Prédateurs
Disclaimer: Tous les personnages de cette fic, à l'exception de Soria Lestrange et de quelques personnages secondaires, sont propriété exclusive de JK Rowling et je ne me fais aucun argent sur son dos! (je vois mal comment convaincre qui que ce soit de dépenser une Noise pour ce truc^^)
Pairing: LV/OC (pas tout de suite cependant)
Rating: M
NdA: Merci beaucoup pour vos commentaires! J'espère que cette suite ne vous décevra pas trop.
J'ai essayé de ne pas trop déformer l'Histoire de France (avec un grand "h" même si c'est trèèès pompeux) pour l'adapter à mon intrigue, mais je tenais à présenter d'ores et déjà mes excuses aux puristes au cas où j'aurais commis de graves fautes de chronologie. L'idée est partie des origines françaises de la famille Black et j'espère être parvenue à construire quelque chose d'à peu près cohérent...
Dans tous les cas, ce chapitre est d'une longueur respectable pour une fois! (fière de moi LoL). Je pense que ceux qui suivront seront d'une consistance à peu près équivalente, mais les écrire prendra un certain temps.
Bonne lecture, sans oublier la petite review! (quand je pense qu'à peine 5% des lecteurs en laissent en moyenne, la fumée me sort par les nazeaux...)
xXx
Chapitre 1: Galerie des glaces
Avril 1976
Du recoin sombre où elle était agenouillée, Narcissa Malefoy avait une vue imprenable sur le généreux postérieur d'Avery, qui se trémoussait le plus discrètement possible pour tenter de soulager ses jambes ankylosées par l'immobilité. Se détournant de cette vision peu ragoûtante, elle risqua un coup d'oeil timide en direction de sa soeur.
Le visage de Bellatrix était parfaitement neutre, ses grands yeux sombres braqués sur le visage reptilien et diaphane de l'homme qui les haranguait, les transportait, leur Maître à tous. Cette impassibilité apparente (elle ne pouvait être qu'apparente avec un tempérament aussi volcanique) plongeait Narcissa dans un profond malaise dont elle ne parvenait pas à identifier la cause.
A sa gauche, les orbes métalliques et froides de Lucius guettaient la moindre crispation de son joli front. Son futur mari avait de nombreux défauts mais on ne pouvait guère le taxer d'indifférence. C'était parfois un peu envahissant, mais elle savait qu'elle pouvait compter sur lui.
Narcissa se mordilla délicatement les lèvres et passa une main nerveuse sur sa nuque. D'ordinaire, les réactions -souvent violentes- de Bellatrix étaient facilement repérables et évitables. Cette attitude détachée, comme si même les paroles du Seigneur des Ténèbres, qu'elle buvait d'habitude comme un divin nectar, ne l'atteignaient plus, ne lui ressemblait pas...
-Vous vous inquiétez pour rien, ma chère, chuchota Lucius contre son oreille. Le Seigneur des Ténèbres était plutôt insatisfait de la façon dont votre soeur a combattu sur le Chemin de Traverse, mais je puis vous assurer que son châtiment fut mesuré.
Narcissa eut un petit rire nerveux. Tout le monde ici avait encore en tête l'attitude plus qu'inhabituelle de Bellatrix la dernière fois que les Mangemorts s'étaient gentiment expliqués avec les membres de l'Ordre. La jeune femme qui d'ordinaire s'en donnait à coeur joie, fauchant les vies gaiement et torturant à tour de bras, avait combattu de façon si médiocre qu'elle s'était retrouvée acculée par deux Aurors et n'avait eu la vie sauve que grâce à l'intervention de Dolohov.
Violemment sommée par Lord Voldemort de fournir une explication, elle était demeurée silencieuse et figée, les yeux rivés sur le sol comme un enfant pris en faute. Sa grossesse lui avait épargné une dose excessive de Doloris et tout le monde s'était rabattu sur ce prétexte pour expliquer son comportement. Une simple histoire d'hormones, donc.
Et ça avait été le début de la foire d'empoigne...
En un rien de temps, tous les flatteurs étaient sortis du bois. On se pressait pour être au plus près du Maître alors que l'instinct de survie le plus primaire commandait plutôt de fuir à toutes jambes, on le buvait des yeux, on approuvait avec ferveur la moindre de ses paroles, on aurait été près à marcher sur les mains pour grappiller quelques miettes de son attention. Pour une fois que « la » Lestrange ne défendait pas férocement sa position contre les assauts ennemis, autant en profiter!
