Chapitre 2

Edward

La jeune Duchesse était perdue dans ses pensées, appuyée contre le montant de la cheminée et, comme elle n'avait pas prêté attention à ma présence, je me déplaçai le plus discrètement possible, pour quitter le grand hall sans être vu et rejoindre la partie des domestiques. Je passai dans son dos à pas de loup mais un sanglot étouffé me parvint et je me tournai vivement vers la silhouette fine de la demoiselle. Mon cœur se serra en constatant qu'elle ne m'avait pas entendu parce qu'elle pleurait.

Elle se mit à geindre et à palper sa toilette. Elle regarda ensuite partout autour d'elle en s'agaçant.

Elle finit par enlever ses gants blancs dans un geste désespéré. Elle semblait vraiment égarée. Avant qu'elle ne porte ses mitaines immaculées à son visage, je lui fis part de ma présence.

-Mademoiselle ? Elle fit un bond en avant et je m'excusai aussitôt.

-Pardonnez-moi de vous avoir surprise, je lui tendis un mouchoir.

-Oh merci, souffla-t-elle en le saisissant avec un semblant de sourire. Elle avait maquillé ses yeux et le noir charbonneux avait coulé sur ses joues. Elle sécha délicatement le contour de ses yeux de biche, en happant douloureusement de l'air. Je restai silencieux face à sa peine.

-Pardonnez-moi Edward, je ne suis pas si émotive, en temps normal.

-Vous n'avez pas à vous excusez Mademoiselle, c'est moi, je n'aurais pas dû briser votre moment d'intimité.

-Oh, vous avez bien fait, je n'aurais pu me calmer sans cela. Elle m'adressa un sourire franc, en plongeant ses yeux dans les miens. Son regard, encore un peu embué de larmes était à couper le souffle.

-Merci beaucoup Edward, vous êtes gentil. Elle me rendit le mouchoir et m'offrit un vrai sourire.

-Bon, eh bien que le spectacle commence. Elle maîtrisait le sarcasme à la perfection apparemment. Elle se composa un faux sourire tapotant encore ses joues et me demanda en m'interrogeant du regard.

-Est-ce que je parais mieux ?

-Je pense que ça ira, vous avez l'air plus calme.

-Bien, je vous fais confiance, merci, Edward. Elle s'éloigna vers la porte du grand salon après mon bref hochement de tête.

-Oh Edward ? M'interpella-t-elle, avant que je ne quitte le hall.

-Oui Mademoiselle ?

-J'ose espérer que vous n'avez absolument rien vu dans le grand hall ce soir.

-Absolument Mademoiselle, je n'ai rien vu.

-Merci.

-Je vous en prie.

Elle quitta pour de bon la pièce. Je gagnai les cuisines un peu chamboulé. La duchesse n'avait absolument rien à voir avec les ragots qui courraient à son propos en ville. Elle n'était pas hautaine, ne semblait vraiment pas insensible ou vaniteuse. Je ne comprenais pas d'où lui venait cette réputation. Et je m'interrogeai surtout sur la raison de sa tristesse.

Quand j'arrivai dans les cuisines, le bal des domestiques avait commencé et je dus pratiquement me plaquer contre la cloison pour ne pas gêner la batterie de serveurs qui accourait vers l'étage.

-Edward, mon vieux, viens par là ! Me héla Jasper depuis le fond de la cuisine. Le vétérinaire de Cholmondeley était vraiment gentil et je le rejoignis au pas de course, esquivant un plat de dinde au miel et trois demoiselles portant des assiettes couvertes de cloches en argent.

-Installe-toi, mon ami, Jane nous prépare un en-cas. Je saluai poliment les deux femmes qui l'entouraient. Je te présente ma femme, Alice. Elle travaille pour la jeune Duchesse et voici Rosalie qui, elle aussi, veille au bien-être de Mademoiselle Isabella. Je détaillai un peu plus que la politesse l'exigeait la jeune femme blonde. Elle était exactement comme Emmet me l'avait décrite, une beauté enflammante.

-Je suis ravi de vous connaître. Je suis Edward, le valet du Comte de Cheshire.

-Nous savons qui vous êtes, remarqua la femme de Jasper. Tout se sait ici, vous êtes au service de Lord Masen depuis plus d'un an maintenant, vous êtes un excellent soigneur et un ami loyal, propos du Comte lui-même.

