle fit volte-face sans même prendre la peine de lire la lettre et courut de nouveau pour descendre les escaliers jusqu'au Hall du bâtiment. Elle n'arrêta pas sa course et se précipita à l'extérieur pour aller emprunter les escaliers qui grimpaient le long du bâtiment, jusqu'au toit.
Elle n'avait jamais été aussi rapide de toute sa vie. Ses poumons lui hurlaient de s'arrêter, la faisant souffrir plus que jamais, son coeur battait toujours aussi fort, la suppliant de ne pas abandonner.
Elle le sentit pourtant s'arrêter lorsqu'elle arriva sur le toit. Elle vit Jane assis sur le rebord en face d'elle, il lui tournait le dos.
-Jane ! cria-t-elle en courant vers lui.
Il se tourna vers elle et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, elle vit des larmes sur ses joues. Elles perlaient lentement, dévalant ses joues blanchies par le froid de la nuit, et elles laissaient ses yeux d'habitude malicieux si vides... C'était comme s'il n'existait plus, comme s'il disparaissait sous ses yeux.
-Jane, descendez de ce rebord, ordonna-t-elle en s'arrêtant à quelques mètres de lui.
-C'est fini Lisbon, dit-il d'une voix rauque. Je ne vous importunerai plus maintenant.
-Si c'est parce que je vous ai empêché de faire une bêtise... commença-t-elle.
Il leva une main pour la faire taire puis replongea dans son observation morbide du vide sous ses pieds.
-Charlotte aurait eu dix ans, souffla-t-il soudain.
Lisbon en resta muette un instant. Jamais Jane ne parlait de sa fille, elle l'avait très peu de fois entendu parler d'Angela, sa femme, mais jamais de Charlotte.
-J'aurai pu lui acheter un vélo sans les petites roues, elle serait heureuse de savoir que le méchant que son père traquait est enfin enfermé...
-Jane, le supplia-t-elle en s'approchant un peu plus.
-Il n'y a plus rien Lisbon, plus d'Angela, plus de Charlotte... et plus de John LeRouge.
-Mais il reste Cho, VanPelt, Rigsby... Et... et moi. Vous n'êtes pas seul Jane.
-Vous saviez que la couleur préférée de Charlotte était le rouge ?
Sa voix se brisa à la fin de la phrase et il cacha ses yeux d'une main tremblante, réprimant un sanglot. Tant d'années de souffrance l'amenaient aujourd'hui au premier jour du reste de sa vie, et tout était vide et noir, sans but. C'était aussi froid que la mort qu'il souhaitait pour la première fois. Il comprenait seulement maintenant que c'était fini la profondeur de sa folie. L'obsession l'avait rongé, et maintenant qu'elle n'avait plus son objet, il ne lui restait rien.
-Jane, descendez du rebord, insista Lisbon. Ne faîtes pas l'idiot.
-Pourquoi ? C'est une belle nuit pour mourir.
-Ca suffit, gémit-elle, descendez, je vous en prie...
-Moi aussi je vous ai prié Lisbon, je vous ai supplié. M'avez-vous écouté ?
-Vous vouliez tuer un homme et gâcher votre vie, c'était mon devoir de vous en empêcher. La Justice n'est pas la vengeance, et vous le savez.
Il eut un rire amer, plein de dégout.
-Quelle vie Lisbon ? Je n'ai aucune vie à gâcher. Vous m'avez tué à sa place.
-Ne dites pas ça...
-Que je ne dise pas quoi ? C'est votre faute Lisbon, tout pourrait être fini ce soir !
-Et vous seriez en prison !
-Quelle importance ? hurla-t-il en descendant du rebord pour lui faire face.
Il était toujours proche du précipice, il lui suffisait de pencher en arrière pour tomber.
-Quelle importance hein ? répéta-t-il. Qu'est-ce que ça pourrait vous faire si j'étais en prison ?
-Vous êtes mon ami, protesta-t-elle d'une voix peu sûre, surprise de le voir pour la première fois aussi en colère.
Il n'y avait plus rien de l'homme au sourire charmeur, plus rien de l'enquiquineur... plus rien d'humain. La folie avait rongé ce qui lui restait de lucidité, il était déjà mort.
Elle sentit un frisson lui passer dans tout le corps.
-Votre ami ? releva-t-il avec une once de mépris dans la voix. Je n'ai pas d'ami Lisbon, je n'ai plus de femme, plus d'enfant, et surtout pas d'ami.
La douleur allait la détruire elle aussi si elle ne faisait pas quelque chose. Elle s'approcha mais il fit mine de reculer.
Ce fut là qu'elle fit la chose la plus stupide qu'elle ait jamais faite: elle enlaça sa taille et lui lança un regard de défi.
-Si vous sautez, il faudra me tuer, dit-elle. allez-y sans regret, de toute façon, comme vous l'avez si bien dit, vous êtes seul et je ne suis même pas votre amie, je ne compte pas plus que votre vie en miettes.
-Lisbon lâchez-moi, protesta-t-il en tentant de la repousser.
Elle était fermement attachée à lui, comme une ceinture de sécurité tenace, une passagère qui tenait à lui plus qu'à la vie.
-Vous ne devez pas mourir Lisbon, vous n'avez pas le droit.
