J'avais désormais dix-neuf ans.
Ce serait à jamais mon anniversaire le plus mémorable, mais pas pour de bonnes raisons. Oui, The humming commençait à être connu, comme nous l'avions tant désiré, tous les quatre. Je me suis demandé dans combien de temps mon entourage apprendrait que Jason et Abigaël étaient morts et qu'Aénor, portée disparue.
-Bonne fête, Mikara, ai-je dit à mon reflet.
Elle m'observait. Elle avait mon visage, mes traits. Elle me ressemblait, mais elle avait un visage triste et fatigué, me semblait-il un peu plus âgé. J'avais l'impression que ce n'était pas moi. Bien sur, si Ayano aurait été là, elle aurait ri. Bien sûr que c'est toi, Aénor!
Derrière moi, la porte a coulissé. Je me suis retournée. C'était un jeune homme, environ de mon âge, qui ressemblait énormément à Albator. Il portait une combinaison bleue avec un crâne.
Il m'a saluée d'un geste de la main.
-Euh... Mikara Lasie, c'est ça?
J'ai eu le sentiment que c'était fini. Plus d'Aénor Callaghan, l'humaine. Je devenais Mikara Lasie, l'extra-terrestre.
-Oui.
-On m'a demandé de te faire visiter le vaisseau.
Je me suis assise sur mon lit. Je n'avais aucune envie de sortir. La douleur dans mon épaule, venant d'une blessure que je n'avais pas voulu regarder, me lancinait encore comme à mon réveil.
-Maintenant? Je suis fatiguée.
-Je sais, a-t-il dit. Mais c'est préférable que tu t'active, que tu cesse de penser. Crois-moi.
-Ça t'est arrivé aussi? ai-je demandé doucement.
Son regard s'est assombri.
-Oui.
Je me suis relevée, même si j'aurais nettement préféré rester là. Je n'ai pas voulu poser de question, sentant bien que la douleur dans son esprit était aussi fraîche que la mienne.
Mikara a recommencé à sourire alors que nous visitions les coursives. Je ne savais pas si elle prenait le comportement des membres de l'équipage comme une blague ou si elle appréciait réellement l'ambiance, mais il était plaisant d'entendre ses éclats de rire quand une heure plus tôt elle pleurait seule dans la cabine qu'on lui avait attribué.
Au dîner nous avons rejoint le mess. Elle affirmait ne pas avoir faim, mais a cédé devant l'insistance de Suzanne. Elle n'a picoré que quelques légumes, dédaignant le reste, puis m'a posé la question que j'aurais préféré ne pas entendre:
-Ramis, il y a-t-il moyen de retourner sur Terre?
-Pourquoi?
-Répond-moi, s'il te plait.
-Oui, si tu le demande au capitaine, il est possible de retourner sur Terre. Que veux-tu aller faire?
Elle m'a adressé un sourire pâle.
-J'ai encore de la famille, Ramis...
-Personne à part nous ne savait que tu étais blessée. Il y avait deux choix: te laisser là en espérant que quelqu'un te découvre à temps ou t'amener ici pour te donner les soins appropriés. Mikara, tu avais perdu trop de sang, quelques minutes de plus et tu serais morte.
-Je vous suis reconnaissante de m'avoir sauvée, mais je ne compte pas rester ici... Qu'est-ce que vous faisiez là, au fait?
-Tu te souviens de la femme qui a tué tes parents?
-Vaguement, a-t-elle avoué.
-C'était une sylvidre.
Je m'attendais à ce qu'elle me questionne, mais elle a hoché la tête comme si elle comprenait.
-Zéro m'a parlé d'elles, a-t-elle expliqué rapidement.
-Elles tuent tous ceux qui savent qui elles sont. Au moins un des deux était au courant. Ton père était journaliste, n'avait-il pas remarqué des choses étranges?
Les larmes lui sont revenues aux yeux. Elle a avoué qu'il n'était presque jamais chez eux, et lorsqu'ils se voyaient il semblait nerveux.
-Mais ma mère, alors?
-Ils se trouvaient ensembles, sans doute. Ton père était la cible mais ta mère avait tout vu, et peut-être bien que cette sylvidre croyait qu'elle savait quelque chose. Un ami de mon père est mort parce qu'il l'avait mis au courant. Quand à toi...