Voldemort semblait plus amusé qu'agacé par ce petit manège mais avait tout de même fini par faire place nette dans son espace vital, rappelant auprès de lui d'anciens fidèles tombés en disgrâce comme Nott ou de sympathiques brutes qui, si elles n'étaient pas d'une grande utilité dans la conquête du monde, ne se répandaient pas en mielleuseries nauséabondes, comme Jugson ou Macnair.
Lucius avait pris du galon. C'était désormais lui que le Seigneur des Ténèbres consultait quand il lui prenait la fantaisie de jouer au démocrate, avec bien sûr le discret et inamovible Severus Rogue, espion et potionniste de renom. Les deux hommes s'entendaient bien, Lucius ayant protégé son cadet du mieux qu'il le pouvait à Poudlard et Severus lui concoctant régulièrement des élixirs particulièrement...novateurs, ce qui détendait considérablement l'ambiance.
Bellatrix détestait en effet cordialement Rogue, craignant toujours qu'il ne s'accapare tout l'honneur des missions périlleuses qu'ils effectuaient souvent conjointement. Il y avait bien des années qu'elle ne vivait plus que pour entrapercevoir une lueur de satisfaction dans les prunelles de son Seigneur ou pour récolter un hochement de tête froid, équivalant à une standing ovation quant on connaissait un peu le personnage.
Mais l'époque des chamailleries semblait bel et bien révolue et les yeux sombres de la sorcière traversaient désormais son vieux rival comme s'il avait été fait de brume. Et Narcissa détestait ça.
Toutes à ses sombres réflexions, la jeune femme mit un peu plus de temps que nécessaire à réaliser que Voldemort s'était soudain levé de son fauteuil et tendait une longue main décharnée en direction de la porte de la salle de réunion improvisée:
-Severus et Lucius, vous restez ici. Les autres, sortez.
Narcissa se releva en grimaçant. A ce train là, elle aurait des rhumatismes avant trente ans. Devant elle Bellatrix en fit autant, l'air un peu égaré. Après avoir échangé un bref signe de tête avec son fiancé, traduisez « tu as intérêt à tout me raconter », la jeune femme blonde quitta la pièce en entraînant sa soeur aînée dans son sillage:
-Il fait froid, murmura Bellatrix une fois qu'elles furent toutes deux dans le vestibule exigu.
-Oui, le printemps met du temps à arriver cette année, répliqua Narcissa avec une certaine impatience. Jamais la Bellatrix qu'elle connaissait ne se serait laissée aller à faire des remarques aussi...tartes.
-Je déteste ce temps, fit alors la brune en pilant net devant une des -trop- rares fenêtres ouvrant sur la forêt qui soustrayait le manoir Lestrange aux regards comme un écran protecteur.
-Ah?
Bellatrix ricana soudain et lâcha le bras de sa soeur:
-Mais on s'en fout, n'est-ce pas Cissa?
-Je...
-J'ai sommeil, coupa-t-elle froidement. Si Rodolphus me cherche, dis lui que je suis montée me reposer.
Et joignant le geste à la parole, la Mangemort tourna les talons en direction de l'escalier plongé dans l'obscurité. Chaque marche montée semblait lui coûter un gros effort et ses mains agrippaient la rampe comme si elle craignait de perdre l'équilibre. À mi parcours, elle se retourna vivement et poignarda du regard sa cadette, immobile et indécise au rez de chaussée:
-Tu n'as donc rien à faire?
Narcissa piqua lâchement du nez et marmonna quelque chose à propos de sa mère avant de filer sans demander son reste sous les yeux étonnés des quelques Mangemorts qui s'étaient attardés dans le couloir. Le visage de Bellatrix se crispa un bref instant en sentant l'attention se diriger vers elle et elle fit volte-face dans un grand mouvement de cape. La pénombre du premier étage ne lui avait jamais semblé si attirante.
La chambre donnait elle aussi sur la forêt. C'était une vaste pièce froide et impersonnelle avec couvre-lit beige, rideaux assortis et tables de chevet jumelles. La psyché renvoya comme à l'ordinaire l'image d'une belle femme endeuillée et Bellatrix détourna les yeux en grimaçant tandis que ses mains s'affairaient à ôter une à une les différentes couches de vêtements dont elle se couvrait chaque matin comme un chevalier enfilant son armure.
