Comme tous les jours depuis presque un mois, je me réveillai au son de « Fireworks » de Katy Perry. Non pas que je sois une grande fan de la chanteuse mais ma filleule de huit ans avait traficoté mon portable un soir où Nina et moi étions absorbées dans une de nos conversations légendaires et je ne m'étais jamais décidée à changer les paramètres de mon réveil. Et puis je devais avouer que les paroles de la chanson me plaisaient bien et m'aidaient à me lever pour affronter les journées de boulot déplaisant comme celle qui m'attendait.

Une douche et un café plus tard, je sortais de chez moi et me fondais d'un air résigné dans les bouchons matinaux qui parsemaient quotidiennement ma route jusqu'au bureau. A neuf heures pile, j'étais assise en face de Mme Whislaw, le dossier contenant les photos sans équivoque de la veille et le compte-rendu complet de mes investigations dans les mains. Je lui tendis l'enveloppe kraft en gardant une expression neutre. Il était déjà assez gênant de se savoir trompée sans avoir en plus à supporter le regard plein de pitié de celle qui l'avait découvert. Les regards condescendants ne manqueraient sûrement pas d'ici quelques temps…

Elle esquissa un sourire et me dit calmement:

« Vu l'épaisseur de l'enveloppe, j'imagine qu'il y a des révélations intéressantes dans ces feuillets. » Puis après un petit silence, elle ajouta en soupirant « C'est bien. Merci pour ce travail efficace Mlle Johnson ».

Elle se leva, me tendit un chèque déjà rempli et quitta mon bureau en me faisant signe que ce n'était pas la peine que je la raccompagne. Finalement, je préférais encore ça à la cascade de larmes et au désarroi auxquels je devais parfois faire face…

Bien, je n'avais pas d'autres affaires en cours pour le moment. Mon regard glissa vers la pile de papiers administratifs que j'avais laissé s'entasser ces dernières semaines sur mon bureau. Cela ne servait à rien de faire la grimace, il fallait bien s'y mettre un jour ou l'autre. Je m'attelais donc à cette tâche ingrate qui m'occupait toute la journée. Je ne m'arrêtai que quelques instants pour grignoter un sandwich en lisant le journal aux alentours de midi. A 19h38, je relevai finalement la tête après avoir ajouté un point final à ce gigantesque casse-tête. Je serais tranquille pour un moment et j'allais passer un week-end en paix avec ma conscience… Je baissai les stores et attrapai mon sac puis me dirigeai vers la sortie quand quelqu'un toqua à la porte de mon bureau. Je soupirai. Non mais franchement, certaines personnes ne reculaient vraiment devant rien. 19h40 un vendredi soir ! Je m'apprêtai à rembarrer gentiment le visiteur tardif mais lorsque je lui fis face, je sus instantanément que ma journée n'était pas encore terminée…

La jeune fille qui se tenait devant moi semblait désespérée, inquiète mais surtout… apeurée. J'appris rapidement qu'elle s'appelait Isabella Patriarca et qu'elle avait 17 ans. Une fois assise en face de moi, elle m'exposa sa situation :

« Je ne savais pas vers qui me tourner et puis j'ai vu votre annonce dans le journal. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m'aider… Elle paraissait hésiter et je l'encourageai d'un petit sourire qu'elle me retourna à continuer son récit. Voilà, ma sœur Elena a disparu depuis hier. Elle n'est pas rentrée dormir à la maison hier soir et n'est toujours pas revenue depuis. Je crois qu'il lui est peut-être arrivé quelque chose et j'ai besoin que vous la retrouviez.

-Quel âge a votre sœur Mlle Patriarca?

-Vingt-deux ans.

-Dans ce cas, il n'est sans doute pas nécessaire de s'alarmer. A cet âge, il est assez fréquent que les jeunes découchent vous savez. Elle ne devrait pas tarder à rentrer à la maison, sans doute ce week-end, au plus tard lundi. Qu'en pensent vos parents ?

-Laissez mes parents en dehors de cela, me rétorqua-t-elle sur un ton sans doute plus brusque qu'elle ne l'aurait voulu. Après avoir regagné un semblant de calme, elle ajouta : c'est pour ça que je suis venue vous voir. Je savais que la police ne m'écouterait pas. J'ai suffisamment d'argent pour vous payer et bien, alors acceptez-vous de rechercher ma sœur, oui ou non ? »

La peur avait quitté ses yeux que faisait maintenant briller la détermination. Après tout, cela me changerait des affaires d'adultères et me permettrait de me faire un peu d'argent facilement puisque même si, comme ce serait probablement le cas, la jeune fille rentrait chez elle d'ici lundi, j'encaisserais un acompte. Sur ces pensées, j'acceptai l'offre d'Isabella. Mon week-end ne serait sans doute donc pas de tout repos…

« Bien, pour commencer je vais avoir besoin de quelques informations complémentaires afin de pouvoir réaliser une enquête de voisinage ce week-end. »

-Je lui posais donc quelques questions de routine et relus mes notes à voix haute de façon à ce qu'elle vérifie la véracité de mon résumé.

« Elena Maria Blanca Patriarca, vingt-deux ans, nationalité américaine, résidant au 54 Beacon Street, Boston, Massachussetts. A disparu depuis le jeudi 5 septembre 2010, 10h30. A été vu pour la dernière fois par sa petite sœur, Isabella Merry Alicia Patriarca, dix-sept ans, nationalité américaine, résidant au 54 Beacon Street, Boston, Massachussets, alors qu'elle quittait le domicile parentale pour se rendre à l'université de Boston au 1 Silber Way où elle étudie au sein de la faculté de droit. Elle portait alors un jean denim bleu foncé, un col roulé rouge et un gilet noir sous un manteau duffle-coat gris perle ainsi qu'une paire d'escarpins noirs. Pas d'ennemis connus. »

« Tout ceci est-il juste Melle Patriarca ? Isabella hocha la tête sans un mot. Bien, je commencerai donc mes recherches dès demain. Une dernière question, comment Elena a-t-elle l'habitude de se rendre à l'université ?

-En voiture. Anticipant ma prochaine question, elle ajouta rapidement, une Mini vert anglais. Je ne connais pas le modèle mais la plaque d'immatriculation est ELE 988, le début de son prénom et la fin de sa date de naissance me précisa-t-elle comme pour justifier sa connaissance.

-Bien. Je crois que j'ai tout ce qu'il me faut. Je vous tiendrai au courant dès que j'aurai du nouveau. De votre côté, laissez-moi savoir si votre sœur a donné des nouvelles ou si elle rentrée. »

Isabella se leva et je fis de même. Nous descendîmes ensemble après que j'eus éteint la lumière et fermé mon bureau. Avant de s'engouffrer dans un taxi, elle me sourit doucement et pour la première fois je vis sur son visage encore enfantin une expression emplie d'espoir, timide certes mais espoir tout de même. La voiture s'éloigna et je la perdis de vue. Je jetai un coup d'œil à mon téléphone et remarquai cinq appels en absence de Nina. Oh non, non, non, non, non ! J'avais complètement oublié cette foutue soirée de charité. 20h08. A cette heure-ci, le trafic ne devait pas être trop dense et si ça roulait bien, je pouvais me préparer et passer prendre Nina aux alentours de 21h00. Nous n'aurions qu'une petite demi-heure de retard… Elle allait me tuer…