Jeanne Abîme

Jeanne détestait Hao. Elle pouvait lister au moins une centaine, non, un millier de raisons pour lesquelles elle détestait Hao, mais l'épisode qui venait d'avoir lieu dans la chambre de Tamao venait en tête. Déjà, il avait sous-entendu qu'elle était « la pire » et « celle qui comprend le moins ». Déjà, cela l'énervait. Surtout que comme elle venait juste de dire qu'elle ne comprenait pas, elle n'avait pas vraiment eu les moyens de répliquer. Ensuite, il s'attendait à ce qu'elles devinent toutes seules elle ne savait trop quoi et leur avait ordonné de discuter pour cela. Naturellement, elle avait donc décidé d'ignorer son ordre, et pour cela le mieux était de faire comme s'il ne s'était rien passé. Le truc, c'est que depuis cet incident, Tamao ne la regardait plus dans les yeux, ne parlait pas, gardait la tête baissée et semblait triste, abattue, déprimée, vide. Et voir sa Tamao aussi mal, ça énervait pas mal Jeanne. Du coup, même si obéir à Hao était la dernière chose qu'elle souhaitait faire, elle décida quand même d'essayer à la fin du repas.

Elle se débrouilla pour aider à débarrasser et insista pour faire la vaisselle alors que Tamao rangeait la table. Mari lui jeta un regard bizarre mais Ryu l'entraîna dans le salon en disant que « une invitée qui veut faire la vaisselle c'est une occasion rare, il faut en profiter ».

- Tamao ?

La jeune fille ne réagit pas et Jeanne eut peur qu'elle ne l'ait pas entendu.

- Tamao ? répéta-t-elle un peu plus fort.

Cette fois-ci son amie leva la tête vers elle.

- Qu'est-ce que Hao a voulu dire ? Qu'est-ce qu'il se passe exactement ?

Tamao détourna la tête. Elle avait l'habitude de détourner le regard quand elle était mal à l'aise ou confuse et Jeanne s'était habituée à la timidité de son amie mais cette fois-ci, c'était différent. Ce n'était pas le manque d'assurance ou le malaise qui semblait avoir créé le mouvement, Tamao semblait exprimer plutôt la contrariété et le refus de parler. Cela laissait Jeanne pantoise, mais elle n'avait pas l'intention de baisser les bras.

- Pourquoi tu ne me regardes plus ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

Sans répondre, Tamao finit de ranger la table. Jeanne la regarda faire, attendant quelque chose de sa part, une réaction, un signe, un mot, mais rien ne vint. Elle réalisa que Tamao allait quitter la pièce sans avoir rien dit, en l'ayant totalement ignorée. Une boule se forma au creux de son ventre et elle sentit la panique l'envahir.

- Tamao !

Elle avait conscience que son appel était un peu tremblant et désespéré mais cela fit s'arrêter la japonaise.

- S'il te plaît, explique-moi, supplia-t-elle. Hao… Il disait que… Je ne comprends pas ce qu'il se passe.

Elle détestait cela. Perdre le contrôle, ne pas comprendre, être perdue, avoir ses repères chamboulés.

Cette fois-ci Tamao releva franchement la tête vers elle et croisa son regard. Jeanne put discerner des larmes.

- Je ne veux plus être mêlée à vos jeux.

Jeanne dévisagea Tamao, cherchant sur son visage la réponse que ne lui apportaient pas ses paroles. Cependant la seule chose qu'elle put en tirer fut la certitude que la japonaise n'en dirait pas plus. Il allait falloir qu'elle cogite pour trouver toute seule et vite, parce que Tamao semblait sur le point de quitter la cuisine.

De quels jeux parlait-elle ? Cela avait forcément un rapport avec Hao. Quand elle disait « vos jeux », parlait-elle de jeux entre Hao et elle ? Mais il n'y avait pas de jeux entre ce détestable diabolique et terriblement énervant personnage et elle ! A moins que…

- Tu parles… du fait qu'il essaye toujours de t'attirer, articula Jeanne en se concentrant. Qu'il essaye de nous séparer.