Une fois nue, la sorcière s'allongea entre les draps frais. Le sang lui battait aux tempes et sa vision se troublait. Elle aurait voulu sombrer pour ne plus jamais se réveiller, voguer pour toujours dans les rêves érotiques et morbides que son inconscient avait l'amabilité de lui expédier si elle ne prenait pas le temps de se vider l'esprit avant de se coucher.
Son ventre, encore lisse et ferme, lui semblait se dilater comme un ballon de baudruche. Elle l'imaginait sans peine, l'amphibie visqueux et menaçant qui la vidait peu à peu de ses forces. L'amas de cellules qui se divisait, croissait à vue d'oeil, accroché à la vie par un fil ténu et pourtant si solide. L'être sans forme et sans pensée qu'elle préparait malgré elle au grand saut dans la vie. Seul et immobile, comme un prédateur embusqué dans son univers aqueux et sombre.
Avait-il au moins froid? Peur? Avait-il diagnostiqué le problème d'aiguillage, l'erreur de pilotage qui l'avait fait atterrir dans son ventre?
Porter l'enfant du Maître aurait été une jouissance, un délice de chaque instant, un signe d'élection, un cadeau du ciel. Porter le rejeton de Rodolphus était une pénitence.
Elle se sentait sale, souillée, oppressée par d'affreux pressentiments. Le fils serait aussi médiocre que le père, la fille n'aurait pas plus de relief. Peut être les divinités malfaisantes pousseraient-elles même le vice jusqu'à doter le marmot des mêmes yeux vides, couleur caillou. Ces yeux qui donnaient l'illusion rassurante de la stupidité, ces pierres plus affutées que des rasoirs.
Le sourire suffisant de Rabastan, le détachement souverain de Rodolphus et l'amabilité forcée du jeune guérisseur, qui brandissait sa feuille d'analyses comme une arme de poing, lui revenaient en mémoire. Si le geste n'avait été quelque peu déplacé dans un hôpital, elle était presque sûre qu'il aurait levé le pouce en signe de victoire. C'est bon. Appellation d'origine contrôlée.
La tête brune s'enfonça lentement dans l'oreiller pastel. Seule avec la petite bête noire qui trottait allègrement dans sa poitrine jusqu'à ce que mort s'ensuive. Même plus bonne à supprimer, martyriser, éviscérer, saccager cette vie qu'elle renfermait contre son gré. Un sanglot rauque lui échappa malgré elle et la voix grave et impérieuse de sa mère sembla soudain résonner à son oreille:
-Cesse tout de suite ces enfantillages! Bellatrix! Bellatrix, tu m'entends?!
Un " va te faire foutre " distinctement marmonné lui arracha un léger rire nerveux. Pauvre Mère, pauvre Père, pauvre Cissa et pauvre d'elle.
"Ne manque-t-il pas quelqu'un à ton charmant tableau de famille, Bella?"
Le murmure doucereux la tétanisa de panique et le flot de souvenirs soigneusement réprimés, rangés dans le compartiment des affaires classées, vint de nouveau se frotter aux digues patiemment érigées. Comme pour les taquiner.
Andromeda. La chienne. La traîtresse. La honte. Celle qui trouvait toujours les mots, qui la connaissait beaucoup trop bien.
Le visage serein la narguait, les yeux bruns et doux n'avaient pas changés.
" Inutile de lutter, Bella. Tu sais que je sais toujours tout de toi, toujours. Tu sais que tu ne peux pas m'échapper. Tu es comme un livre ouvert pour moi, Bella. "
-SILENCE!
Le cri rompit la torpeur précédant le sommeil avec la violence d'une vitre qui se brise. Elle enfonça son oreiller entre ses mâchoires pour faire taire son chagrin. Se faire taire. Une bonne fois pour toutes.
Elle n'avait pas bougé lorsque Rodolphus pénétra dans la chambre, une heure plus tard. Recroquevillée sur le côté, sa poitrine se soulevait doucement au rythme de sa respiration. Son visage semblait presque doux, perdu dans les limbes du sommeil. Seules deux traces humides témoignaient encore de l'écart honteux qu'elle s'était autorisée.