-Eh bien, voilà qui dresse de moi un portrait flatteur mais je ne puis confirmer ses mots, nous ne sommes jamais bon juge quand il s'agit de nous-mêmes.

-Je suis certain que le Comte reconnaît vos qualités de façon juste. Il ne manque jamais de discernement et il ne fait pas dans l'hypocrisie. Lança Rosalie avec un léger sourire, dévoilant ses sublimes dents blanches.

-Quand il s'agit de son personnel et de ses gens, c'est tout à fait vrai.

-Comment êtes-vous arrivés à Peckforton ? Demanda-t-elle avec une curiosité non feinte, en plongeant ses grands yeux noirs dans les miens.

-Mon père est médecin à Ascot, il connaissait très bien le défunt Comte puisqu'il l'a veillé jusqu'à son dernier souffle. Le comte et moi passions beaucoup de temps ensemble à ce moment-là. Vous connaissez sa passion pour les belles montures et j'ai fait plusieurs années d'études à l'école vétérinaire de Brighton. Quand j'ai obtenu l'agrément pour exercer, le Comte m'a proposé la charge de sa cavalerie. Mais ses bêtes sont en bien bonne santé et il n'en possède pas une armée donc j'ai élargi mes activités, pour ne pas être désœuvré. Je m'occupe de ses affaires courantes et l'assiste dans son quotidien.

-Voilà qui est drôle, vous êtes à la fois laquais, valet et vétérinaire ! S'exclama Alice.

-Oui et coursier et chauffeur à mes heures perdues.

-Je reconnais bien là le Comte. Il n'a jamais traité ses domestiques de la même manière que le reste de la noblesse. Reprit Jasper.

-Il a beaucoup de considération pour les personnes qui l'entourent, c'est vrai.

-Êtes-vous heureux de travailler à son service ? Interrogea Rosalie.

-Absolument, le comte a une vraie bonté d'âme, être à son service est un honneur.

La blonde hocha la tête d'un air entendu. Elle semblait vraiment intéressée par ma condition auprès du Comte.

-Et vous, êtes-vous heureux de servir la famille Swan ?

-Oui, comment ne pourrait-on pas l'être ? Le Duc est un homme bon la plupart du temps. Il est juste et honnête.

-La plupart du temps ?

-Bien sûr, il est parfois obligé d'user de fourberie envers ses pairs pour arriver à ses fins, mais il est bon envers les gens qui le servent.

-Le Comte me l'a décrit ainsi, tout le monde pense effectivement qu'il est juste et honnête. Et la Duchesse ?

-Lady Renée, est très exigeante. Elle attache beaucoup d'importance à l'image de sa maison, reflet de leur position dans la société. Il n'y a pas droit à l'erreur avec Lady Renée mais elle sait remercier quand les choses sont bien faites. C'est une maîtresse de maison très investie. Elle risque d'ailleurs de te paraître très acariâtre ses prochains jours, mais n'y prête pas attention. Toute la noblesse se retrouve à Cholmondeley pour les chasses d'automne et toutes ces visites l'angoissent. Alice semblait se moquer un peu avec ses propos, je décidai de ne pas en faire cas.

-Sois le plus discret possible et tout se passera bien, sourit Jasper en mordant avec appétit dans une miche de pain doré.

Rosalie me servit une tranche de viande et un peu de pommes de terre. Je la remerciai vivement et me mis à manger.

-Vous avez de la chance d'être au service du Comte. Les domestiques de nos invités ne viennent pas dans nos parties, ils se débrouillent au village généralement.

-Oh vraiment ? Je ne le savais pas. Rosalie, si ma présence vous gêne, je peux tout aussi bien aller…

-Non, non, non ! Coupa Jasper. Tu es le bienvenu ici.

-Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire Edward, pardonnez-moi. C'est juste que Lord Masen est un peu comme chez lui ici, le Duc le considère presque comme son fils.

-Eh bien, je crois que c'est réciproque. Le Comte a une profonde affection pour Sir Swan. Il lui est d'une aide précieuse pour ses affaires depuis la mort de son père.

-C'était un homme admirable, sourit Rosalie, il doit terriblement lui manquer.

-Le Comte ne se laisse pas aller à la mélancolie mais j'imagine que oui. Moi-même, je l'appréciais beaucoup. Il était toujours de très bon conseil et soucieux de mes projets.

-Vous pensez que le Comte lui ressemblera ? Je regardai Rosalie un sourcil en l'air, ne comprenant pas vraiment sa question. Elle dut voir mon embarras alors elle reprit plus bas.