-Vous non plus.
-Et qu'est-ce que vous allez faire ? M'arrêter ? ironisa-t-il.
-Je vais y penser.
Et ça ressemblait déjà tellement plus à Lisbon, forte et capable de répartie rivalisant avec le Jane d'avant. Inconsciemment, elle posa son front contre son torse et inspira son odeur. Elle eut la sensation que son parfum lui déchirait les poumons, des larmes lui montèrent aux yeux.
-Ne partez pas, murmura-t-elle, pas maintenant.
Il soupira puis posa une main dans son dos.
-Pourquoi Lisbon ? demanda-t-il d'une voix plus douce. Pourquoi faut-il que vous soyez encore là pour m'empêcher d'arriver à mes fins ?
-Parce que vos fins ne sont pas les bonnes, répondit-elle.
-Angela et Charlotte...
-Ne voudraient certainement pas que vous perdiez la vie pour elles ou que vous deveniez un criminel au même titre que leur assassin. A trop l'avoir chassé, vous avez perdu pied Jane, vous avez pris le risque de devenir comme lui... Et je ne peux pas le permettre. Pas parce que je suis flic, mais parce que quoi que vous pensiez, je suis votre amie.
Elle sentit qu'il relâchait ses muscles et soudain il l'enlaça, au risque de l'étouffer par sa violence soudaine, son besoin vital de sentir la vie contre lui. Il y avait son coeur qui battait si vite contre le sien, ses larmes sur sa chemise, ses cheveux qui sentaient bons, son corps petit et frêle marié au sien, l'union la plus parfaite, l'union originelle de deux êtres en totale opposition. Il voulait partir, elle voulait rester. Il voulait partir, elle ne voulait pas qu'il tombe. Il voulait partir... mais plus si ça signifiait sans elle.
-Je suis fatigué des drames Teresa, murmura-t-il en posant son menton sur sa tête.
-Alors fermez les yeux.
Il s'exécuta et sentit une main quitter son dos. Il la serra plus fort contre lui, s'assurant qu'elle ne partait pas. Elle était la dernière chose qui le rattachait à la réalité, qui lui permettait de ne pas basculer en arrière. Il ne voulait plus sombrer, il voulait qu'elle lui fasse enfin rouvrir les yeux et que plus jamais il n'ait à les fermer sur le pire jour de sa vie.
Elle caressa sa joue de la main qu'elle avait libéré, pour le rassurer, puis elle le força à avancer en même temps qu'elle reculait. Elle s'arrêta au milieu du toit.
-On n'a qu'à dire qu'en ouvrant les yeux, ça sera vos premières impressions sur le monde. Vous pourrez choisir le début qu'il vous plaira. Ce soir n'est pas le dernier, d'accord ?
Il acquiesça et se surprit à sourire légèrement.
-Vous êtes prêt ? Je compte jusqu'à trois.
-Attendez, l'interrompit-il. Je dois réfléchir un moment à ce que je veux. Ce n'est pas un choix facile.
-Prenez votre temps.
Elle s'écarta de lui et elle vit ses mains se tendre vers elle instinctivement. Elle ne sut si c'était parce qu'il était aveugle, parce qu'il était un nouveau-né au monde, ou parce qu'il avait peur du noir sans elle. Peut-être y avait-il des trois.
-Tout est clair ? s'enquit-elle au bout d'un moment de silence.
-Lancez le décompte.
Elle compta lentement, pour ne pas le brusquer, puis, lorsque le dernier chiffre eut quitté ses lèvres, il ouvrit les yeux.
Elle prit une brusque inspiration sous le choc, la lueur était là, dans ses yeux à nouveau.
-Tout est clair, sourit-il doucement en s'approchant d'elle.
Il l'enlaça, embrassant longuement sa joue au passage.
-C'est... le début que vous voulez ? marmotta-t-elle sans le regarder, un peu gênée.
-Je ne sais pas exactement, avoua-t-il. Mais je vous voyais forcément en faire partie. Après tout, vous êtes mon amie.
Cette fois, elle se sentit revivre, et un sourire illumina son visage.
-J'ai un peu froid, nous rentrons ? déclara-t-il finalement.
C'était comme si rien n'avait eu lieu, ils quittèrent le toit tous les deux, sans drame, sans larmes. Pourtant, tout avait changé, il y avait ce deuil si longtemps repoussé, cette acceptation du drame, ce besoin de se raccrocher à quelqu'un, et cette soudaine confiance, cette certitude que cette amie serait prête à tomber d'un toit si elle pensait avoir une chance de le rattraper. Un jour sans doute, il l'avait assimilée à un ange, il ignorait alors au combien ses ailes le sauveraient du précipice, il ignorait qu'elle était sa rédemption, son avenir.
Il avait ouvert les yeux au monde, et il quittait ce toit comme on quitte une triste histoire pour en choisir une plus belle.
Il ne savait pas si les étoiles filantes avaient accompagné son voeu, il ne savait même pas si les voeux avaient une chance. Mais assurément, sa main soudée à celle de Lisbon alors qu'ils descendaient les escaliers, c'étaient les débuts d'un voeu à exaucer.
Prochain OS (bien moins sérieux) sûrement ce week-end -si ça vous tente :)