L'homme la regarda un moment, amorça un mouvement pour sortir, se ravisa, revint sur ses pas en silence, écarta le drap en retenant son souffle. Le tissu glissa gentiment, révéla la nuque, puis les épaules laiteuses avant de s'affaler en petit tas sur les hanches fines. Pas de manque, pas de surplus. Rien à reprocher à ce corps. Désespérant.
Rodolphus passa une main fataliste sur ses yeux bouffis par le manque de sommeil. S'ils avaient été un couple amoureux, il aurait embrassée Bella avant de se glisser à ses côtés et de s'endormir en la tenant par la taille. Cette nuit comme la plupart des autres, il s'arrangerait pour dormir le plus loin possible d'elle, de sa peau, de son odeur.
S'il cédait au désir qui le rongeait, il ne pourrait plus se maîtriser. Elle ne se refuserait pas à lui, d'ailleurs, mais il ne l'aurait pas. Ils feraient ce qu'ils avaient encore le culot de baptiser l'amour à des milliers d'années l'un de l'autre. Tandis qu'il s'escrimerait à ne pas s'attarder, ne pas montrer sa faiblesse, ne pas abandonner un pouce de terrain, elle se consumerait de plaisir dans les bras du Maître.
Leur première entrevue avait été aussi romantique qu'un entretien d'embauche. Un dîner chez les Black, formel et froid. Le jeune homme de vingt deux ans relativement innocent qu'il était alors n'avait pas conscience qu'il se trouvait devant un tribunal. Si tel avait été le cas, il en aurait sans doute perdu tous ses moyens.
Druella Black était une femme magnifique. Son rire à la fois grave et clair subjuguait et elle était si pleine d'attentions charmantes qu'on ne pouvait qu'être séduit. Pris au piège serait sûrement un terme plus approprié, mais Rodolphus était trop concentré sur la perfection preque insultante du visage et la voix mélodieuse pour remarquer les ongles laqués et agressifs. Quel âge avait-elle à l'époque? Sans doute moins de quarante ans.
Son mari était beaucoup plus âgé. Il était d'ailleurs décédé peu de temps après cette petite soirée feutrée. Ses favoris blancs étaient impeccables et ses yeux sombres, dont Bellatrix et sa soeur cadette avaient hérités, brillaient dans la pénombre. Il buvait beaucoup, touchait à peine à la nourriture, fumait une espèce de long cigare fin avec le digestif. Bella était son portrait craché.
La table ployait sous les grands crus et les mets étaient tous plus exquis les uns que les autres. Jamais Rodolphus n'avait vu elfes de maison aussi disciplinés et courtois. De la poudre aux yeux, mais il ne l'avait réalisé que plus tard. En y repensant, il lui apparaissait clairement qu'il avait été aussi fin qu'un sanglier en rut: on n'épousait pas la fille aînée de la famille Black simplement parce qu'on avait bonne mine. Tout n'était qu'une histoire de gros sous, mais ses parents avaient eu l'indécence de lui faire miroiter le contraire.
Si les Black étaient sans doute la plus vieille famille de sorciers du Royaume Uni et revendiquaient fièrement leur parenté avec les capétiens, leur situation financière se dégradait peu à peu. D'après ce que Rodolphus avait compris, le roi de France Philippe Le Bel, célèbre pour sa beauté et sa dureté (qui lui avait d'ailleurs valu d'être surnommé "le roi de fer") avait marié son unique fille, Isabelle, au roi d'Angleterre de l'époque: Edouard II, médiocre personnage esclave de son attirance pour les hommes.
La belle française était d'une toute autre trempe. Après des années d'humiliation, elle avait réussi à faire détrôner et exécuter son époux au terme d'une folle équipée et avait fait couronner son fils aîné, Edouard III, à la place de son père. Celle qu'on rebaptisa aussitôt "la louve de France" était considérée comme le premier membre à part entière de la famille Black, son sang royal compensant son absence de pouvoirs magiques.
Son premier descendant à avoir été un véritable sorcier était son petit fils. Surnommé "le prince noir" à cause de la couleur de son armure, ce héros de la guerre de Cent ans ne devait jamais régner et mourut de la peste en laissant un fils naturel qui se fit aussitôt appeler Black par vanité. Dans le même temps, Edouard III (petit fils de Philippe Le Bel) et Philippe de Valois (son neveu) se disputaient le trône de France, que la mort prématurée du roi Charles IV laissait vacant. Une obscure histoire de malédiction dont Bellatrix avait coutume de rire de bon coeur.