-Je veux dire, Lord Masen père était vraiment un homme estimé et aimé aussi bien sur ses terres qu'au-delà des duchés du Cheshire. Pensez-vous que le jeune Comte aura la même popularité ?

-Bien sûr, si ce n'est plus. Tranchai-je avec conviction.

Emmet était quelqu'un de bien et mon seul et unique ami. Il était loyal, intègre et bon. Son âme était aussi pure que celle d'un enfant. Mais la blonde semblait en douter et je me demandais pourquoi.

-Pourquoi toutes ces questions, Rosalie ?

-Et bien, je suis à Cholmondeley depuis de nombreuses années et j'ai pu côtoyer le Comte fréquemment lors de ses visites mais, depuis qu'il a hérité, il s'est fait plus rare dans la région et je me demandais si ses nouvelles fonctions ne l'avaient pas changé. Mais, à vous entendre Monsieur Edward, il semblerait qu'il ait gardé toutes ses qualités. Cela aurait été un énorme gâchis que de voir l'âme d'un jeune homme si bon pervertie par le pouvoir.

-J'espère vous avoir rassurée alors Mademoiselle Rosalie. Et parlez-moi un peu de la jeune Duchesse Isabella. Comment est-elle ? Alice et Rosalie échangèrent un regard mais Jasper prit la parole.

-Mademoiselle Isabella est une bien gentille personne, toujours d'humeur constante, douce et attentionnée. Elle semble souvent perdue dans ses pensées, c'est une vraie rêveuse. Les deux femmes se mirent à glousser.

-Oui, Isabella est une artiste, reprit Rosalie avec une douceur maternelle dans les yeux, elle est aussi candide que bienveillante. Elle n'a d'yeux que pour les beaux paysages et les belles fleurs, d'oreilles que pour la belle musique et les poèmes et ses mains ne servent qu'à caresser les animaux ou peindre de jolies toiles. La servir est un vrai plaisir car elle n'est que douceur.

-Voilà encore le portrait d'une bien belle personne mais pourquoi a-t-elle si mauvaise réputation ? J'ai toujours ouï dire qu'elle était hautaine et insensible.

-Certainement des racontars de jaloux ou d'ignorants, soupira Alice en se levant pour ramener son couvert vers la plonge. J'en fis de même à sa suite et la demoiselle qui nettoyait m'offrit un sourire reconnaissant.

-Ne laissez pas les dires colportés par de nombreux prétendants malmenés vous influencer. Allez-vous chassez, Monsieur Edward ?

-Absolument, j'accompagnerai le Comte.

-Alors vous aurez l'occasion de découvrir Mademoiselle et vous pourrez juger par vous-même, elle n'a rien de hautain ou d'insensible. Alice ? Nous devrions aller préparer la chambre, quelque chose me dit que Mademoiselle ne tardera pas au dîner.

Elles s'éclipsèrent rapidement et je restai avec Jasper.

-Veux-tu fumer un peu ? Demanda-t-il.

Je hochai la tête et le suivis dans la cour arrière. Emmet n'avait pas besoin de moi pour se mettre au lit. Il mettrait, contrairement à beaucoup de nobles, sa bûche lui-même dans l'âtre et trouverait ses affaires de nuit dans l'armoire. Je passai pratiquement une heure à l'extérieur à discuter avec le vétérinaire de Cholmondeley. Nous parlâmes de tout et de rien et quand je regagnai ma petite loge dans l'aile ouest, le comte n'était pas encore monté. Je me couchai en pensant à la jolie Isabella. Sa tristesse m'avait profondément troublé. J'aurais aimé en parler à Emmet mais j'avais promis de garder le silence.

Isabella

J'essayais de ne pas faire tourner ma fourchette en argent entre mes doigts mais c'était ridiculement difficile parce que je m'ennuyais terriblement. Mère avait eu la surprenante et idiote idée de me placer juste à côté de Emily York et elle le savait parfaitement, je n'avais aucun centre d'intérêt en commun avec elle. Emily était pour moi une espèce de jolie chose qu'on dépose à un endroit ou un autre pour orner une pièce d'une douce touche féminine, rien de plus. Elle n'avait aucune conversation, ses connaissances du monde se limitaient aux boutiques modernes de Londres et sa seule passion était le Comte de Cheshire.

