/!\ Hey! /!\ (voilà je vais mettre ces panneaux warning bizarres pour que vous sachiez que c'est la réécriture, et si y'a pas ces symboles bizarres c'est que c'est l'ancienne version!)
Nous y voilà, le premier chapitre de Caféine :3 Le disclaimer du prologue comptera bien sûr pour toute la fic. Je poste aujourd'hui et le chapitre 2 réécrit arrivera entre Noël et Nouvel An.
Encore merci aux personnes qui ont laissé une review, ça m'a fait très plaisir ^^
Allez, bonne lecture~
Chapitre un: Quand les cochons auront des ailes
Mathieu était allongé sur le canapé de son psychiatre. Ou psychanalyste, il ne se rappelait plus. Quelque chose en psy en tout cas.
-Et elles te parlent souvent ces voix ?
-Plus ou moins. En général elles commentent mes actions. Des fois elles me conseillent et on en vient à discuter.
-Elles sont quatre, tu dis ?
-Oui.
L'adolescent avait fini par capituler, dépassé par les pleurs de sa mère. Lorsqu'il était en quatrième, elle avait supplié son mari durant des mois pour qu'il accepte enfin de payer un psychologue à Mathieu, décrivant le fait de ne pas avoir d'amis au collège presque comme une pathologie. Le médecin avait promis de garder le secret médical, et comme un con il l'avait cru. Il avait tout révélé « pour son bien » avait-il dit. Elle avait fondu en larmes quand il lui avait annoncé que son fils était malade.
-Madame Lemaire, je pense que les troubles psychologiques de votre fils ne sont plus de mon ressort.
-C'est-à-dire… ?
-Un psychiatre serait plus apte à traiter sa maladie que moi. Mathieu semble développer une sévère schizophrénie, constata le psychologue.
Le collégien arrêta alors les séances pour son plus grand bonheur. Son beau-père les jugeait trop chères, une séance chez le psychiatre revenant à cent euros et, dans le cas de Mathieu, elles n'étaient remboursées qu'à 30% par sa mutuelle. L'adolescent continua alors à converser avec lui-même, à voix basse. « Je ne suis pas seul, insistait-il toujours, je les ai eux ». Parce que le psychologue considérait que c'était dû à un trop-plein de solitude qu'ils étaient apparus. Il n'avait peut-être pas tout-à-fait tort. « Ça passera, il finira bien par se faire des amis », insistait sa famille. Mais ils durent se rendre à l'évidence que l'enfant avait besoin de ces séances le jour où ils l'avaient retrouvé dans la cuisine, fixant sa demi-sœur de sept ans d'un regard malsain.
-Pure et innocente, mes préférées, avait-il lâché d'une voix rocailleuse.
Parce que non, à treize ans, Mathieu n'était plus pur et innocent. Alors il avait doucement replacé la longue mèche de cheveux de Chloé derrière son oreille et d'un geste lent avait dénudé son épaule, auparavant couverte par la manche de sa robe. Elle répétait « maman ne va pas être en colère ? », et il répondait « t'occupe gamine », un rictus collé aux lèvres, alors elle avait confiance en son grand frère. Il la fit tourner sur elle-même, enleva le premier bouton de sa longue robe rouge avant de se stopper net et de fondre subitement en larmes.
-Arrête ça Patron, arrête, se supplia-t-il lui-même entre deux sanglots d'une voix nasillarde et aiguë. C'est pas peace, ça, compléta-t-il avec un peu plus d'assurance.
Le père l'attrapa par le col de son t-shirt avant de le gifler, laissant une marque rouge sur sa joue. Le couple avait immédiatement contacté un médecin, Stéphane gueulant sur sa femme « ton fils est fou ». Mathieu avait alors commencé les séances chez le psychiatre en troisième. Il s'était tu pendant plusieurs rendez-vous, le souvenir amer de son expérience chez psychologue le hantant encore, mais il avait aujourd'hui fini par céder, peut-être à cause des baffes répétitives que lui donnait son beau-père, prétextant qu'il « jetait l'argent par les fenêtres ».
-Ne me les enlevez pas, ils sont tout ce que j'ai, avait-il simplement demandé.
En effet. Il préférait se faire cracher dessus à l'école parce qu'il était différent plutôt que de devoir affronter son quotidien seul.
-Nous sommes là pour toi Mathieu, nous les médecins et ta famille aussi. Eux, ils peuvent t'être nocifs. Regarde ce que… le Patron, l'appelles-tu, a failli faire à ta petite sœur.