La guerre de Cent ans se solda par la défaite de l'Angleterre, mais jamais il ne serait venu à l'esprit de quiconque de traduire en anglais la devise de la famille, qui trônait partout où il y avait suffisamment de place pour l'inscrire:
"Toujours pur"
Le ravissement de sa mère lorsqu'elle avait reçu l'invitation aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. Mais pour lui, il s'agissait simplement d'une de ces visites de courtoisies ennuyeuses à mourir mais obligatoires entre sang purs qui se respectent. Il ne tarda cependant pas à comprendre que l'enjeu était d'importance.
Durant toute la soirée, lui et son frère furent observés à la loupe et soupesés avec soin. Entre deux plats, Druella s'arrangeait pour glisser toutes les questions pièges classiques auxquelles ils répondirent plutôt correctement par la force de l'habitude. Après quelques tractations à voix basse, on avait alors fait entrer les trois filles de la famille.
Andromeda était superbe. Bizarrement, elle irradiait littéralement bien qu'elle eut la mine plutôt renfrognée. Probable que les larges sourires hypocrites arborés par ses deux soeurs ne les mettaient guère à leur avantage. Rabastan avait aussitôt déployé ses talents de charmeur pour la convaincre de s'installer en sa compagnie, mais la jeune fille avait décliné la proposition avec beaucoup de hauteur. Visiblement, la rébellion couvait déjà. Druella l'avait renvoyée dans sa chambre sous un prétexte stupide et son cas n'avait plus été évoqué de la soirée.
La petite Narcissa (dix ans à l'époque) ressemblait beaucoup à sa mère, à l'exception des paupières lourdes -marque de fabrique des Black- et d'une mâchoire un peu plus prononcée. Ravissante dans sa tenue turquoise, elle s'était appliquée à se comporter comme la fillette fraîche et candide qu'elle devait incarner. L'archétype de la pucelle angélique que la vulgarité de ce monde de brutes n'a pas encore atteinte.
Bellatrix allait sur ses dix sept ans. Son allure déterminée, sa voix impérieuse, ses traits durs, tout en elle annonçait une personnalité déjà très affirmée. Elle avait malgré tout domestiqué sa nature orageuse à la perfection et s'était répandue en sourires charmeurs et en commentaires d'une platitude consternante. Une jeune fille de bonne famille ne devait pas faire étalage de ses connaissances, c'était une impardonnable faute de goût.
Sous le vernis, il sentait cependant le volcan bouillonner, et cette perspective l'avait agréablement émoustillé. Fait comme un rat en deux battements de cils et trois phrases bon genre. Pathétique.
Les fiançailles avaient été célébrées l'été suivant. Personne n'avait bien entendu contraint personne, et les sourires radieux du jeune couple étaient bien là pour le prouver. En réalité, Bellatrix s'était fait une crampe aux joues à force de se forcer et lui-même ne savait déjà plus très bien ce qu'il faisait à lui passer un anneau d'argent au doigt.
A la fin de la petite cérémonie, il avait avisé son frère nonchalamment adossé à la table chargée de victuailles. Tout en jouant avec son bouton de manchette, Rabastan avait désigné l'assistance d'un geste circulaire:
-Ils sont tous aux anges. Ça se comprend remarque, vous êtes plutôt mignons tous les deux.
Rodolphus l'avait foudroyé du regard, espérant ainsi le faire taire. Mais il n'avait récolté qu'un éclat de rire moqueur et une bourrade dans le dos:
-Tu as encore beaucoup à apprendre dans la catégorie " regard qui tue ", sans vouloir te vexer.
Le rire d'Andromeda leur parvint alors, faisant sursauter Rodolphus. Cette fille était donc capable de rire?
Les yeux calculateurs de Rabastan glissèrent du visage de son frère à celui, crispé et sombre, de Bellatrix.
-Tu vois cette Andromeda qui rigole avec sa vieille bigote de grand mère alors que tout le monde sait qu'elle fricote avec un Sang de Bourbe? Et tu vois cette fille qui tire une tête d'enterrement derrière, celle que tu vas bientôt épouser si tout se passe bien? Ces deux là, c'est la vierge et la putain. Retiens bien ça. La vierge et la putain. Et comme tu es un type comme il faut, c'est la putain qu'on te refourgue. Pas de bol.