La douleur s'évanouit du visage de Tamao pour ne laisser place qu'à la surprise et l'incompréhension.

- De nous séparer, répéta-t-elle.

- Oui, confirma Jeanne. Il passe son temps à… Il essaye toujours de… Il…

Jeanne n'arrivait pas à expliquer clairement le comportement d'Hao. En même temps, étant donné qu'elle ne le comprenait pas, c'était normal qu'elle ait du mal à l'expliquer.

- Il essaye de nous séparer, reprit-elle.

En face d'elle, Tamao semblait franchement perplexe.

- Tu veux dire… de t'éloigner de moi ? demanda-t-elle d'une voix hésitante.

- Non, de t'éloigner toi de moi.

Tamao semblait perdue.

- Tu ne t'en rends peut-être pas compte mais…

Jeanne se tendit. Elle détestait Hao, elle le détestait véritablement. Elle ferma les yeux et se recentra, calmant sa respiration, puisant dans ses ressources intérieures la sérénité dont elle avait besoin pour aborder le problème. Il fallait qu'elle chasse la colère qui l'habitait pour réussir à s'exprimer clairement.

Quand elle rouvrit les yeux, elle avait pris suffisamment de recul pour s'expliquer, et c'est en toute honnêteté qu'elle se livra à Tamao.

- Il vient me voir, régulièrement, avoua-t-elle. Il se moque de moi, se moque de Marco, se moque des X, se montre hautain et méprisant et détestable à chaque fois. J'essaye de l'ignorer mais c'est dur, il m'arrive assez souvent de contre-attaquer et… je ne gagne pas toujours, dit-elle rapidement. Il me parle de toi aussi. Il me demande si je t'ai vue, si nos sorties se passent bien, comme tu vas. Quand je le croise ici, je vois bien qu'il fait tout pour te garder avec lui. C'est comme un défi…

Un défi. C'était plus qu'un défi, en fait, c'était une compétition. Jeanne ne l'avait jamais analysé avec un peu de recul, se contentant de s'agacer sur l'instant. Elle n'aimait pas qu'Hao tourne autour de sa Tamao alors à chaque fois elle essayait de le contrer, de répliquer, de défendre son amie. Mais peut-être que Tamao ne le voyait pas ainsi… Peut-être que Tamao avait eu le sentiment qu'il s'agissait d'un jeu. Ça n'avait rien d'un jeu ! C'était sérieux, Jeanne voulait la protéger.

« Mais tu t'amuses bien », lui souffla une petite voix intérieure. Si Hao n'essayait pas de lui voler Tamao, tiendrait-elle tout autant à la japonaise ? La réponse lui faisait peur.

- Je ne comprends pas… souffla-t-elle.

- Moi non plus.

Elles se dévisagèrent un moment, puis se sourirent, sans comprendre pourquoi.

- Ce n'est peut-être pas très important alors, non ? demanda confirmation Jeanne.

- Non, lui répondit Tamao d'une voix légère.

Jeanne la sentit détendue, totalement différente que précédemment.

- Oh il faut que je fasse la vaisselle, se souvint-elle.

- N-non, tu n'es pas obligée, fit Tamao en s'empourprant. Laisse, je m'en occuperai. Ce n'est p-pas à toi de…

Jeanne se réjouit intérieurement de constater que Tamao était redevenue normale mais ne lâcha pas l'affaire de la vaisselle.

- Je lave, tu essuies, d'accord ? Comme ça c'est un travail d'équipe.

Tamao hésita mais finit par acquiescer.

Les jeunes filles se mirent à discuter, de tout et de rien, comme elles en avaient l'habitude. Jeanne était contente que l'incident soit résolu.