-J'ai été les rejoindre, a-t-elle dit, la gorge serrée. J'ai entendu ma mère crier, j'ai pris un couteau et j'ai été les rejoindre.
-Ça doit être ça, ai-je reconnu. Elle ne t'aurait rien fait si elle ignorait que tu étais là. Elle n'aurait pas cherché.
-Elle s'est enfuie?
-Elle est morte.
-Vous l'avez tuée? m'a-t-elle demandé avec un certain effroi.
-Nan. Elle était déjà morte.
À ce moment, je voyais encore tout en noir et blanc, sans nuances. La suite me forcerait à revoir ma position, mais je n'avais pour l'instant que l'envie de lui faire prendre conscience, sans penser à la ménager.
-Mikara, elle est morte d'un coup de couteau.
Son visage, déjà pâle, a perdu toute couleur.
-Je l'ai tuée? a-t-elle réalisé.
J'ai posé une main sur son bras, juste sur son tatouage: un anneau d'entrelacs stylisés qui entourait son poignet droit comme un bracelet.
-Il s'agissait d'une sylvidre, Mikara, pas d'une humaine.
-Mais elle est morte, a-t-elle répété, trop vite et trop aigu. Elle pouvait penser, réfléchir, et tout ça s'est perdu.
-Et tes parents, eux, ils le méritaient?
Elle m'a fixée, le regard pourtant lointain, dans le vague.
-Non, a-t-elle finalement répondu. Ils ne le méritaient pas.
Depuis que j'avais parlé à Ramis, je pensais sans cesse à mes parents biologiques. Comment Mikara était-elle morte? Un jour, j'ai croisé par hasard le chemin d'une femme, une criminelle. Juste avant d'être tuée, elle m'a confié son bébé en me suppliant de m'en occuper. Avait-elle souffert ou était-elle morte sans le sentir? Pleurait-elle de ne pas pouvoir voir sa fille grandir ou était-elle heureuse de savoir qu'elle survivrait? Et mon père, lui? Avait-il été tué avant elle, l'avait-elle abandonnée, ou bien ignorait-il qu'il était le père de son enfant?
Deux jours plus tard, je suis retournée sur Terre, accompagnée par Nausicaa. Elle m'avait forcée à mettre un chandail trop grand pour cacher le bandage que j'avais à l'épaule, disant que ça attirerait trop l'attention. Elle-même portait un imperméable noir et des lunettes de soleil. Nous avions la journée, si tout se passait bien, et pour ça, il faillait rester discret. Ça faisait mon affaire: ma blessure me démangeait toujours, sous l'épais bandage, et dès que j'essayais de bouger je ressentais une brûlure qui durait quelques minutes. Il me faillait l'aide de Nausicaa pour me changer le matin, et même avec son aide ça restait pénible. Doc avait changé mes bandages une fois depuis mon réveil, m'avait simplement dit que ce n'était pas beau à voir. Je ne cherchais pas à en savoir davantage.
-Qui sont les gens que tu veux voir? m'a-t-elle demandé une fois sur la terre ferme.
-J'étais dans un groupe de musique, ai-je répondu sans me rendre compte que je parlais au passé. Et j'ai une... Une cousine que je veux voir.
-Tu es musicienne?
-Oui.
-De quel instrument tu joue?
Je lui ai montré mon collier.
-De la guitare. Et je chante, un peu. Je n'ai pas une si belle voix.
-Moi, je trouve que si.
J'ai secoué la tête pour dire que non. Je chantais plutôt bien, mais j'avais une voix ordinaire. Ayano, elle, avait le don de captiver une foule dès les premières notes. Voilà pourquoi, au tout début de The humming, j'avais préféré ma guitare, lui laissant le chant.
Nausicaa n'a rien ajouté. Nous avons marché en silence un long moment.
-C'est ici, lui ai-je indiqué.
J'ai sonné à la porte. Ilana, la mère d'Ayano, m'a ouvert. Elle nous a dévisagées avec un air suspicieux, sans paraître vraiment me voir.
-Qui êtes-vous?
-C'est moi, me suis-je empressée de dire.
Elle m'a regardée quelques secondes, puis le déclic s'est fait. Elle a porté la main à sa bouche.
-Bon dieu, Aénor! Je... Je ne t'avais pas reconnue.
Ilana paraissait troublée. Elle nous a permis d'entrer.