Peu importe, il ne l'aurait pas fait. Parce qu'il était une partie de lui, il n'aurait jamais osé toucher à la petite Chloé avec comme but de la faire souffrir. Pas si ne serait-ce qu'une infime partie de Mathieu refusait. Ça faisait déjà plus d'un an qu'ils logeaient dans sa tête, il les connaissait par cœur. Ils étaient là pour lui. Ils le protégeaient, aussi bien des coups répétitifs que la vie lui assenait en pleine figure que de ceux qu'il se prenait réellement. Ils étaient un soutien mental, plus efficace que n'importe quel médecin bien qu'un peu loufoques. Mais ça, Mathieu savait qu'ils ne le comprendraient pas. Ils ne le comprendraient jamais.
Et c'est ainsi qu'il avait été diagnostiqué malade mental, cinglé, handicapé certains diraient même. Le constat était sans appel. Le collégien était atteint d'un trouble dissociatif de l'identité. Enfant dément, à l'esprit dédoublé, déchiré, n'était-il pas bon à se faire interner ?
Antoine était assis avec sa bande d'amis (à savoir Théo, Julien et Julie) devant la salle de sport située à un petit kilomètre seulement de leur lycée. L'entrée du bâtiment en béton était « sécurisée » par un grand portail en bois, ce qui était tout à fait stupide puisque n'importe qui en ayant la volonté pouvait facilement détruire l'immense porte. Les quatre adolescents discutaient tranquillement en attendant l'arrivée de Clément, Noémie et Aiyana qui avaient cours de sport maintenant, juste après eux. C'était leur petit rituel d'attendre leurs amis tous les mardis à cette heure-ci. Clément et Noémie étaient des amis du collège qui s'étaient retrouvés en 2d2, où ils avaient rencontré Aiyana.
Cette année, Antoine s'en sortait plutôt bien niveau socialisation. Pour une fois les gens de sa classe n'étaient pas trop détestables et il se plaisait même bien en 2d5. En plus de ça, il n'avait rencontré Julien et les autres qu'en septembre dernier et ils s'entendaient déjà très bien, ce qui changeait de ses années de collège. La diversité du lycée lui plaisait vraiment, même s'ils n'étaient que 700 élèves.
-J'ai vraiment trop la flemme de faire l'exposé de français, se plaignit Julien.
Antoine fronça les sourcils à la mention de ses devoirs pour la semaine à venir.
-Te plains pas, toi au moins t'es avec Théo. Sérieusement, c'est quoi son problème à cette folle, une semaine pour un exposé, elle a cru qu'on avait que le français comme matière ?, se plaignit le grand brun aux cheveux en vrac.
-Heureusement pas, pouffa Julie. En plus j'ai vu que The Witcher sortait bientôt, je vois déjà Antoine scotché à son ordi.
-Naaan, je joue pas à ça moi.
-Il préfère faire joujou avec Richard si tu vois ce que je veux dire, lança une voix au loin.
Les cinq compères posèrent leur regard sur le portail d'entrée du gymnase et tombèrent nez-à-nez avec leurs amis de 2d2. Clément alluma une cigarette et l'approcha de ses lèvres avant de tirer une taffe de cette dernière. Une petite lueur s'alluma au fond de ses yeux sombres et il laissa un sourire se dessiner sur ses lèvres à la sensation du tabac qui emplissait ses poumons. Sa peau mate et ses cheveux noirs de jais trahissaient ses origines hispaniques, et pour une raison inconnue de ses amis, les filles avaient souvent un faible pour lui.
Noémie n'était pas très grande, un mètre soixante-cinq peut-être et ses cheveux blonds devenaient châtains au niveau des racines. D'origine belge, elle avait hérité des yeux bleu océan de sa mère. Quant à Aiyana, elle devait être le résultat d'un des mélanges les plus improbables qui soit. Elle avait été adoptée par des parents français alors qu'elle avait six ans, et ses anciens papiers indiquaient que sa mère était d'origine tahitienne et son père jamaïcain, d'où son prénom complet Aiyana Heiura que ses parents adoptifs avaient souhaité garder. Elle avait le teint relativement foncé, des yeux en amandes, et avait récemment fait des dreadlocks après avoir déclaré « J'en ai marre des cheveux, c'est trop de la merde. »
-Alors askip le nouveau s'est évanoui ?, demanda Noémie.
-Ouais, et j'ai failli faire une chute de dix mètres, ajouta Julie. Heureusement qu'Antoine et Julien étaient à côté, sinon j'étais bonne pour l'hosto.
-Pardon ?! s'étonna Aiyana.
-C'est lui qui m'assurait, et figure-toi qu'il s'est évanoui alors que je grimpais.
-Les nains avec les nains, pouffa Antoine.