Au bout d'un moment, Tamao proposa qu'elles échangent leurs rôles, et Jeanne dut admettre en voyant Tamao frotter énergiquement les plats à un rythme très respectable qu'elle-même était nulle en vaisselle. Elle se nota dans un coin de la tête de progresser dans ce domaine pour pouvoir aider Tamao tout en prévoyant de se montrer ferme avec Marco qui n'allait sûrement pas manquer de protester qu'ils avaient un lave-vaisselle.

A vrai dire, il y avait un paquet de choses pour lesquelles Tamao impressionnait Jeanne et pour chacune d'entre elles Jeanne s'était fait un post-it mental.

Savoir faire l'appoint en quelques secondes pour acheter un article Jeanne devait toujours trier ses petites pièces pour bien les distinguer puis les recompter au moins deux fois. Savoir cuisiner ; elle aimerait bien apprendre à faire des gâteaux, pour pouvoir les manger évidemment, mais la seule fois où elle avait tenté une recette de brownie elle avait enfumé la cuisine du paquebot. Savoir dessiner ; elle avait lu le Petit Prince une fois et depuis dessinait des boîtes chaque fois qu'on lui demandait un dessin, parce qu'au moins ses boîtes ressemblaient à des boîtes. Savoir se repérer dans la ville pour s'orienter et prendre les transports en commun ; elle n'était pas sûre qu'elle aurait su rejoindre l'auberge depuis le café l'après-midi même si Hao ne lui avait pas donné des indications très précises sur les différentes étapes de son trajet.

Cela lui faisait penser qu'elle voulait discuter de son rendez-vous avec Hao au café avec Tamao mais, après l'incident qui venait de se produire, elle ne savait pas si elle le pouvait vraiment. Elle avait été assez surprise qu'Hao lui propose une entrevue, d'habitude il avait plutôt tendance à s'inviter sans prévenir. Elle avait failli décliner mais en réalité elle devait s'avouer qu'elle n'aurait refusé pour rien au monde, elle était bien trop curieuse de savoir ce qu'il lui voulait. En plus, cela faisait près d'une semaine et demie qu'il ne s'était pas manifesté et elle commençait à se demander s'il ne s'était pas lassé d'elle. Non, il ne lui manquait pas, elle s'était juste posé la question, c'est tout.

Marco l'avait déposée au café une demi-heure avant l'heure fixée pour le rendez-vous. Elle lui avait dit qu'elle devait retrouver Tamao – Marco était toujours d'accord pour la transporter là où elle voulait dès qu'elle prononçait le nom de Tamao, ce qui ne serait à son avis pas le cas avec le nom de Hao – et avait fait exprès d'être en avance pour être sûre que Sa Majesté ne serait pas déjà arrivée et ne croiserait pas son tuteur. Il n'y avait pas vraiment de raison pour qu'ils se fâchent mais on ne savait jamais, mieux valait ne pas tenter le coup. Hao était capable de dire des bêtises juste pour narguer Marco et après ce serait elle qui devrait se battre pour avoir le droit de sortir sans être surveillée.

- Tu t'es faite belle pour moi, Maiden ?

Hao avait planté l'ambiance dès le début de la rencontre. Remarques déplaisantes, pas de changement de ce côté-là, c'était rassurant.

- Je suis invitée à dîner à Fumbari tout à l'heure, avait-elle répliqué avec hauteur.

Ça l'avait fait rire.

Il lui avait offert une glace, après s'être moqué d'elle parce qu'elle n'arrivait pas à choisir et avoir échangé quelques piques de courtoisie. Pourtant après le Shaman Fight, elle aurait dû être capable de prendre du recul et lui de se montrer plus mature, mais non. Il était détestable et faisait toujours des remarques que Jeanne ne pouvait pas laisser passer. Elle essayait parfois… mais ça ne fonctionnait pas. Il se faisait une joie dans ces cas-là d'insister jusqu'à la faire craquer.

