CHAPITRE II
Kookie se réveilla avec une gueule de bois déchirante. Il eut une pensée coupable pour leur manager qui allait les tuer en voyant les dizaines de photos qui n'allaient pas tarder à affluer sur les réseaux sociaux.
Boire un verre, s'inquiéter après.
Le Golden Maknae traversa le vaste salon, les paupières lourdes, une masse s'abattant dans son crâne à chacun de ses pas. Il fallu plus de trois gorgées de jus d'ananas au chanteur avant de se rendre compte qu'il n'était pas seul dans la pièce.
A même le sol, reposant sur un tapis de feuilles raturées, tâchées, noircies se trouvait Suga, un air enfin paisible sur le visage. Jungkook s'approcha à pas de loup, de toute évidence Yoongi était rentré bien plus tard qu'eux. Restait à savoir ou il avait passé sa soirée.
Peu importe. Il avait été noyé par cette vague d'inspiration qu'il cherchait en vain depuis des semaines.
Attendri, Jeongguk déposa une couverture sur le corps recroquevillé de son ami. Ce dernier s'ébroua dans son sommeil, marmonna quelque chose, un prénom, serra un bout de papier contre sa poitrine et se rendormi.
–C'est bien. Il va mieux.
Jungkook sursauta : Rap-Monster, le leader du groupe, se trouvait derrière lui, le teint terne.
Les brides de la soirée passée résidaient sur le visage de tous.
–Hyung…commença le danseur. On a un problème. Des photos d'hier soir on été prisent et elles ne vont pas tarder à tourner sur Internet.
RM grimaça :
–Elles ont déjà tournées. Je viens de recevoir un appel de Cho-Hee, elle nous veut à l'agence dans trente minutes. Elle a l'air énervée. Plus que d'ordinaire, je veux dire.
–Ca doit être effrayant alors, ricana Kookie.
–Tu ne crois pas si bien dire.
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–…et vous faire bouffer vos intestins par les narines !
Cho-Hee, vingt-neuf ans, en paraît dix ans de moins, cheveux noirs, yeux noirs, Louboutins noires, jupe noire et cœur assorti était la manager des BTS.
Un véritable tortionnaire ambulant.
Suga se frotta l'arrête du nez, il détestait lorsque les gens criaient. Surtout à sept heures du matin alors que cela faisait quinze minutes qu'il était réveillé et qu'il avait dormi moins de deux heures. Il détestait lorsque les gens criaient tout court.
–…inacceptable. Dois-je vous rappeler les contrats que vous avez signés autrefois ?
–Si je pouvais m'exprimer je…- commença le leader d'une voix hésitante.
–Non ! Toi tu te tais ! scanda Cho-Hee en enfonçant son ongle peinturé de noir dans la poitrine du jeune homme.
V pouffa de rire :
–On sait maintenant qui porte la culotte dans le couple…
Les yeux de la manager se vrillèrent avec une lueur mauvaise dans ceux du vocaliste :
–Toi aussi tu veux perdre ton emploi Kim Taehyung ? C'EST CA QUE VOUS VOULEZ ? Perdre votre travail ? En rompant votre contrat, en violant les closes sur l'alcool et les filles vous avez rompu votre engagement à la maison de disques !
–Il n'y a pas mort d'hommes… intervint Jimin d'une toute petite voix.
Le bulldog pivota lentement vers lui. Sans dire un mot, sans vociferer la moindre insulte elle dégaina son smartphone, le déverrouilla et fit défiler une quinzaine de clichés compromettants sous les yeux des coupables.
–Alors voyons voir…Namjoon avec un mojito dans chaque mains, Jeongguk entrain de se vider l'estomac sur le t-shirt de Wonho de Monsta X, Jimin, la langue dans la bouche d'une parfaite inconnue, mineure en plus, Hoseok entrain de chanter l'hymne nationale belge au micro, Taehyung se livrant à un strip-tease sur une table basse et Seokjin dormant dans la cage d'escalier. Non. Bien sûr que non il n'y a pas mort d'hommes. Des milliers de commentaires d'ARMY sur les réseaux sociaux, exprimant leur dégout et leur déception, des parents outrés venant se plaindre de votre comportement, une chute des ventes de trois pourcent… MAIS NON IL N'Y A PAS MORT D'HOMME !
