Alors voici un second chapitre. Oui, je sais, je le publie à peine quelques minutes après le premier, mais je l'avais déjà écrit (je triche !).
Bonne lecture !
2
L'éclat de rire qu'ils avaient partagé les lia plus fort que tous les mots qu'ils auraient pu échanger.
Ils échangèrent tout de même.
- Je vous dois des excuses, avoua Salim. J'ai douté de votre existence jusqu'à votre arrivée.
- Alors nous sommes quittes, murmura Shaé. Si je n'étais pas en état de douter de quoi que ce soit lorsqu'Elio parlait de sa rencontre avec sa fée, Eryn, je n'aurais pas manqué d'attribuer cette rencontre à son imagination débordante, si j'avais été... dans mon état normal.
Salim lui sourit et lui tendit la main.
- Je m'appelle Salim.
- Je m'appelle Shaé, lui répondit-elle en lui serrant la main.
Ils sursautèrent ensemble et retirèrent vivement la main.
Natan et Ewilan, qui se serraient la main de la même manière, leur jetèrent un regard surpris.
A des années lumières de là, pour Salim et Shaé, un voile de mystère se déchirait.
Shaé resta immobile. Un loup. Cet homme était un loup. Elle ne savait ni comment, ni pourquoi cette certitude l'avait frappée. Elle ferma les yeux et se concentra.
Salim fut pris d'un tremblement incoercible. Ce n'était pas une femme, c'était une panthère. Comment avait-il pu ne pas le remarquer plus tôt.
Ils comprirent au même moment.
Shaé fut la seule à pouvoir mettre un nom sur ce qu'ils avaient en commun. Métamorphe.
Salim n'eut pas besoin de mot pour comprendre que le même pouvoir coulait dans leur sang.
- Je pensais être le seul, remarqua-t-il.
- Tu as deux de tes semblables face à toi, répliqua Shaé, en faisant un mouvement de menton vers Elio. Peut-être trois, ajouta-t-elle en regardant Eryn.
- Est-ce que quelqu'un voudrait bien nous expliquer, ou préférez-vous nous laisser éternellement dans l'ignorance ? demanda Ewilan d'un ton moqueur.
Salim et Shaé s'empourprèrent. Shaé serra la main d'Ewilan, qui ne comprenait toujours pas, et Salim serra la main de Natan, qui fronçait toujours les sourcils.
Pendant ce temps, Eryn avait entraîné Elio dans le jardin, pour lui montrer où poussaient les fraises.
Salim et Shaé ne s'expliquèrent que bien plus tard.
Ils avaient joyeusement fait connaissance, et partagé un délicieux repas, constitué d'un ragoût de siffleur et de racines de niam caramélisées, préparé pas Salim.
Les enfants couchés, ils s'installèrent dans le salon, sous la coupole. Eclairés uniquement par la lumière des étoiles et l'éclat de la lune, ils restèrent un moment silencieux.
- Alors ? fit simplement Ewilan.
Shaé répondit après une infime hésitation :
- C'est une très longue histoire, mais je vais commencer par l'explication que tu attends. J'appartiens à la famille des métamorphes. Je fais partie des plus puissants d'entre eux, ce qui me permet de me transformer en animal à volonté. Lorsque j'étais adolescente, je pouvais me transformer en n'importe quel animal, pour peu qu'il ait un poids proche du mien. Mais en réalité, je suis panthère. Femme, et panthère. Je ne peux plus me transformer qu'en panthère, et parfois en aigle, mais cela m'est de plus en plus difficile.
Salim se tourna vers Natan. Shaé n'avait pas besoin d'explications, elle avait compris.
- Quant à moi, j'ignore si j'appartiens à une quelconque famille. Mais je suis loup. Homme, et loup. Je n'ai jamais pu me transformer en autre chose qu'un loup. Je ne m'étais jamais transformé avant de rencontrer un loup du Nord, animal typique de Gwendalavir. J'avais quatorze ans. Peu de temps après, j'ai passé plusieurs semaines sous la forme d'un loup. Quand j'ai pu retrouver forme humaine, je maitrisais parfaitement la métamorphose.
Shaé sourit dans l'ombre. Il ne maitrisait pas tout, mais les explications viendraient plus tard. En attendant, ils avaient une histoire à partager.
Elle se blottit contre Natan, qui comprit, et entama son récit.
- Dans notre monde, il existe sept familles...
Une éternité plus tard, Natan termina son histoire.