Le rendez-vous au café était à la fois étrange, agréable et perturbant. Leurs jambes s'étaient frôlées, touchées, puis Hao avait dit quelque chose, elle ne se souvenait même plus quoi, et pour montrer son mécontentement elle lui avait écrasé le pied. Le reste du rendez-vous avait été le jeu à celui qui ferait le plus mal à l'autre, et certes Jeanne avait sûrement gagné une dizaine de bleus sur les jambes à force qu'ils les aient balancées contre le pied de la table en métal, mais elle pouvait être fière d'une ou deux grimaces qu'elle lui avait arrachées. Peut-être que Shamash l'avait un peu aidé et peut-être pouvait-ce être considéré comme de la triche, mais seul le résultat comptait.

Après avoir fini la vaisselle, les deux jeunes filles rejoignirent Ryu et Macchi dans le salon. Canna était en train de fumer dans le jardin, Mari recousait Chuck à l'étage.

- J'allais aller faire trempette, leur annonça Macchi. Vous venez ?

- Non merci, pas ce soir, Marco a dit qu'il ne viendrait pas me rechercher trop tard et ne va sans doute pas tarder.

- La prochaine fois t'auras qu'à rester dormir, fit Macchi avant de se rendre aux sources.

Jeanne hocha la tête. L'idée de dormir à l'auberge avec Tamao la remplissait de joie mais elle nota que les joues de son amie virèrent au cramoisi.

Ils discutèrent à peine une demi-heure avec Ryu avant que la sonnette d'entrée ne retentisse, annonçant l'arrivée de Marco.

Jeanne salua ses hôtes, les remerciant une fois de plus pour leur accueil, et quitta l'auberge.

Elle vanta les sushis de Ryu à Marco dans la voiture et lui annonça très sérieusement qu'elle comptait se mettre à faire la vaisselle. Etonnamment Marco ne fit pas de remarques, ce qui satisfit grandement Jeanne.

Elle était épuisée lorsqu'elle se laissa tomber sur son lit douillet. En éteignant la lumière elle s'attendait à être plongée dans le noir, au lieu de quoi elle constata qu'il continuait de faire jour dans sa cabine. Elle se redressa, vérifia d'un regard que toutes ses lampes étaient éteintes et soupira.

- Hao ?

Le roi se matérialisa au milieu de sa chambre.

- D'habitude, tu mets moins de temps que cela pour repérer ma présence.

- La fatigue sûrement.

- Une faiblesse ?

- Une composante normale d'un être vivant, répliqua-t-elle, lui renvoyant son statut de fantôme au visage.

Hao sourit et se laissa tomber sur son tapis pour s'assoir en tailleur.

- Je souhaiterai dormir, alors fais vite, demanda-t-elle.

Elle sut à l'instant où elle prononça les mots que c'était une erreur. Désormais, il allait prendre tout son temps – son large sourire le confirmait – et elle ne pouvait pas se permettre de simplement l'ignorer, elle savait qu'elle ne réussirait pas à dormir tant qu'elle le saurait dans la pièce. Cela dut se lire sur son visage car la remarque suivante d'Hao n'était pas anodine.

- Tamao n'a aucun souci pour dormir dans une pièce où je suis présent.

- Vraiment ?

Jeanne était sceptique.

- Sieste collective avec Mari et Opacho, commenta-t-il.

Forcément en présence d'Opacho, il y avait moins de danger. Mais quand même… Non, pas sûr que malgré cela Jeanne soit totalement détendue.

- Que me vaut le plaisir de ta visite pour la troisième fois de la journée ?

Hao rit.

- Tu commences à manier l'ironie, je déteins sur toi.

Constater qu'il avait raison troubla Jeanne.

- Un record, soit dit en passant, ajouta-t-il.

Jeanne était perdue.

- Le fait que je te visite trois fois en un seul jour, précisa le roi avec condescendance.

Jeanne pinça les lèvres mais se retint de donner de l'eau pour alimenter son moulin, préférant simplement attendre qu'il se décide à lui dire ce pour quoi il était venu.

- Vous avez discuté avec Tamao ?

- Tu connais déjà la réponse.

- Oui, et elle ne me satisfait qu'à moitié.

- Ta satisfaction n'est pas notre priorité.

Et alors que les paroles s'échappaient de ses lèvres, le visage d'Hao devint sérieux et elle déglutit. Elle n'allait pas aimer ce qui allait suivre, elle le sentait. Elle le connaissait dangereux, cruel, méprisant. Elle l'avait vu tuer Meene, Kevin et Bounster en rigolant. Elle l'avait vu rire au-dessus de son cadavre, alors que Tamao essayait de protéger son corps et celui de Lyserg. Mais elle pressentait que ce qui allait suivre était quelque chose de beaucoup plus terrible et d'une toute autre nature.

- C'était la dernière fois, Jeanne, la dernière journée.

Il l'avait appelée par son prénom. Elle tremblait.

- C'était la dernière journée où je me matérialisais sur Terre. Demain, je me recentrerai uniquement sur mes responsabilités de Shaman King, je ne t'apparaîtrai plus.

Jeanne avait l'impression que du plomb fondu dégoulinait dans son gosier pour aller se loger dans son estomac. Mais Hao n'avait pas fini.

- Je retourne définitivement dans le Great Spirit. Et j'emmène Tamao avec moi.

Jeanne n'arrivait pas à en croire ses oreilles. Elle sentit que la tête commençait à lui tourner alors que les mots se répétaient en boucle.

Hao partait. Définitivement. Dans le Great Spirit. Pour être Shaman King. Et il emportait Tamao pour être sa First Lady. Elle ne les reverrait plus. Plus jamais. Ni l'un ni l'autre.

Imperturbable, Hao fixait Jeanne à quelques mètres d'elle alors qu'elle sentait le monde se dérober sous elle. Elle essaya d'aller vers lui et tomba la tête la première de sa couchette. Sa tête cogna douloureusement le sol de sa cabine.

L'idée de ne plus les revoir lui était insupportable. Il n'avait pas le droit de partir, pas le droit de la quitter, elle ne le voulait pas. Ou s'il le devait vraiment, Shaman King oblige, il devait au moins lui laisser Tamao. Il ne pouvait pas…

Jeanne avait envie de crier.

Elle ne voulait pas qu'ils l'abandonnent. Elle ne voulait pas se retrouver toute seule.

Le monde autour d'elle était sens dessus dessous et sa vision était entièrement troublée par les larmes mais elle réussit à se fier à sa perception de shaman pour rejoindre Hao à quatre pattes. Elle tendit la main vers lui en sanglotant et sentit ses doigts se refermer autour des siens.

- Jeanne. Jeanne, l'appela-t-il.

La jeune fille secoua la tête et chassa rageusement ses larmes d'une main. Il fallait qu'elle l'en empêche, qu'elle les retienne, qu'elle le convainc de changer d'avis. Elle était prête à se battre pour… pour quoi ? Pour contrer la volonté du Great Spirit ?

- Jeanne, appela Hao plus sèchement.

Son regard accrocha le sien.

- C'était une blague.

Les mots lui parvinrent comme décousus et il lui fallut un moment avant d'en comprendre le sens.

Une blague.

- C-comment ça ?

- Disons que je t'ai peut-être un petit peu surestimée. Mais ça fait toujours plaisir de savoir que ma disparition de ta vie t'attristerait. Quoique je ne sache pas exactement si c'est la mienne ou celle de Tamao qui t'affecte autant, c'est pourquoi j'aime à croire que c'est les deux.

Jeanne essuya ses larmes avec les bords de sa chemise de nuit, dégagea sa main de la poigne d'Hao et s'assit sur les genoux par terre en face de lui.

- C'était une blague, répéta-t-elle pour en avoir la confirmation.

Hao lui sourit.

Elle le haïssait.

Elle avait envie de se jeter sur lui et de le frapper. D'ailleurs c'est ce qu'elle fit, ou du moins ce qu'elle tenta de faire. Pour la deuxième fois de la journée. Son cœur n'avait pas fini de se remettre de la panique qu'il venait de lui causer qu'il cognait désormais sourdement pour crier vengeance.

Elle avait renversé Hao sur le dos et essayait par tous les moyens de l'atteindre pour le frapper, le griffer, le tuer, le fixant d'un regard meurtrier en agitant vainement les bras en l'air. Il s'était emparé de ses avant-bras qu'il tenait trop haut pour que son visage soit à la portée de ses doigts et ses jambes s'étaient enroulées autour des siennes, l'empêchant de se démener.

- Tu sais quoi Maiden ? Tu manques cruellement d'humour, s'amusa-t-il.

Il la renversa brusquement sur le dos et se cala au-dessus d'elle. D'une main, il lui tint les deux bras au-dessus de la tête, de l'autre, il attrapa son menton pour la forcer à le regarder. Si elle n'était pas une jeune fille bien élevée, elle lui aurait volontiers craché à la figure.

- Oh tu peux me foudroyer du regard, se moqua-t-il, mais toi et moi savons désormais que l'idée même que je sorte de ta vie t'est insupportable.

Jeanne détourna assez brutalement la tête pour se dégager de ses doigts et se retint d'essayer de les lui mordre. Il le mériterait, ce gougeât.

- Dis-moi, petite Jeanne, chuchota-t-il en se penchant près de son oreille, envahissant son visage de ses cheveux chatouilleurs qui sentaient drôlement bons, tu crois vraiment qu'on serait partis sans toi ?

Jeanne ne comprit pas très bien le sens de ces paroles mais Hao venait subitement de la libérer de son étreinte et de se relever, se retrouvant assis sur les genoux au-dessus d'elle, une jambe de chaque côté de ses hanches.

Lentement, elle se redressa sur les coudes.

- Plus sérieusement, reprit-il d'une voix normale sans lâcher son regard, réfléchis à cette idée et fais le point.

- Le point sur quoi ? attaqua Jeanne.

- Toi.

Hao se releva complètement et lui tendit la main pour l'aider à faire de même.

Ayant encore un soupçon de fierté, Jeanne dédaigna sa main tendue pour se relever toute seule.

- Je te hais, de tout mon cœur et de toute mon âme, lui déclara-t-elle avec hauteur, tout en se réjouissant d'avoir retrouvé son timbre de voix habituel.

- On en reparlera quand tu auras fait ton introspection.

Il lui lança le regard moqueur et condescendant auquel elle avait fini par s'habituer mais, avant qu'elle ne puisse répliquer, il la prit par surprise en effleurant son front des lèvres.

Jeanne chancela.

- Bonne nuit petite Maiden.

Et sur ces dernières paroles sarcastiques, le roi disparut dans une gerbe de feu et Jeanne fut plongée dans le noir.

Elle resta immobile un moment, au milieu de sa cabine, à chanceler d'avant en arrière sans trop savoir quoi faire. Elle voyait encore le gouffre dans lequel elle était tombée lorsqu'il lui avait dit partir pour toujours et cela la faisait frissonner.

En tâtonnant, elle retrouva son lit et se roula en boule sous la couette.

Dormir, c'était tout ce qu'elle demandait. Le reste, ses réactions, les mots d'Hao, l'introspection, plus tard, demain. Il fallait qu'elle dorme.

Mais alors que le sommeil venait lentement la cueillir, elle pouvait encore sentir les doigts brûlants d'Hao sur ses bras, ses jambes mêlées aux siennes, l'odeur de ses cheveux et son souffle chaud à son oreille.