Un silence s'en suivi. Plus un rire, l'ambiance était pesante, on se rendait compte de l'ampleur des dégâts.
On regrettait.
–Les vraies ARMY comprendront, accepteront nos plus sincères excuses. Les vraies ARMY resteront.
C'était Yoongi qui venait de s'exprimer, lui qui était resté silencieux tout au long de l'engueulade que venait de leur infliger Cho-Hee.
La coréenne se tourna vers lui, passant en revue ses cheveux bleus éparpillés sur le sommet de sa tête, ses cernes, son teint encore plus pâle qu'à l'ordinaire, presque gris et ses yeux injectés de sang.
–Min Yoon-Gi. L'éternel poète torturé. Le Min Yoon-Gi. Ou étais-tu passé d'ailleurs lors de cette formidable soirée ? Tu n'apparais sur aucune photo mais tu ne me semble pas avoir dormi comme un bébé non plus.
–J'écrivais.
Elle lui jeta un long regard puis se détendit, lui adressant presque un minuscule sourire. Elle connaissait les états d'âmes de son client, son perfectionnisme.
–Il semblerait que tu sois le seul responsable, ici. J'aimerais voir les textes avant la fin de la semaine. Quant-à-vous je vais essayer de sauver vos fesses une dernière fois auprès des producteurs. Ce n'est pas pour vous que je le fait mais pour moi. Si vous perdez votre emploi je perds mon sac Hermès mensuel.
Et dans un claquement sec de talons, elle partie.
Tous se tournèrent vers Rap-Monster qui avait l'air encore plus dépité que le reste du groupe.
–T'inquiète, ça va passer. Achète-lui des fleurs, fit Jin avec une petite tape sur l'épaule qui se voulait rassurante.
Chez les BTS tout le monde connaissait la relation ambigüe qui existait entre le leader du groupe et la manager. Mais encore une fois les contrats empêchaient toute relation entre eux.
Fichue industrie, pensa Suga.
–Bon. Il est l'heure de l'entrainement et le chorégraphe ne va pas tarder à nous insulter lui aussi, commenta finalement Hoseok.
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Un peu à l'écart, assit sur un tabouret, Yoongi était entrain de remplir un post-it de notes éparses, d'idées, de futurs lyrics. Devant lui, ChimChim, Hobi, Tae et Mom étaient entrain de se donner à fond sur les derniers pas de danse du prochain MV à sortir.
A cause de la musique qui résonnait dans les enceintes, le rappeur n'entendit qu'au dernier moment RM s'accroupir à ses côtés :
–Je vois que notre parolier a trouvé sa muse.
Le concerné haussa les épaules, désabusé.
–Je sais pas. Pour l'instant tout va bien, j'ai des idées mais je sens que ça revient. Que ce n'est pas tout à fait guéri.
–Ca ne guérira jamais entièrement Yoongi, ça fait parti de toi. C'est ton job de vivre avec.
Le jeune homme leva les yeux au ciel, un sourire creusant la commissure de ses lèvres.
–J'avais oublié ton côté Maître Yoda énonciateur de vérité générale.
Namjoon eut un petit rire.
–Tu as un de tes textes sur toi, Hyung ?
–Ouais. Mais… il faut d'abord que je le montre à quelqu'un avant.
Le rappeur principal eu l'air sincèrement surpris :
–Notre Suga national nous cache quelque chose ?
–Non, bien sûr que non.
Silence.
Regard complice.
Soupir.
–Je te promets que tu seras la deuxième personne à lire mon texte mais d'abord laisse-moi le montrer à quelqu'un dont l'écoute m'apporte beaucoup.
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–Ah. Te revoilà.
Même heure, même lieu, même fille.
Trois heures du matin. Le Palace. Eden.
–Je peux entrer ?
Elle haussa les épaules.
–La dernière fois que tu m'as posé la question et que je t'ai dis non tu es quand même entré.
–Désolé, dit-il, pas du tout désolé. Tu n'as pas eu de problèmes avec tes responsables ?
–Oh tu sais tant que je souris et que je suis un minimum présentable ils sont contents. Qu'est-ce-qui t'emmène ?
–Je sais pas. Juste envie de te parler.
La serveuse s'installa confortablement sur une chaise haute, le menton posé sur ses mains croisées :
–Je t'écoute, dit-elle.
Yoongi cligna des yeux.
–Non. Je t'écoute.
Eden cligna des yeux.