-Roh la ferme toi, le rembarra Julie en lui assenant un faible coup de poing sur le bras.
-N'empêche ça fait même pas un mois qu'il est là et il a déjà fait deux malaises, continua Théo. Vous pensez qu'il a quoi ?
-Je sais pas. Des gens disent qu'il a une leucémie ou un truc du genre.
-Mais n'imp', il pourrait même pas venir en cours, railla Antoine visiblement de mauvaise humeur.
-Moi je pense qu'il est diabétique et qu'il fait des chutes de tension, proposa Clément.
Les problèmes médicaux de Mathieu étaient devenus le sujet du moment en seconde. Personne ne savait exactement ce qu'il avait, certains affirmaient qu'il avait des migraines incessantes, d'autres disaient l'avoir vu murmurer des mots, comme s'il parlait tout seul. Il n'avait encore adressé la parole à personne de son plein gré, il ne souriait pas vraiment, et ces derniers temps il avait toujours le nez dans un tome de Game Of Thrones. Quelque part, Mathieu rappelait à Antoine la personne qu'il était avant le lycée et ça ne plaisait pas du tout au grand brun. Trop de souvenirs d'une scolarité merdique s'imposaient dans ses pensées.
-N'empêche qu'Antoine se le tape pour un exposé de français sur les Labdacides, se moqua Julien.
-PTDR. On va retrouver Mathieu chez le psy après qu'Antoine ait été accusé d'attouchements sexuels.
C'était leur délire de faire passer Antoine pour un obsédé sexuel qui faisait des choses pas nettes avec sa peluche le soir.
-Ta gueule Minecraft, grogna Antoine.
-Markgraef. C'est Noémie Markgraef, rectifia-t-elle, vexée.
C'était aussi leur délire (surtout celui du brun) d'appeler Noémie « Minecraft », faisant allusion à la ressemble entre le jeu et son nom de famille. Mais cet après-midi là, les blagues ne passaient pas, elles accentuaient simplement la tension qui s'installait petit à petit dans l'air frais de ce début décembre.
-C'est quoi cette ambiance de merde, à croire que vous avez tous décidé d'être relou, soupira Théo.
-Y'aurait pas cette ambiance de merde si vous n'aviez pas décidé de parler de ce mec, cracha Antoine en insistant sur « ce mec ». Déjà que je vais devoir me le taper pour un exposé, j'ai pas envie d'entendre parler de lui ici. Franchement ça fait chier, il peut même pas répondre à un sms quoi. J'vais devoir bosser sur une matière de merde, seul comme une merde, et encore me taper une note de MERDE.
-Moh, il est en colère parce que Mathieu a pas répondu à son message.
-J'aime simplement pas être ignoré, sinon j'en ai rien à foutre de Sommet, rétorqua-t-il.
La bande de lycéens n'avait rien vu venir, n'avait entendu aucun pas se rapprocher d'eux. En quelques millisecondes, un énorme couteau à viande était venu s'encastrer à une vitesse foudroyante dans le portail en bois sur lequel Antoine s'appuyait. Les yeux des sept compères s'écarquillèrent et tous restèrent bouche-bée face à cette... agression ? Il fallut quelques secondes avant que le brun ne reprenne ses esprits le premier, examinant le paysage de fond en comble pour voir si l'assaillant était encore là. Il aperçut ce qui semblait être un homme relativement petit et vêtu de noir filer derrière les bâtiments.
Antoine courut en direction de l'ombre, trop tard, l'homme était déjà parti. Qui est-ce que ça pouvait bien être ? Quel genre de ninja pouvait viser aussi précisément ? Parce qu'il en était sûr, l'agresseur avait raté sa cible volontairement. Aucun de ses amis n'avait de problèmes avec qui que ce soit, à part peut-être Julie qui se disait membre de la mafia des souris et trafiquante de fromage au Pays de Galle. Perdu, il retourna prudemment voir ses amis qui, pour la plupart, étaient encore stoïques.
-Qui est-ce qui- what the fuck ? Qu'est-ce que c'était ?, demanda Théo, sa voix trahissant son angoisse alors qu'il tentait d'avoir l'air serein.
-Je savais que les activités illicites de Julie finiraient par nous attirer des problèmes, réfuta Antoine.
-Tais-toi, c'est pas une affaire à prendre à la légère. L'un d'entre nous aurait pu y passer, s'énerva la fille au style lolita.
-Et je veux pas t'inquiéter, mais le mec te visait toi, renchérit Julien en fixant l'entame dans le mur de ses yeux verts.
Antoine allait répliquer quelque chose mais, en voyant les regards exaspérés de ses amis, il se la ferma. Il soupira avant de scruter une dernière fois les alentours. Cette situation était plus que perturbante.