Par le passé, j'avais eu envie de plaindre Emmet, désormais je le plaignais réellement, souvent. Qu'allait-il faire toute sa vie avec cette chose idiote et inculte ? Il l'exhiberait les premières années mais quand ses grossesses et les années auront abîmé sa perfection, qu'en fera-t-il ? C'était sûrement pour ces raisons qu'il faisait traîner les choses. Il n'avait, même si ce n'était un secret pour personne, pas encore fait sa demande officielle mais la famille York ne pouvait refuser et de toute façon tout le monde savait à quel point Emily adorait le Comte.

Chaque fois que j'avais essayé de connaître ses sentiments à propos de son union avec Emily, il avait judicieusement détourné la conversation sur Sir Newton et, jamais, je n'avais eu le courage de continuer dans cette voie. Nous étions tous deux prisonniers de nos familles, nos situations, nos obligations. Je réprimai un frisson en pensant au Duc de Cornouailles.

Emmet, confortablement installé à l'autre bout de la table à droite de ma mère, semblait passer une délicieuse soirée bien loin des préoccupations qui me tourmentaient. Ma mère savait divertir et Emmet l'appréciait beaucoup. Je regardai cette femme indifférente à mon bien-être s'adresser à mon ami avec complicité et douceur. Je pensai même qu'elle aurait adoré avoir un fils. Cela lui aurait d'ailleurs évité bien des tracas. Si elle avait eu un petit garçon, elle n'aurait eu qu'à organiser quelques dîners et il aurait eu le choix parmi toutes les jeunes femmes du comté. J'aurais probablement eu davantage de liberté pour accepter un prétendant. Malheureusement, je n'avais pas de frère et j'avais repoussé beaucoup trop d'offres. Le Duc de Cornouailles était, malheureusement, le dernier espoir pour ma famille de voir Cholmondeley perpétuer.

Le dîner toucha à sa fin et je donnai mon congé avant le brandy, les York en furent faussement déçus et Mère m'excusa en sous-entendant que mon retour était éprouvant pour moi. Je rejoignis mes deux amies dans mes appartements. Alice était installée sur le sofa et faisait la lecture à Rosalie.

-Alors ce dîner ? Demanda-t-elle immédiatement, n'écoutant même pas le dernier vers.

-Ennuyeux, soupirai-je, et vous ?

-Passionnant ! Cria Alice, Rosalie leva les yeux au ciel.

-Raconte-moi. Demandai-je, alors que Rosalie délaçait ma robe.

-Le valet du Comte est chaaaarmant !

-Hum, Edward. Respirai-je, alors que Rosalie desserrait mon corset.

-Il a l'air d'un ange, ajouta Alice.

-Il est très beau, confia Rosalie. Ne trouves-tu pas Bella ?

-C'est vrai, il a des yeux absolument magnifiques.

-Et ses mains ? As-tu vu ses mains ?

-Je n'y ai pas prêté attention. Alice sembla déçue. Je ne l'ai croisé que quelques minutes, me défendis-je, n'osant avouer que son regard m'avait complètement envoûté.

-Il est de loin le plus beau domestique que nous ayons eu à Cholmondeley. Après Jasper.

-En même temps, la plupart que nous recevons viennent de maisons bien moins prestigieuses.

-Et voilà, c'est reparti. Il n'y a que le Comte qui compte ! Alice regarda Rosalie avec désespoir et cette dernière lui jeta un regard noir.

-Alice a raison Rose, tu devrais te le sortir de la tête. Emmet est un homme exceptionnel mais tu sais aussi bien…

-Non ! Je ne veux pas entendre ça ! Pitié ! Je n'ai pas l'intention de vider toutes les larmes de mon corps ce soir ! Taisez-vous, je vous en supplie !

-Edward est délicieux et très bien élevé. Emmet l'estime, tu devrais y réfléchir.

-C'est tout réfléchi, je ferai abstinence.

-Tu es bornée ! Railla Alice.

-Et bien difficile, si j'avais le choix, je me contenterais avec satisfaction d'Edward.

-Tu te contenterais de n'importe qui, si ça t'empêchait d'épouser Sir Newton.

Je tirai la langue à Rosalie, puéril mais efficace. Elle ferma sa jolie bouche. Elle m'aida ensuite à enfiler mon vêtement de nuit et je pris le temps de toiletter mon visage.

Alice se remit à lire et mes amies regagnèrent leurs chambres, adjacentes à la mienne, dès que les chandelles rendirent l'âme.