–Comment ça, tu m'écoutes ?
–Hier soir on a beaucoup parlé de moi. Exclusivement en fait. Donc à toi maintenant.
–Je n'ai pas fait ça pour que tu me sois redevable mais uniquement pour que tu te sentes mieux.
–Genre une sorte de psy ?
Elle rit.
–Non pas une psy, juste quelqu'un qui aime les gens et leurs histoires. J'aime les personnes meurtries, je trouve quelles dégagent quelque chose, une aura particulière. C'est inspirant.
C'est toi qui es inspirante.Cette phrase traversa l'esprit du jeune homme mais ne franchit jamais la barrière de ses lèvres.
–On t'a déjà dit que tu étais étrange comme fille ? répondit à la place l'idole.
–Tout le temps.
–Raconte-moi ta vie.
–Je suis née un jour et je vais mourir un autre jour. Ce qu'il y a au milieu est plutôt plat et inintéressant.
Suga leva les yeux au ciel puis observa scrupuleusement sa voisine, la scannant véritablement du regard.
–Une Française venant travailler en Corée en tant que serveuse dans un bar miteux de nuit, portant un tatouage en hommage à Amy Winehouse sur l'avant-bras droit et un autre de Vivaldi sur le poignet gauche, laissant entrer un parfait inconnu pour l'écouter parler de lui-même toute une nuit et souriant à la seule entente du mot « cinéma » ne peux pas être inintéressante.
Eden cligna de nouveau les paupières, comment diable ce Suga avait-il pu voir les tatouages à travers les couches de fond de teint qu'elle appliquait dessus –les encres corporelles étant très mal vu en Corée du Sud ?
Et surtout : comment avait-il fait pour lire en elle aussi facilement ?
–Qu'est-ce-que tu veux savoir, exactement ? fini-t-elle par abandonner dans un soufflement agacé.
–Pourquoi tu es en Corée.
–C'est…-
–Personnel ? Compliqué ? Sincèrement après ce que tu as entendu la veille au soir je pense qu'on a dépassé ce stade.
Elle lui jeta un long regard.
–Pour retrouver mon frère, lâcha-t-elle.
Suga se leva, passa derrière le bar, remplit deux verres d'eau puis se réinstalla au près de la jeune femme.
–On a toute la nuit devant nous.
La brune accepta le verre qu'il lui tendait et la magie qui s'était passé la veille opéra de nouveau. Avec la même puissance, la même incompréhension des deux côtés, le même besoin de s'exprimer, la même confiance.
La même alchimie.
–J'avais huit ans quand il est parti… On avait beaucoup d'écart, treize ans exactement. Il y avait toujours eu des tensions entre lui et mon père, les deux se menant une guerre sans trêves et pourrissant l'ambiance à la maison. Ma mère en devenait malade et moi je… moi je ne comprenais pas, je me sentais juste seule et abandonnée. Puis un jour, comme ça, sans rien me dire il est parti. Juste parti. Il a prit ses affaires et s'est cassé, sans un au revoir. Puis voilà. Je ne l'ai jamais revu. Mon propre frère.
Des larmes commençaient à pointer, elle les essuya d'un revers de manche rageur.
–Continu.
–Non, c'est ridicule, je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça.
–Eden, continu.
Peut-être était-ce l'intonation de sa voix, l'intensité de son regard ou l'emploi du prénom dans cet ordre mais toujours est-il que la jeune femme resta clouée sur place.
–Il est donc parti. Je me suis longuement interrogée sur là ou il était, ce qu'il faisait, s'il était heureux, si je lui manquais… Puis j'ai trouvé mes réponses. Il était parti en Corée du Sud pour devenir prof de Maths là-bas à la suite d'un jumelage avec sa prépa de l'époque puis était resté. Il s'est marié à une femme et ont apparemment eut un enfant.
De toute évidence, non je ne lui ai jamais manqué étant donné qu'il ne m'a pas fait signe de vie, même lorsque j'ai grandi et que je lui ai envoyé des centaines de SMS, même lorsqu'il s'est marié et qu'il a eu cet enfant dont je ne connais même pas le prénom.
Puis je voulais me faire croire pendant toutes ces années qu'on avait réellement partagé quelque chose dans l'enfance mais je me trompais. On partageait juste le sang et le nom de famille mais je ne connaissais rien de sa vie. A vrai dire les souvenirs que j'ai avec lui sont assez flous voire désagréables tant j'étais jalouse de l'attention que mes parents portaient sur lui. Bref.