-On devrait appeler la police, déclara Julie.
-Et puis quoi encore ?, s'indigna Noémie. Pour qu'ils disent qu'on est qu'une bande de lycéens stupides qui veulent se rendre intéressant ? Si ça se trouve c'est juste un fou qui s'est échappé de son asile.
Et à cet instant précis, la jeune belge, qui avait débité cette hypothèse débile par pur hasard, n'avait aucune idée de jusqu'à quel point ses mots pouvaient être vrais.
-On devrait rentrer au lycée, déclara le brun après quelques secondes de silence.
Clément jeta sa clope au sol et l'écrasa avec son pied avant de rentrer dans le gymnase, suivit de près par Aiyana et Noémie qui leur firent signe de la main. Les cinq autres rentrèrent au lycée, dans un silence plus pesant que jamais.
La sonnerie de 16 heures retentit finalement, libérant la 2d5 du supplice qu'était la SES. A cette heure-ci, en décembre, la nuit commençait déjà à déposer son voile sombre sur Paris. Antoine et les autres, eux, avaient décidé que c'était mieux pour le moment s'ils ne s'aventuraient pas seuls dans la ville, et surtout pas la nuit, juste au cas où l'espèce de fou de la dernière fois retentait quelque chose. Alors Théo rentrait bien évidemment avec Julie. Clément, Julien et Noémie partaient dans la même direction, n'habitant pas très loin les uns des autres. Quand l'un finissait plus tôt que les autres, il attendait. Aiyana, têtue comme elle l'était, avait décidé de rentrer seule, se sentant de toute façon plus en sécurité que les autres et étant persuadée que l'agresseur n'était qu'un imbécile qui s'amusait à effrayer les gens. « Un expert ne se pointe pas avec un vieux couteau de cuisine », disait-elle. De toute manière cette situation n'était que provisoire, histoire d'être sûrs d'être en sécurité.
Antoine, lui aussi, rentrait seul chaque soir. Et à chaque sortie, Julie lui demandait s'il était sûr que ça irait, s'il ne voulait pas qu'elle et Théo l'accompagnent chez lui. Et Antoine lui répondait toujours :
-Ça va, je suis assez grand pour rentrer seul.
Alors elle le regardait, blafarde, et on lisait une pointe de tristesse dans ses yeux. Elle laissait néanmoins un sourire se dessiner sur ses lèvres, et lui répondait de sa voix cristalline :
-D'accord, si tu as un problème n'hésite pas à appeler.
Et chacun prenait le chemin du retour.
Antoine marchait tranquillement vers sa station de bus. Il habitait dans une banlieue parisienne un peu isolée, mais pas trop loin d'ici. Dans les bons jours, il arrivait chez lui en trente minutes, et quand il avait la poisse (ce qu'il estimait être souvent) le trajet pouvait durer jusqu'à une heure. Heureusement pour lui, les bus passaient fréquemment.
Il jeta un coup d'œil à sa montre : 16h09. Son bus n'allait pas tarder, et tant mieux parce qu'un vent trop frais à son goût commençait à s'installer. Il pensa à Julie et se demanda ce que sa vie aurait été s'il avait eu un frère ou une sœur. Peut-être cool, peut-être chiante, il ne savait pas trop. Il avait toujours été couvé par sa mère, et son père avait mis tous ses espoirs en son unique enfant, mais ses illusions s'étaient peu à peu envolées lorsque Antoine avait commencé l'école. Trop introverti, ou trop timide, ou de mauvaise foi. Personne ne savait vraiment pourquoi le petit blondinet aux yeux noisette était si renfermé sur lui-même. Peut-être en avait-il tout simplement pris l'habitude.
Antoine se redessina la petite tête blonde qu'il était avant de rencontrer Théo et Julie. Parlant si peu qu'on aurait pu le croire muet. Toujours le nez dans une revue quelconque sur les jeux vidéos (et pas sur quoi que ce soit d'autre, bande de pervers!). Cet écran sur lequel défilaient les pixels, lui permettant de se défouler. Cet univers où il pouvait être qui il voulait, en l'occurrence une personne forte. La manette, son échappatoire, son seul moyen de défense contre tout ce qui l'entourait.
Mathieu lui ressemblait vraiment au fond, l'image qu'il renvoyait n'était sûrement qu'une carapace, et ses livres son mode de protection à lui.
