2.
Trente ans après la première tombe creusée sur une Terre balbutiante, une seconde l'avait été, juste à côté.
- J'aurais préféré une inhumation spatiale, voire à la viking, murmura le capitaine de l'Arcadia. La Terre est encore tout sauf un endroit sûr !
- C'était la volonté de Yama, chuchota en retour Kei. Il souhaitait reposer auprès d'Ezra. La vie les a séparés, ils sont réunis dans la mort.
- Toujours aussi romantique, toi ! Yama est mort, le seul qui pouvait l'être, de façon presque naturelle à bord. Et il y a désormais Alban qui est le véritable espoir de notre groupe de damnés errants.
Kei fronça les sourcils.
- Qu'allons-nous devenir, à présent, capitaine ? Avons-nous des projets, un cap ?
- Yama m'a demandé de visionner le message qu'il a enregistré peu avant que la maladie ne le cloue au lit. Je le ferai dès demain. Ensuite, j'aviserai. Nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas ?
- Tu as un sens de l'humour déplorable.
- Je n'ai jamais eu le sens de l'humour !
- Oui, je savais. J'essayais d'être gentille !
- Si tu pouvais demeurer sérieuse, entre deux œillades, ça m'ira. Sinon, l'éternité sera encore plus longue qu'imaginé !
- Ah, tu as remarqué ?
- Avec les talons aiguilles de tes cuissardes martelant le sol, difficile de ne pas te voir venir ! Mais la gaudriole ne nous concerne plus.
En dépit du recueillement ambiant, la blonde seconde se permit un rire à voix très basse.
- J'espère que tu répèteras cela à Alban, pour lui expliquer comment il est venu au monde. Au fait, merci, Albator.
- De quoi donc ?
- D'avoir dit à Yama qu'il était le père de ton fils ! Le doute l'a toujours habité. En fait, jusqu'à ce mensonge, personne ne savait vraiment lequel de vous deux…
- Et il avait besoin de partir tranquillement. Il n'allait plus venir me disputer cette paternité, je ne risquais rien à lui mentir !
- Mais c'était important, insistant Kei. Ça, c'était vraiment très gentil.
- Je ne le suis pourtant pas. Je suis une raclure de pirate, maudit, perdu, et sans plus aucun avenir. Je n'avais donc rien à perdre. Et je me fous du quotidien, il a une fâcheuse tendance à être banal et répétitif au possible ! gronda Albator en retournant vers la navette qui l'avait amené sur le sol terrestre.
Mais battant en retraite, le grand pirate balafré revint vers la tombe fraîchement creusée, écartant la terre pour glisser une fleur sur le monticule.
- Maintenant, rentrons à bord, c'est le seul endroit sauf que nous ayons, tous ! Il l'a toujours été, et cela se confirme encore en ce jour.
- Il faudra aussi le dire au petit, glissa encore Kei.
- Je ne suis pas sûr que cela lui fasse très plaisir… A-t-il vraiment besoin de savoir ? Il est déjà le fils de tous à bord !
- C'est essentiel ! Alban a treize ans, il n'est que temps qu'il sache !
Docile au boîtier de commande, le robot polissait consciencieusement le sol.
- Je t'avais dit qu'il fonctionnerait, Toshiro !
- Mais, Alban, je n'ai jamais douté de ton sens de la mécanique. Beau travail, cliqueta le Grand Ordinateur de l'Arcadia. Quel sera ton prochain projet ?
- Je n'y ai pas encore réfléchi, avoua l'adolescent en fourrageant dans ses boucles couleur de caramel. Et puis, ça dépendra de mes corvées et de ma formation. Le capitaine a dit que j'avais à assurer plus de responsabilités à bord.
- Oui, je sais. Tu grandis, Alban. Le temps est venu pour de grands changements.
De la tristesse illumina les prunelles vertes du jeune garçon.
- Si ce sont des bouleversements comme la mort de Yama, je n'en veux pas !
- Personne ne décide de ce genre de choses, remarqua Toshiro. La première des choses sera de savoir si nous restons dans ce quadrant ou non.
- Crois-moi, tu seras le premier au courant, jeta Albator depuis le seuil de la salle. Alban, tu n'as pas des tâches à ton programme ?
- Je vais m'occuper de la maintenance des radars…
- Est-ce que Kei t'a convaincu ? reprit Toshiro une fois que les portes de l'ascenseur se soient refermées sur Alban.
- Je crains qu'effectivement ce ne soit inévitable… Tout n'est qu'illusions, je ne sais pas si certaines vérités sont bonnes à dire !
- Tu ne peux pas garder plus longtemps le silence sur un sujet aussi sérieux et sensible ! Alban est assez grand pour comprendre.
- Je sens que de durs lendemains se préparent, à plus d'un titre !