Quand j'ai eu seize ans j'ai fait mes recherches et j'ai réussi à savoir qu'il vivait à Séoul, je me suis donc mit en tête d'apprendre le coréen toute seule de mon côté et de retrouver moi-même mon frère. Lorsqu'à vingt ans ont m'a proposé à mon tour un jumelage sur Séoul, j'ai sauté sur l'occasion et me voilà, incapable de parler correctement coréen, travaillant dans un bar pour payer des études incompréhensibles dans le but de trouver un frère qui a certainement oublié mon existence »
Les larmes coulaient d'elles-mêmes. Sans qu'Eden ne se rendent compte.
Ce n'était plus le petit bout de femme forte et intelligente qui se tenait devant Min Yoongi mais une âme écorchée à sa manière par la vie.
Puis il était sûr qu'elle n'avait pas tout dit.
Le rappeur n'avait jamais été très bon pour consoler les gens et de toute façon ce n'est pas ce qu'elle voulait. Il avait des difficultés à exprimer ses émotions clairement, son seul moyen d'expiation étant la musique, les textes, la poésie.
Et justement, il avait tout ça pour elle.
Il s'installa de lui-même devant le piano, sorti une feuille froissée de sa poche et se mit à chanter :
J'ai couru en ne regardant que vers l'avant, sans laisser de chance à ce qu'il y avait autour de moi.
D'une certaine façon je suis devenu la fierté de ma famille et avec plus d'ampleur, j'ai réussi.
Soudainement, une pensée m'est venue à l'esprit, vers la période dite de la puberté.
Et alors j'étais jeune et rien ne m'effrayait, juste quelques déboires c'est pas grand-chose.
Les choses ont changées, ma taille a quelque peu augmentée depuis et je suis devenu un peu plus mature.
Depuis un studio dans un sous-sol de Namsan-dong mon rythme s'est installé le long du chemin jusqu'à Apqujeong, la capitale de la jeunesse.
Tout le monde me l'a dit :
« N'en fait pas plus qu'il n'en faut, qi tu veux vraiment faire de la musique et que tu te prends pour un Monsieur-Je-Sais-Tout tu anéantiras ta demeure »
Depuis ce moment là je me moquais de tout, quoiqu'on ait pu me dire je vivais comme je l'entendais, guidé par mes passions.
A vos yeux comment j'ai l'air d'aller là ?
Alors, comment j'ai l'air d'aller ?
Ce que j'ai envie de dire à ces personnes qui prient pour ma chute c'est d'aller se faire foutre.
J'ai l'air d'avoir anéanti ma demeure, enfoirés ?
I don't give a shit, I don't give a fuck.
Et je vous l'ai toujours répété, des centaines de fois par jours : « vous occupez pas de moi »
J'ai le droit d'essuyer les échecs, d'être frustré puis de baisser la tête.
Nous sommes encore jeunes et immatures, cessez de vous inquiéter.
La mousse ne se forme que si la pierre ne roule pas.
S'il t'est impossible de faire marche arrière continu à travers tes erreurs et apprend.
Nevermind.
C'est pas facile mais grave ces moments dans ton cœur.
Si tu sens que tu es sur le point de tomber avance plus vite, gamin.
Nevermind.
Nevermind.
Il y a beaucoup de choses auxquelles on ne peut remédier dans ce monde.
Nevermind.
Nevermind.
Même si le chemin est semé d'épines, cours.
Nevermind.
Nevermind.
Si tu sens que tu es sur le point de tomber avance plus vite, gamin.
Nevermind.
Yoongi avait maintenant la voix et les mains tremblantes, il se redressa et affirma avec fermeté et détermination :
–Toi et moi on ne se connait que depuis deux jours mais j'ai l'impression que tu sais des choses sur moi que même ma famille ne connaît pas. Que les fans ignorent. En plus de ne plus arriver à écrire j'avais l'impression de retoucher le fond, que l'enfer que j'avais traversé à dix-huit ans revenait. Tu m'as aidé, tu m'as sauvé. Tu m'as inspiré ce texte. Eden Thomas je te dois beaucoup et même si tu refuse ou que tu proteste je m'engage personnellement à t'aider à retrouver ton frère.