Il fronça les sourcils à la pensée du châtain et essaya de chasser son visage de son esprit, sans grand succès. Le bus arriva finalement et Antoine entra juste après avoir laissé passer une personne âgée. Il s'assit sur un siège côté fenêtre. A cette heure-ci le bus était presque vide, contrairement à la foule puant la sueur qui se bousculait à dix-sept et dix-huit heures. Il détacha ses cheveux et posa sa tête contre le carreau, ainsi lorsque le bus démarra, les petites vibrations que causaient le contact des roues avec le bitume bercèrent le lycéen.
Il ferma les yeux et pensa à cet exposé de français. On était déjà jeudi et Mathieu n'avait toujours pas répondu ni à son appel du lundi soir, ni à ses messages.
« Salut, on se voit quand pour bosser ? » mardi, 18h17.
« Appelle quand t'as un petit moment » mardi, 21h42.
Rien. Même pas un simple « d'accord » pour montrer qu'il n'en avait pas rien à foutre. Madame Gaucher leur avait donné l'exposé lundi dernier, à faire pour lundi prochain, et le plus vieux n'était pas venu en cours depuis lundi soir. Antoine le savait, il ne le sentait pas ce gamin, autant qu'il commence à bosser seul de son côté.
Il se sentait s'assoupir lorsque qu'une vibration forte provenant de sa poche de manteau l'arracha des bras de Morphée. Il ouvrit les yeux et sortit son téléphone portable, fit une grimace entre l'incrédulité et la surprise en voyant l'appel entrant et se décida finalement à décrocher.
-Allô ?
-Salut.
Le brun sentit un frisson le traverser en entendant la voix cassée du plus petit.
-Salut Mathieu, j'attendais ton appel.
-Oui, je sais, désolé. J'étais… occupé, conclut-il après quelques secondes d'hésitation.
-C'est rien. Tu reviens quand en cours ?
-Pas avant lundi prochain.
Antoine faillit s'étouffer. Il le savait, il en était sûr.
-Quoi ?! Mais, et l'exposé ?
-Peace gros, je serais là pour le présenter avec toi, déclara-t-il avant un moment d'hésitation. Je suis libre jusqu'à ce soir, vingt heures. Ce week-end aussi peut-être, je suis pas encore sûr, gros.
Il hésita entre envoyer bouler Mathieu en lui disant d'aller se foutre de la gueule de quelqu'un d'autre et accepter sa proposition. Et puis c'était quoi cette voix soudainement embrumée et ce « peace gros » ? Il le prenait pour son frère hippie ou bien ?
Il opta finalement pour la deuxième option.
-Bon, j'arrive chez moi dans dix minutes. Si tu pouvais y être avant 17h30 ça serait vraiment cool. Je t'envoie mon adresse par message.
Il raccrocha sans rajouter quoi que ce soit après avoir entendu le bref acquiescement de Mathieu. Pendant le reste du trajet, il pensa au culot que le plus petit avait eu de s'incruster chez lui en prévenant même pas une heure avant. Certes, c'était contre son gré, mais il n'avait qu'à anticiper. Là, en plus de faire chier sa propre personne, il faisait chier Antoine qui avait passé une journée de merde et qui allait devoir se taper un travail avec un mec super, mais alors super bizarre.
Le brun se coupa dans ses propres pensées en se rendant compte qu'il n'avait pas demandé à Mathieu pourquoi il avait été absent. Oui, madame Gaucher l'énervait à tout le temps victimiser le petit nouveau, et oui son comportement d'asocial l'irritait, mais n'était-ce pas la moindre des choses de demander à son camarade de classe atteint d'une maladie étrange comment il allait après s'être absenté plusieurs jours ? Probablement pour des problèmes médicaux d'ailleurs. Antoine venait seulement de faire le lien.
Il pâlit en réalisant qu'il devenait comme ces gens qu'il méprisait tant au collège. Il restait dans son clan d'amis plus ou moins populaires, lui donnant alors à lui aussi une certaine notoriété parmi les secondes et même parmi les plus vieux, lui permettant de s'attaquer à quiconque ne lui plaisait pas sous prétexte que les autres ne diraient rien, parce qu'Antoine en quelques mois était devenu Le Antoine Daniel du bahut. Il se retrouvait maintenant à la place de ses bourreaux, et ça, il ne le supportait pas. Il fallait qu'il se rattrape ce soir.
Le bus s'arrêta finalement à son arrêt et c'est seulement en mettant la tête dehors qu'Antoine se rendit compte qu'il pleuvait. Il jura avant de sprinter jusqu'à sa maison, située quelques mètres plus loin dans la rue. Il entra en trombe dans le bâtiment à un étage et scruta la première pièce. Vide. Juste quelques bruits émanant de la cuisine.
-Bonjour mon chéri, comment étaient les cours aujourd'hui ?