-Je vais chercher Ayano et Carina, a-t-elle annoncé avant de disparaître au sous-sol.
Nausicaa et moi sommes restées sur le tapis d'entrée, à attendre.
-Elle est bizarre, la mère de ton amie, a commenté Nausicaa.
-Tu trouve?
-Elle... Elle agissait comme si elle ne comprenait pas que tu te tienne devant elle.
Elle s'est tue une fraction de secondes, a relevé la tête, m'a adressé un sourire rassurant.
-Non, oublie ça. Je suis parano.
Ayano est apparue sur le palier. Elle m'a regardée, sans me reconnaître, une seconde, deux, trois. Puis elle a compris. Elle a lâché un cri, s'est jeté à mon cou en pleurant- je me suis mordue la langue pour ne pas crier à cause de mon bras. Nausicaa s'est écartée de nous deux avant que nous la fassions tomber par accident. Derrière Ayano, j'ai aperçu Carina me fixant, incrédule.
Ma meilleure amie ne cessait de pleurer. Je lui ai caressé le dos, doucement, pour tenter de la calmer.
-La police t'a déclarée morte, Aénor, a déclaré Ilana, revenant enfin. Nous te croyions morte.
-Quoi?
-Ils ont dit... a articulé Ayano entre deux sanglots.
-Ils ont dit, a complété sa mère, que s'ils n'avaient pas trouvé ton corps, il y avait trop de sang pour que tu puisse encore être en vie.
-La police a du faire une erreur de jugement, a supposé Nausicaa. Mikara avait perdu beaucoup de sang. Elle a survécu, de justesse peut-être, mais elle est vivante.
-Mikara? a répété Ilana.
Carina paraissait aussi surprise qu'elle. À bien y penser, je ne lui avais jamais dit mon deuxième prénom. Seule ma mère m'appelait comme ça... Autrefois. Ça me paraissait lointain.
-Je m'appelle Mikara Lasie, ai-je dit. C'était le nom de ma mère biologique, que m'a donné Abigaël. C'est mon vrai nom.
À présent, même Ayano me regardait avec des yeux ronds.
-C'est quelle nationalité, ça, Lasie? a-t-elle demandé d'une voix étrange.
-Je sais juste que ce n'est pas terrien.
J'aurais aussi bien pu lâcher une bombe.
-Tu... Tu n'es pas humaine? a bégayé ma meilleure amie.
-Pas complètement.
-Mais... Les policiers, qui ont inspecté ta maison, ils l'auraient su, non?
-Carina, je viens de dire que je suis à moitié humaine. Mon sang doit être '' humain'', sinon ils l'auraient remarqué.
Un moment de silence a suivi. Seule Nausicaa ne semblait pas choquée.
-Depuis quand le sais-tu? m'a questionné Ilana.
-Ça fait quatre jours.
-Ça a peut-être à voir avec l'annonce de ta mort, a-t-elle dit.
Ilana était généticienne, ma mère et elle s'étaient rencontrées à l'hôpital, et soit dit en passant, c'est d'elle qu'Ayano tient son comportement hors du commun.
-Peut-être qu'en partant du principe que tu est humaine, il y avait effectivement assez de sang pour te considérer morte. Peut-être que c'est ta nature hybride qui t'a sauvée.
-Euh, peut-être, j'ai reconnu, essayant de m'esquiver.
On voyait bien que ça la passionnait, et c'était tant mieux, mais je n'avais pas envie qu'elle se lance dans un de ses quasi-monologues.
-Maman, a dit Ayano, me sauvant.
Je l'ai remerciée d'un regard. Elle m'a adressé un sourire gêné, et j'ai retrouvé en ce moment ma meilleure amie.
-Où étais-tu les derniers jours? a-t-elle voulu savoir.
-Sur l'Atlantis, ai-je avoué franchement.
Ayano a battu des paupières. Carina a hoqueté. Ilana gardait les yeux posés sur moi, troublée, sans-me semblait-il- cligner des yeux.
-Avec les pirates?
-Tu sais que mes parents ont été assassinés. J'ai failli l'être aussi, et ce sont ces pirates qui m'ont sauvée.
-C'est probablement là que tu es le plus en sécurité, a fait Ilana. Si tu réapparais alors que tu es morte, tu sera ciblée à nouveau. Mieux vaut que tu reste sur l'Atlantis.