Ewilan et Salim, pendus à ses lèvres, ne l'avaient pas interrompu une seule fois. Ils avaient frémi en découvrant le péril qui avait menacé le monde où ils avaient vécu. Ewilan regretta de n'y avoir pas accordé plus d'attention. Les Boulanger profitaient d'une retraite méritée, et avaient emménagé en Gwendalavir. Maximilien Fourque s'était éteint doucement. Bruno Vignol avait été remplacé par un politicien bien moins ouvert. Les contacts qu'Ewilan avait avec l'autre monde s'étaient éteints. Avec la naissance d'Eryn, elle avait accordé moins de temps à son travail de Sentinelle. Si elle surveillait l'Imagination avec la même constance, elle ne partait plus en mission. L'autre monde n'était pas le sien, mais que six milliards d'êtres humains eussent été transformés en moutons en l'espace de quinze ans la bouleversait.
Salim prit finalement la parole :
- Ces épreuves ont dû vous épuiser. Nous avons, nous aussi, une histoire à vous raconter, mais elle peut attendre demain.
Ni Natan, ni Shaé ne firent mine de bouger.
Alors, Salim raconta. Il fut interrompu une seule fois :
- Les voiles ! C'était vous ?
Salim fronça les sourcils. En racontant son histoire, Natan avait omis de parler des voiles, et si Salim avait bien compris que la Pratum Vorax et la Grande Dévoreuse n'étaient qu'une seule et même prairie, il n'avait aucune idée de l'endroit où aurait pu se trouver la Maison.
- En volant pour trouver le bout de cette satanée prairie, expliqua Shaé, lorsque nous étions enfermés dans la maison, j'ai aperçu les voiles d'immenses bateaux à roues...
- Alors nous nous sommes presque croisés, murmura Ewilan.
- Et si tu n'avais pas été aussi épuisée, tu aurais pu voir un bateau planer à l'aide d'immense ballons gonflés à l'hélium, avant de se poser sur un fleuve immense nommé l'Azul, ajouta Salim. C'est ainsi qu'Ewilan nous a sortis du pétrin dans lequel nous nous étions fourrés.
Lorsque Salim finit son histoire, le jour commençait à se lever. Une bulle d'émotion s'était créée. Ils avaient tant de choses en commun. Leurs aventures n'avaient pas eu lieu dans le même monde, elles ne se ressemblaient pas, et pourtant, elles étaient étrangement semblables.
Un éternuement de fée rompit le silence. Suivit par le « Chut ! » d'un petit jaguar.
Silencieux comme une ombre Salim se leva, sous le regard éberlué de Natan et Shaé, qui comprenaient enfin l'étendue du pouvoir des marchombres. Mieux que lorsqu'ils avaient écouté Salim parler rapidement de son apprentissage. Comme glissant sur le sol, sans émettre le moindre son, il fut dans le couloir. Il observait, d'un regard mi-mécontent, mi-amusé, les deux enfants, tapis sur la deuxième marche de l'escalier.
- On vient de se lever, tenta Eryn.
- On n'est pas là depuis longtemps, ajouta Elio.
Leurs mines ensommeillées et leurs traits tirés clamaient le contraire.
- Au lit ! s'exclama-t-il, faussement en colère.
Tandis que les enfants détalaient, il fronça les sourcils.
- Je ne comprends pas pourquoi je ne les ai pas entendus plus tôt.
- Moi non plus, fit Shaé.
Ewilan sourit.
- Tu te moques de nous ? demanda Salim.
- Vous êtes en train de vous demander pourquoi vous n'avez pas entendu un garçon issu des Sept Familles, et la fille de la meilleure dessinatrice et de l'un des marchombres les plus doués de Gwendalavir, qui appartient lui-même à la famille des Métamorphes. La réponse me parait simple : quand bien même Eryn n'eût pas été capable de dessiner un écran nous isolant des bruits qu'ils auraient pu faire, vous ne les auriez pas entendus, déclara Ewilan.
- Tu as senti son dessin ! s'insurgea Salim. Et tu ne nous as rien dit !
- N'était-ce pas toi qui me disais que l'amour infini que tu éprouves pour ta fille ne justifiera jamais que tu la prives de sa liberté ? répliqua Ewilan avec un grand sourire.
- Il y a une différence entre la laisser découvrir le monde, ou les mondes, et la laisser faire une nuit blanche à cinq ans !
- Certaines histoires valent de rester éveillé, dit simplement Ewilan.
Natan et Shaé hochèrent la tête. Ils étaient d'accord.
J'espère que ça vous a plu, et que vous me donnerez vos impressions !