Sa mère, une grande femme d'une quarantaine d'années aux cheveux bruns, mi-longs, et aux yeux noisette fit son entrée dans le salon. Elle travaillait en tant qu'hôtesse d'accueil dans Paris 6ème de et ne voyait son fils que le soir lorsqu'il rentrait des cours.
-Ça a été. Ce soir y'a Mathieu qui vient pour qu'on fasse notre exposé de français.
-Qui ça ?
-Mathieu, tu sais, le nouveau !
-Ah, lui ! Il va manger ici ?
-J'en sais rien… J'pense pas.
-D'accord, tiens-moi au courant, lui sourit-elle.
Antoine lui rendit son sourire. Sa mère représentait tout pour lui, elle était très gentille et serviable, et toujours dévouée pour ceux qu'elle aimait. Il avait d'ailleurs pris pas mal d'elle, pas seulement physiquement mais aussi et surtout mentalement.
Le lycéen monta les escaliers et poussa la porte de sa chambre. La petite pièce était peinte en un jaune moutarde beaucoup moins agressif pour les yeux que le jaune orangé de sa cuisine. A sa droite, son lit avec des draps tout aussi jaunes sur lesquels se reposait Richard, un poster Star Wars au-dessus de sa tête de lit en bois de hêtre vernis, sa table de chevet avec une lampe et son bordel dessus. En face de lui une fenêtre, un bureau d'angle en bois massif sur lequel étaient posés son très cher ordinateur, ses bouquins et le reste de son bordel qui ne tenait pas sur la table de chevet. A sa gauche, une bibliothèque surchargée de livres et de CDs en tout genre. Enfin, entre son lit et son bureau, son vieux synthétiseur, une carte du monde accrochée sur le mur et une commode en bois de hêtre massif elle aussi, avec posée dessus diverses choses plus inutiles les unes que les autres : une machine à coudre, des caleçons sales, le calendrier 2005 et son précieux ami à hélices, Samuel le ventilateur.
Antoine soupira avant de poser son sac sur son lit et de se mettre à ranger. Dommage, il avait prévu de vivre dans la crasse encore quelques jours. Il commença par les vêtements sales qu'il déposa dans le bac à linge de sa salle de bain vert pomme. En ce qui concernait les propres, il se contenta de les condenser en une espèce de boule difforme (FORME) et de les jeter dans un tiroir au hasard de sa commode. Il rangea son bureau en empilant les manuels et feuilles de cours les uns sur les autres et jeta les divers objets sur un coin du meuble. Son lit, c'était une autre affaire. Il avait toujours détesté devoir faire son lit. Le brun remit correctement sa couverture, faisant tomber Richard à ses pieds. Il ramassa la peluche avant d'aller l'entasser avec ses habits dans sa commode.
-Désolé Richard mais tu vas devoir passer la soirée ici.
On n'entrait pas dans le monde d'Antoine Daniel comme ça. Ce n'était pas à Mathieu qu'il allait présenter sa peluche fétiche à qui il manquait l'œil droit.
Il entendit soudainement le ding-dong de la porte d'entrée et, surpris, jeta un coup d'œil à son réveil. 17h08. Tiens, le petit châtain était bien en avance. Antoine se précipita vers la porte d'entrée, signalant à sa mère que cela devait être son camarade de classe, et il ouvrit la porte pour voir un Mathieu trempé de la tête aux pieds, les bras croisés et son sac à dos noir sur les épaules. Il avait l'étrange impression de ne pas faire face au même garçon qui était pourtant dans sa classe mais plutôt à quelqu'un de plus sûr de lui, de plus déterminé. De moins frêle.
Même physiquement, Antoine percevait Mathieu d'un autre angle. Sa veste noire, tout droit tirée de Mass Effect d'après Théo, qui avait d'habitude l'air trop grande pour ses petites épaules, lui allait ce soir-là à merveille. Sa peau était toujours aussi pâle, mais en ce moment même Antoine l'aurait plutôt qualifiée de laiteuse et son teint maladif faisait ressortir ses yeux. Ces yeux qui lui paraissaient d'habitude si banals et qui semblaient ce soir inviter le brun à se perdre dans l'océan bleu qui s'offrait à lui comme un spectacle des soirs d'étés. Aucune paire de lunettes n'était posée sur son nez légèrement rougi par le froid, et ses cheveux courts, blond terne, habituellement coiffés en une petite crête, étaient aujourd'hui ébouriffés par la pluie abondante et dansaient doucement sur le front du plus jeune au rythme des sifflotements du vent.
-Salut, lança Mathieu.
Le brun sortit enfin de ses pensées, se rappelant qu'il laissait son invité sur le seuil de la porte à la merci de la pluie.
-Hey, vas-y entre.
Mathieu entra dans le salon et détailla rapidement les lieux. Une grande pièce à la tapisserie beige, assez terne malgré les grandes fenêtres cachées par de longs rideaux or, de grands escaliers menant aux chambres et un mobilier en grande partie rustique. Un peu vieillot, mais ça avait du charme. A droite, une cuisine orange pétant aux portes-fenêtres donnant sur le jardin, assez étroite à cause de la grande table où la famille devait se réunir pour manger.
Madame Daniel entra dans le salon, tout sourire.
-Bienvenu, Mathieu c'est ça ?
-Oui, enchanté madame.
-Appelle-moi Valérie, dit-elle sur un ton enjoué. Tu comptes rester dîner ce soir ?
-Oh, c'est très gentil mais je vais devoir partir avant…
-Je vois ! Une prochaine fois alors !
-Bon, on monte, lança Antoine.
Il lui montra où déposer sa veste, mais Mathieu préféra la garder avec lui. Ils montèrent directement, la chambre du brun était la première sur la gauche. Les yeux du plus petit se posèrent automatiquement sur le fond d'écran de l'ordinateur et il rit doucement.
-T'avais pas plus embarrassant comme moyen pour me faire comprendre que tu trouvais ma chambre laide… ? râla Antoine.
-Non, elle est cool ta chambre, c'est ton fond d'écran…
Il n'arriva pas à finir sa phrase, coupée entre deux éclats de rire.
-Bah quoi, c'est juste un fond d'écran Team Fortress.
Les rires de Mathieu redoublèrent, ce qui vexa un poil le brun, mais il n'en fit pas la remarque et au fond était heureux que son invité se sente déjà si à l'aise. Ça l'étonnait puisqu'ils ne s'étaient jamais vraiment parlé et qu'il avait plutôt l'air du genre timide, mais Antoine appréciait la possibilité que le redoublant ne trouve pas sa compagnie désagréable. Il se rattrapait un peu de son erreur plus tôt, au téléphone. Le plus âgé finit par se calmer et poser son sac au sol.
-Donne ta veste, je te la pose en bas.
-J'ai froid.
-Elle est mouillée alors ça n'arrangera rien.
-Si, elle me réchauffe quand même.
-J'augmente le chauffage si ça peut te faire plaisir Mathieu, mais j'ai pas envie que tu mouilles mes draps.
-Y'a pas qu'avec de l'eau que je risque de mouiller tes draps gamin.
Antoine sursauta en entendant la voix subitement rauque de son camarade de classe. Il n'aurait jamais imaginé Mathieu, à qui la douceur de la nuit donnait un air de naïveté et d'innocence, capable de sortir une blague pareille. Encore moins avec cette lueur perverse dans les yeux et ce rictus collé sur son visage.
-T'as dit quoi… ?
-Rien, oublie, railla le plus vieux en retrouvant son air sérieux.
Le brun prit alors la veste de son invité, remarquant qu'il n'avait qu'un t-shirt en dessous de cette dernière. Il remarqua aussi sur son bras droit quatre petites marques rouges, ressemblant à des traces d'ongles, et un bleu sur son avant bras, dont il fit abstraction. Les problèmes de Mathieu ne le regardaient en aucun cas.
Les deux garçons sortirent leur classeur de français et s'installèrent sur le bureau d'Antoine. Les Labdacides… la lignée avec un destin de merde depuis que Laïos avait séquestré Chrysippe pour en faire son amant et que Pélops avait invoqué Apollon pour les maudire (on dirait que je parle de Pokémons…). Et Chrysippe se suicida alors. Puis Laïos épousa Jocaste, qui enfanta d'Œdipe, qui tua son père et épousa sa mère pour avoir quatre enfants avec elle, dont Antigone qui finit par se suicider, ainsi que sa mère lorsqu'elle apprit l'inceste. Des suicides partout, partout partout.
Ils passèrent deux bonnes heures à trouver les différentes versions célèbres du mythe et à tout comparer, surtout parce que leurs recherches étaient entrecoupées de discussions en tout genre.
-T'es venu à pied ?
-Nah, mon beau-père m'a déposé devant chez toi.
Ou bien :
-Tape « gaufre bleue » dans la barre de recherche Google.
-Putain c'est écœurant, s'exclama Antoine après s'être exécuté.
Ou encore :
-Minecraft ou Soul Fighter ?
-Bordel, c'que t'es ringard, se moqua le plus petit.
Et ils allaient ainsi d'un sujet de conversation à un autre, Mathieu soutenant sa thèse qu'aucun jeu ne battrait un jour Mass Effect et Antoine répliquant que le nouveau RPG n'était rien face à Team Fortress et qu'il n'y toucherait pas, dégoûté par l'amour que tout le monde portait à ce jeu. Leur conversation endiablée avait été coupée par l'arrivée du père d'Antoine, qui lança un « Salut les d'jeun's » avant d'aller s'installer dans le canapé du salon. Ils s'étaient finalement mis d'accord sur le fait que Final Fantasy 7 était la référence du RPG et qu'utiliser des elfes comme avatar était totalement gay. Antoine avait même fini par trouver le plus vieux sympathique.
-De toute façon je finirais bien par te faire jouer à un truc moins naze que ton Team Fortress. Ça doit pas être bien compliqué à trouver, lança Mathieu en ouvrant son classeur de français pour y déposer une feuille.
-Quand les cochons auront des ailes, très cher.
Mathieu sourit et agrippa son sac avant d'en sortir une canette de Redbull. Le brun mit un certain temps, mais il finit par comprendre la mauvaise blague du garçon qui le fixait toujours en souriant.
-Cette blague était de très mauvais goût.
-N'est-ce pas ?, pouffa Mathieu avant de jeter son classeur dans son sac et de le refermer.
-Pourquoi tu te trimballes avec des canettes de Redbull même ?
-A ton avis ? Je les bois. Bon, il est temps pour moi de rentrer.
-Déjà ?, s'étonna le brun en jetant un coup d'œil à son réveil.
-Et ouais. On se revoit lundi.
Il raccompagna son invité jusqu'à la porte d'entrée ou régnait une odeur de poulet, sûrement le repas du soir pour Antoine. La voiture du beau-père de Mathieu, une Opel Meriva grise, était déjà garée en face de la maison. Le petit châtain soupira avant de descendre les marches du palier de la maison à la devanture sobre mais fut interrompu par le brun.
-Mathieu ?
-Hm ?, fit l'intéressé en se retournant.
-Envoie-moi un message quand tu peux.
Il lui répondit par un sourire qu'Antoine jugea ravissant et couru vers sa voiture en entendant son beau-père klaxonner pour qu'il se dépêche. Il n'avait jamais remarqué que ses yeux souriaient lorsqu'il riait, semblant renvoyer une tendresse infinie à quiconque les croisait. Ce soir, Antoine avait découvert un tout nouveau Mathieu, bien qu'il avait eu quelques réactions bizarres lui rappelant fortement le petit introverti du lycée. Sur cette pensée, Antoine ferma la porte et remonta dans sa chambre.
Il s'installa sur son lit, repensant malgré lui à l'hématome imposant sur l'avant bras du châtain tout en savourant le calme de sa banlieue parisienne. Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir fait ? Et ces marques rouges, étaient-elles dues à sa maladie plus que mystérieuse ? Il se demanda aussi quel genre d'homme était le beau-père de Mathieu, il avait l'air assez… sévère.
-Antoine, le dîner est prêt !
Il se leva en entendant sa mère, s'étira en se plaignant de ne pas avoir pu profiter de son lit et se dirigea vers sa porte avant de se stopper net. Il se retourna vers son bureau et aperçu une feuille avec des notes dessus qu'il avait repérée du coin de l'œil en se redressant. Antoine s'empara du papier et se rendit compte que ce n'était pas son écriture, il en déduit donc que ça devait être une feuille de cours que Mathieu avait oubliée ici. Ça ne l'intriguait pas tant que ça, non, ce qui le tracassait, c'était le dessin dans la marge. Quatre petits bonhommes, apparemment à l'effigie du châtain, se tenaient côte à côte. L'un était déguisé en panda, souriait et portait un micro à ses lèvres. Un autre était vêtu de noir, une clope au bec, des lunettes teintées posées sur son nez et un sourire malsain au bout des lèvres. Le troisième pleurait, était habillé avec un t-shirt Captain America et une casquette trônait sur sa tête. Les yeux du dernier étaient cachés par des lunettes fuchsias, il avait un joint coincé entre ses lèvres et souriait béatement en remettant son bob en place.
-Antoine, dépêche-toi, lança son père depuis les escaliers.
-Ouais, j'arrive.
En effet, il avait découvert un tout autre Mathieu Sommet.
Voilà, j'espère que ça vous aura plu! (si oui les reviews sont les bienvenues, et si non... bah elles le sont aussi x))
Passez de bonne fêtes et on se retrouve avant Nouvel An 2017 pour la suite :)
PS: un grand merci à Mathieu pour ces six années délirantes passées avec SLG. J'ai hâte de le voir revenir en pleine forme et avec de nouveaux projets, même si "Salut les Geeks" va quand même énormément me manquer. Kisses :3