Je m'apprêtais à protester, dire que l'assassin était morte et que je voulais rester avec eux, puis... Son regard soutenait le mien avec un sourire maternel, et... C'est étrange à décrire. Ce que m'avait dit Ramis se rappela à mon souvenir, et mon opinion changea radicalement. Oui, elle avait raison. J'aurais du mourir et je ne serais tranquille qu'en partant. J'ai approuvé à voix haute. Ayano s'est frotté les yeux, comme si elle voyait mal. Elle m'a finalement souri- un sourire un peu effacé.
-Je te fais confiance, a-t-elle déclaré. Et j'espère que tu reviendra vite, Aén... Mikara.
J'ai revu Élie et Chase, brièvement, au début de la soirée, avant que Nausicaa ne me prévienne que nous devions partir.
-Au revoir, ai-je murmuré à l'intention de mes amis.
-Au revoir, a clairement dit Ayano, et j'aurais donné beaucoup pour avoir son assurance.
Avant de me laisser partir, elle a tenu à me serrer dans ses bras. Quand elle s'est écartée, j'ai vu ses larmes. Je suis sortie en ayant l'impression d'avoir le cœur déchiré.
Du trottoir, j'ai pu la voir par la fenêtre pleurer. Puis, Sasori, son père, est apparu, m'a adressé un signe d'au revoir avant de fermer le rideau.
J'ai pleuré aussi.
Sur une impulsion, j'ai voulu retourner chez ce qui avait autrefois été chez moi. Quatre jours seulement, m'avait-on dit. C'était impossible. Des mois s'étaient écoulés depuis les derniers moments qu'avaient vécu Aénor Callaghan, j'en étais sûre.
La demeure était sinistre. Tout paraissait intact, et c'est ce qui était si horrible. On aurait dit qu'Abigaël pouvait sortir à n'importe quel moment de la maison pour aller arroser ses fleurs, que n'importe quand, Jason aillait s'étendre dans sa chaise longue, sur la terrasse. Et Aénor serait là, elle aussi, s'amusant des disputes anodines de ses parents, riant, insouciante.
Il y avait deux ou trois objets que je voulais garder. J'ai pris des photos, surtout, de mes amis et de mes parents. Ma guitare m'était précieuse, mais je me suis résolue à la laisser là après avoir découvert que je ne pouvais pas mettre de poids sur mes épaules. Je suis redescendue au rez-de-chaussé.
En mettant le pied dans la chambre, j'ai eu mal au cœur, immédiatement. Si les corps de mes parents n'étaient plus là, le sang, lui, était encore là, des taches indélébiles sur le tapis beige. Il y avait également des taches incolores, mais dont la texture semblait raide. Je ne me suis pas risquée à toucher.
Abigaël Lehmann l'avait en main au moment de sa mort, avait dit Albator, ce qui voulait dire qu'elle avait eu le temps de prendre cette lettre avant de mourir, et donc que l'endroit où elle l'avait prise serait encore visible. Le tiroir de sa commode était encore ouvert. La chambre de mes parents était le seul endroit où je n'aurais jamais été fouiller, Abigaël le savait parfaitement. Comme je l'avais imaginé, il y avait d'autres lettres. Mikara Lasie était le nom le plus présent. Bien sûr, impossible de dire si elle s'adressait à ma vraie mère ou à moi. Ailay Natun, Ayano Natun. Le dernier nom m'a fait comme un choc, à la fois de peur et de tristesse. Ayano et moi nous étions toujours ressemblé au point de paraître sœurs, et c'étaient nos mères qui nous avaient présentées l'une à l'autre. J'avais presque espéré que ce ne soit qu'une théorie tirée par les cheveux, mais non, Ilana avait bel et bien à voir dans tout ça.
Lorsque j'ai entendu des bruits de pas, j'ai fourré à la hâte les lettres dans mon sac. Nausicaa est apparue dans le cadre de porte, a regardé la pièce, n'a rien dit pendant un moment.
-C'est l'heure de rentrer, Mikara, a-t-elle finalement indiqué.
J'aurais tout donné pour les revoir en vie, entendre ma mère dire que ce n'était qu'un mauvais rêve, que rien ne s'était passé, et que cette journée-là serait comme les autres. Pour que ce ne soit finalement qu'un rêve...
-J'arrive.