Cette nuit-là, je dormis vraiment mal. Les cauchemars qui m'avaient tourmentée à plusieurs reprises, m'avaient laissée sans sommeil, angoissée, avec pour seule compagnie dans l'obscurité le visage du Duc de Cornouailles. Frissons de terreur et de dégoût, les larmes coulèrent encore de mes yeux. Je ne pouvais éconduire le Duc, Père ne me le pardonnerait jamais.

Quand le coq célébra les premiers rayons de soleil, je quittai ma couche et me préparai rapidement. Le parc de Cholmondeley n'était jamais plus beau qu'à l'aube des matins d'automne. Je passai une robe de taffetas bleu ciel aux broderies de tulle claires et jetai un châle en soie autour de mes épaules. Je ne croisai personne dans le château. J'entendis à peine les bruits des domestiques dans les cuisines quand je passai à proximité pour libérer Isis et Athéna. Mes deux chiennes, qui passaient leurs nuits dans une pièce spécialement aménagée pour elles, furent heureuses de me voir. Elles se ruèrent vers la porte qui donnait sur la cour arrière donnant un accès direct aux écuries. Je les suivis en frissonnant. Bientôt l'hiver sera là, pensai-je, en détaillant la fine gelée qui couvrait les boutons bleus des ceanothes et les pales rayon de soleil qui éclairaient leurs feuillages foncés.

Athéna entra dans l'écurie et je fus surprise que les portes soient déjà ouvertes. J'espérai que personne n'eut oublié de les fermer la veille. Ariana, ma jument était bien frileuse et j'eus peur qu'elle tombe souffrante. Isis sur mes talons, je passai les larges portes, prête à faire un scandale, si je ne trouvais aucun laquais.

-Y a-t-il quelqu'un ? Demandai-je d'une voix haut-perchée.

-Oui Mademoiselle ? Un ténor velouté sorti de mes plus beaux rêves me répondit. Le son exquis résonna dans les alcôves et je frissonnai de plaisir.

-Bonjour Edward, souris-je en le voyant sortir de la stalle qui hébergeait l'étalon du Comte. Il s'essuya les mains et lança doucement :

-Bonjour Mademoiselle, que puis-je pour vous ? Je mis un temps infini à lui répondre car le vert émeraude de son regard me laissait sans voix.

-Est-ce vous qui avez ouvert les écuries ce matin ?

-Oui, absolument. Me répondit-il avec un air affolé. Excusez-moi d'avoir pris cette liberté mais Fuego avait besoin de soins.

-Mais vous avez bien fait ! Ce n'était pas là un reproche, je pensais que le bâtiment n'avait pas été correctement fermé hier soir, voilà tout.

-Tout était parfaitement bouclé à mon arrivée, Mademoiselle.

-Alors tant mieux ! Mon Ariana est fragile et je serais inconsolable si elle venait à être malade.

-Vous êtes très prévenante Mademoiselle, mais votre jument semble être en parfaite santé et sous ses traits délicats, je suis certain qu'elle est très solide.

-Pensez-vous que j'en fais trop ?

-Non, bien sûr que non. Les personnes soucieuses de la santé de leur monture sont bien trop rares, c'est tout à votre honneur, Mademoiselle.

-Qui veut aller loin ménage sa monture, n'est-ce pas ?

-C'est ce qu'on dit, rit-il de bon cœur et ce son me fit presque défaillir. Je sentis le rouge me monter aux joues et mon cœur accélérer face à son visage radieux. Par tous les saints, il était parfaitement magnifique.

Isis alla fourrer son museau dans sa poche et me sortit ainsi de ma contemplation. Il caressa délicatement le dessus de sa tête et je fus surprise que ma chienne n'ait pas le mouvement de recul habituel face à cet inconnu qui la touchait. En fait, je me demandai qui pourrait résister à ses grandes mains blanches absolument parfaites. Alice avait raison.

-Vos chiennes sont sublimes, Mademoiselle.

-Merci Edward, souris-je, alors qu'Isis continuait à fouiller sa poche.

-C'est ça que tu veux ? Demanda-t-il en sortant un petit morceau de pain. Isis aboya deux coups et tourna sur elle-même.

-Puis-je ? Me demanda-t-il, en montrant la friandise.

-Bien sûr, mais à vos risques et périls. Elle ne vous laissera aucun répit après ça.

-Et bien, ça serait un honneur pour moi que d'avoir sa compagnie. