CHAPITRE 2
Quelques minutes plus tard, Arthur, Merlin et Gwen rejoignaient tous les trois la salle du trône où les conseillers attendaient leur Roi le visage grave et l'oeil inquiet.
Arthur les écouta lui faire un rapport détaillé sur la situation de Camelot.
Celle-ci était loin d'être réjouissante.
Non contente d'avoir brûlé tous les champs du royaume, Morgane avait aussi dilapidé les stocks de vivres qui avaient été placés dans la réserve royale pour faire manger les hommes d'Hélios. Il restait peut-être de quoi tenir pendant sept jours, après quoi le peuple se retrouverait en proie à la famine.
Comment Morgane avait-elle pu se montrer aussi peu prévoyante ? se demanda Arthur, interloqué, en prenant la pleine mesure du désastre qu'elle avait provoqué.
Ils avaient pourtant été élevés par le même homme, et ils avaient appris ensemble en quoi consistaient les responsabilités du règne. La bonne gestion des biens en faisait partie.
A quoi bon faire un coup d'Etat, si c'était pour ruiner le pays et les gens qui y vivaient ?
Comment Morgane espérait-elle se faire obéir, ou respecter du peuple, en le mettant à mal comme elle l'avait fait ?
Arthur avait beau y réfléchir, il ne comprenait pas la logique de sa sœur.
Il se souvenait bien de l'époque où elle distribuait en personne les vivres des cuisines royales aux pauvres gens affamés en période de crise. Elle avait du cœur, alors, et, comme lui, elle était profondément touchée par la détresse des plus malheureux... Comment avait-elle pu changer à ce point ? Il fallait qu'elle ait été aveuglée par sa soif de vengeance pour faire preuve d'une rage si destructrice dans sa manière de diriger.
Et maintenant, c'était à lui de trouver une solution pour résoudre cette situation impossible... mais il n'en voyait aucune. Il ne pouvait tout de même pas faire pousser de nouvelles récoltes comme par magie !
-Qu'en penses-tu, Guenièvre ? demanda-t-il, en se tournant vers sa femme, qui était assise à côté de lui.
Elle avait gardé le silence pendant que les conseillers parlaient, et il voyait à son regard qu'elle était aussi inquiète qu'il l'était lui-même.
-Nous n'avons pas le choix, Arthur, lui répondit-elle solennellement, en le regardant de ses yeux noirs et graves. Quoiqu'il arrive, il est hors de question que nous laissions les gens de Camelot mourir de faim. Il nous faut donc demander de l'aide aux royaumes voisins pour reconstituer nos stocks de vivres en attendant de pouvoir ensemencer la prochaine récolte.
Arthur hésita.
Il savait que c'était une solution que son père aurait désapprouvée, et il vit plusieurs conseillers faire grise mine à cette idée. Uther aurait considéré que c'était se mettre en position de faiblesse, que de quémander le secours de Rois étrangers. Mais d'un autre côté... quelle autre possibilité avait-il ? Jamais il ne pourrait supporter de voir son peuple affamé; mieux valait encore se mettre en dette...
et passer pour faible aux yeux de ses alliés.
-Est-ce vraiment la seule solution ? insista-t-il.
Mais aucun de ses conseillers n'eut rien d'autre à proposer.
-Je n'en vois aucune autre, répondit enfin Gwen, en secouant la tête. Il faut parfois savoir mettre sa fierté de côté pour le bien de tous.
Arthur acquiesça, et réfléchit aux alliés susceptibles de leur venir en aide.
-Très bien, dit-il, ayant pris sa décision. Je m'en vais de ce pas rencontrer la Princesse Mithian pour quérir son aide. Que mes chevaliers se préparent à n'avons pas de temps à perdre, nous prendrons la route d'ici deux heures...
Il se retourna vers Guenièvre, et posa sa main sur la sienne en annonçant à tous :
-La Reine me remplacera à la régence du royaume pendant mon voyage. J'ai toute confiance en elle pour gérer la situation à Camelot en mon absence et je souhaite que vous l'écoutiez comme si je vous parlais moi-même.
Merlin était fier d'Arthur et de la confiance qu'il témoignait envers Gwen en lui laissant les rênes de Camelot en son absence. Il avait un peu craint qu'encore échaudé par la récente « trahison » de sa fiancée, son ami ne soit réticent à partager la direction du royaume avec elle. Il s'était trompé, et il n'aurait pas pu en être plus heureux. Après tout, quels que soient les différends qu'ils avaient pu avoir entre eux, Arthur savait que Gwen aimait le peuple de Camelot autant qu'il l'aimait lui-même...
Il faisait preuve de sagesse en lui confiant cette responsabilité.
Alors qu'ils quittaient la salle du conseil, Merlin ne put s'empêcher de sentir une vague de bonheur l'envahir tandis qu'Arthur et Gwen échangeaient un regard tendre.
Rien n'aurait pu le réjouir davantage que de voir ses amis enfin mariés et régnant ensemble.
Ils se méritaient tellement l'un l'autre !
Ils avaient su se pardonner, et Merlin était fier d'eux, mais il aurait, plus que tout, aimé pouvoir faire la vérité sur les funestes évènements qui avaient conduit au bannissement de Gwen, de sorte de laver à jamais la mémoire de son cher ami Lancelot.
Il repensait souvent à Lancelot, et il lui manquait.
Depuis le début – depuis la lance enchantée qui avait tué le griffon – Lancelot avait su la vérité à son sujet. Il ne l'avait jamais jugé. Il l'avait encouragé à la magie, conscient de ce qu'elle lui était aussi intuitive et naturelle que l'était son épée à son poing de chevalier...
Quels beaux exploits ils avaient accompli ensemble ! Comme lorsqu'ils avaient vidé la coupe de vie du sang des combattants immortels de Morgause... ou lorsqu'ils avaient défait les Dorocha grâce à l'aide de Kilgarrah.
C'étaient tous les petits moments de complicité qu'ils partageaient qui lui manquaient maintenant qu'il était parti, comme la chemise tachée de vin qui sur un sortilège redevenait blanche, ou le fait de pouvoir enflammer un feu en sa présence sans pour ce faire avoir besoin d'amadou...
C'était le genre de chose qu'il aurait rêvé de pouvoir vivre avec Arthur, et qu'il ne pourrait jamais partager avec lui, parce qu'il l'avait définitivement tourné contre la magie le jour où il avait tué Uther en tentant de le sauver.
Pour l'instant, tout allait pour le mieux dans le couple royal, mais Merlin craignait que l'ombre du passé ne revienne hanter les deux personnes qu'il aimait le plus au monde, et il aurait tant voulu pouvoir l'écarter ! Expliquer qu'un Lancelot issu des ténèbres avait eu pour mission de la séduire aurait certainement aidé à dissiper les doutes qu'Arthur avait peut-être encore à propos de sa femme.
En tout cas, il était fier de Gwen, et de la manière dont elle prenait à cœur ses nouvelles responsabilités de Reine.
Une autre jeune mariée aurait été attristée de voir son mari la quitter si vite après les noces, mais lorsqu'Arthur, la devançant, partit avec ses chevaliers discutant des préparatifs du départ, elle ne se montra aucunement troublée.
Se retournant vers Merlin, elle dit simplement, avec un grand sérieux :
-J'espère que je serai à la hauteur.
-Je suis certain que tu le seras, lui répondit-il chaleureusement. Crois-moi, Arthur ne te fais pas confiance pour rien.
Elle eut un sourire hésitant.
-Je ne m'attendais pas à me retrouver si vite seule pour devoir tout gérer, admit-elle. J'ai un peu peur de ne pas m'y prendre aussi bien qu'il le ferait lui-même...
-Je suis sûr tu apprendras vite, lui dit encore Merlin. Arthur sera vraiment fier de toi à son retour, c'est une certitude.
Le sourire de Gwen se fit plus doux et elle dit :
-Merci, Merlin. Je sais que, quoiqu'il arrive, je peux toujours compter sur ton soutien... Arthur a de la chance de t'avoir avec lui dans toutes ses aventures. Pour cette fois-ci, j'avoue que j'aimerais pouvoir te garder ici avec moi, mais il semble que je doive apprendre à me débrouiller toute seule...
Merlin eut fort à faire pour préparer les affaires d'Arthur.
C'était toujours comme ça quand ils partaient en voyage: il lui incombait de penser à toute la logistique. Les épices pour saler le repas, les marmites et les casseroles pour le préparer, les brosses pour faire la vaisselle. Le sac d'Arthur, avec ses vêtements de rechange, le matériel pour polir son armure et faire briller ses bottes (il fallait bien le rendre présentable et il aurait été bien incapable de s'en charger lui-même).
L'avoine pour les chevaux, les cartes pour le plan de route, les couvertures pour le campement.
Il devait penser à tout, tout planifier, tout prévoir...
Il y était tellement habitué qu'il n'était même plus obligé de réfléchir pour tout empaqueter dans le bon ordre.
Au fil des années, il avait cessé de voir ces tâches comme des corvées ingrates pour les considérer comme un gros travail d'organisation nécessaire.
Arthur ne pouvait pas être efficace s'il était obligé de se concentrer sur des détails.
Merlin était là pour qu'il puisse se consacrer à son véritable devoir... et sur les obligations liées à son règne.
Par moments, il ne savait plus très bien s'il était son serviteur, son conseiller, son protecteur, son confident, son ami, sa mère, ou toutes ces choses à la fois. Ce qui était certain, c'était qu'Arthur occupait la place centrale de sa vie depuis le jour où il lui avait demandé : «Dis-moi, Merlin, sais-tu marcher sur les genoux ?».
Il était loin d'imaginer que les choses finiraient ainsi entre eux quand il lui avait sauvé la vie pour la première fois... A l'époque, devenir le serviteur d'Arthur lui avait fait l'effet d'une condamnation à perpétuité.