L'adolescent légèrement éméché mesurait-il seulement à quel point il avait raison? L'homme rompu aux combats acharnés pour des queues de cerise, aux filles vulgaires, au mépris mâtiné d'un soupçon de pitié que son épouse ne se donnait même plus la peine de dissimuler aux yeux du monde, se refusait à le croire.
Pendant que celle qu'il appelait encore Bella réussissait ses ASPIC haut la main, Rodolphus se fit laminer au concours qui aurait pu lui permettre de devenir Langue-de-plomb. Personne ne s'en formalisa, la fortune familiale ayant été assez bien gérée pour permettre à trois ou quatre générations de péter dans la soie sans bouger un orteil. Il renonça donc à poursuivre ses études et se laissa convaincre par son ancien camarade de classe Nicholas Yaxley de rencontrer ce Lord Voldemort dont on murmurait qu'il était le descendant en ligne directe du grand Salazar Serpentard.
Si son soutien avait au départ été purement financier, les pressions conjuguées de ses parents et de Bellatrix l'avaient mené à s'engager dans la lutte armée pour l'épuration de la sorcière sorcière, objectif élevé par certains au rang de religion mais qui n'était à ses yeux qu'une utopie délirante pour petits nobles frustrés. Cette certitude s'était renforcée avec le temps et le grotesque de la situation lui apparaissait parfois avec une netteté sidérante, ce qui aurait pu lui attirer de gros ennuis s'il n'avait pas -Ida Lestrange soit louée- de solides notions d'Occlumentie.
Il n'avait cependant pas tarder à éprouver un certain plaisir à soumettre et briser d'un simple mouvement de baguette. Son coffre bien garni l'avait toujours préservé d'une dose excessive de Doloris, merci Merlin. Et puis il n'était pas du genre à se faire remarquer, que ce soit en bien ou en mal. Pas de tortures à outrance, pas l'ombre d'une marque d'intérêt. L'homme invisible.
Il avait tout d'abord stupidement cru que le Seigneur des Ténèbres était tombé amoureux de Bellatrix lorsqu'il s'était aperçu qu'on ne le connaissait la plupart du temps que comme étant "le mari de la Lestrange" alors qu'il n'était pourtant pas un si mauvais élément. La lucidité lui était très vite revenue: la seule personne que Lord Voldemort serait jamais capable d'aimer était celle dont il croisait le regard si d'aventure il rencontrait un miroir. Rodolphus n'était simplement pas suffisamment médiocre pour être sa tête de turc mais pas assez talentueux pour intégrer son cercle de proches, à défaut d'un meilleur terme.
Mais en fin de compte, se faire oublier avait ses avantages lorsqu'on était aux ordres d'un malade mental...
Bellatrix remua légèrement dans son sommeil et laissa échapper un léger gémissement. De douleur ou de plaisir, difficile à déterminer. Mais ça n'avait pas d'importance. Les deux étaient depuis longtemps indissociables.
Rodolphus dormirait une fois de plus dans une des nombreuses chambres d'amis du manoir. C'était idiot ce nom, d'ailleurs. Depuis quand est-ce qu'ils avaient des amis?
Il croisa Nott en sortant. Les deux hommes se toisèrent un bref instant avant de se saluer du bout des lèvres. Alliés jusqu'à la mort contre le grand méchant maniaque du baume lissant et son rat de laboratoire graisseux, s'exécrant du fond des tripes le reste du temps. Avisant la canne en bois sombre que son collègue faisait mine d'utiliser par pure 'classe' aristocratique, ce que démentaient fermement ses mains crispées et sa démarche incertaine, Rodolphus s'autorisa un léger sourire. La vie n'était peut être pas si mal faite, finalement...
Plusieurs personnes furent longues à trouver le sommeil en cette nuit de printemps 1976, mais toutes les paupières étaient closes lorsque Lord Voldemort décida que le moment était venu de régler une question quelque peu préoccupante. La solution s'incarnait en une petite fiole remplie d'un liquide aussi translucide que de l'eau ou du Veritaserum, qu'il leva lentement jusqu'à ses yeux couleur sang. Un rictus tordit ses traits et Nagini, suivant comme d'habitude le cheminement intellectuel de son Maître, émit un sifflement satisfait.
Il ne restait plus qu'à attendre le moment opportun.
Une petite conversation avec Lucius s'imposait.
A SUIVRE...