Pourtant, aujourd'hui, il ne se serait vu servir personne d'autre qu'Arthur, avec son caractère insupportable au réveil, son humour taquin, son arrogance perpétuelle... et son cœur immense.
Le cœur immense d'Arthur Pendragon contrebalançait, il fallait bien l'avouer, tous ses petits défauts, réussissant à les rendre inoffensifs et insignifiants si insupportables soient-ils.
C'était un Prince qui n'avait pas hésité à donner son cœur à une simple servante parce qu'il avait vu en elle une femme exceptionnelle, un Prince qui avait fait d'un garçon que tout le monde considérait comme un idiot son ami et son conseiller parce qu'il connaissait son dévouement et sa loyauté.
Aucun homme de sa naissance n'aurait osé faire une telle chose : choisir comme ses appuis les plus solides deux personnes que nul n'estimait en-dehors de lui, et donner de la valeur à leurs opinions que n'importe qui d'autre aurait méprisées...
Arthur savait distinguer la véritable valeur des êtres sous leur apparence. Il ne s'arrêtait pas aux titres ou à la naissance des gens. Lorsqu'il aimait, il le faisait sans concessions, et à quiconque se montrait fidèle envers lui, il offrait une fidélité semblable.
Lorsqu'il écoutait son cœur, il était capable de faire des choses surprenantes et extraordinaires.
C'était l'une des innombrables raisons pour lesquelles Merlin aurait été prêt à donner cent fois sa vie pour lui.
Et c'était aussi pourquoi il lui semblait si naturel de le servir.
Il avait terminé les paquetages et il était en train de seller les chevaux, quand Arthur le rejoignit dans les écuries.
Il semblait un peu préoccupé.
-Eh bien, Sire, dit Merlin avec un petit sourire. Que vous arrive-t-il ?
Arthur lui adressa un regard pensif.
-On dirait que la perspective de quitter Gwen pour passer quelques jours avec moi ne vous sourit guère, le taquina Merlin. Je comprends que vous préfériez dormir avec elle mais ma compagnie n'adoucira-t-elle pas votre séparation ?
-Justement, dit Arthur, avec un soupir. Pour cette fois, Merlin, je ne veux pas que tu m'accompagnes.
Merlin cessa aussitôt ses plaisanteries pour adresser à Arthur un regard soucieux.
-Comment ça ? demanda-t-il, troublé à la pensée de ne pas être présent pour protéger son ami lors de son voyage.
-C'est la première fois que Guenièvre se retrouve à la tête de Camelot et je crains que beaucoup de mes conseillers n'en profitent pour la tester. Malgré ce que je leur ai dit, je redoute qu'ils ne mettent ses nerfs à rude épreuve en mon absence. Beaucoup d'entre eux sont de la génération et de l'éducation de mon père; ils ne voient encore en elle qu'une simple servante qui a usurpé à la fois mon cœur et la couronne; ils ne savent rien de toutes les années où elle m'a soutenu en secret et quand ils pensent à elle... c'est de sa trahison qu'ils se souviennent... J'aurais bien demandé à Gaïus de veiller sur elle, mais je ne peux pas le rappeler des villages où je l'ai envoyé. Les hommes d'Hélios ont fait tant de blessés sur leur passage... et Gaïus est notre meilleur médecin ! Je ne sais à qui me fier pour demeurer aux côtés de Guenièvre en mon absence hormis toi..
-Je comprends, acquiesça Merlin, d'un ton solennel.
Arthur s'agita et détourna le regard, tandis qu'il continuait, gêné :
-Merlin, je tiens à elle plus qu'à ma propre vie. Je me souviens que tu l'as toujours défendue, quoique les autres pouvaient penser d'elle, y compris quand je ne voulais plus prononcer son nom moi-même... C'est pourquoi je te demande de rester auprès d'elle, et de la soutenir comme tu l'as toujours fait pour moi. Je ne pourrais pas imaginer pour elle d'aide plus précieuse que la tienne... Et je sais qu'elle aura besoin d'aide dans les prochains jours.
Merlin hocha la tête, profondément touché, tandis qu'Arthur posait une main amicale sur son épaule.
-Je ferai tout ce qu'il faudra pour l'aider, vous avez ma parole, promit-il.
-Je sais que tu ne dis pas cela à la légère, acquiesça Arthur, avec douceur. Nous n'en avons pas reparlé... Mais je ne pourrai jamais oublier la manière dont tu t'es comporté lors de la dernière attaque de Morgane. Tu es resté à mes côtés comme seul un véritable ami l'aurait fait, et tu n'as pas cessé un instant de croire en moi...
Ceci étant dit, Arthur enfourcha son cheval et quitta les écuries.
Merlin le regarda partir, encadré de Gauvain, Elyan, Léon et Perceval, la garde de Camelot derrière eux. Une part de lui regrettait de ne pas pouvoir les accompagner. Mais d'un autre côté, il savait qu'Arthur avait raison.
Il serait plus utile ici, avec Gwen, qu'avec eux à la cour de la Princesse Mithian...
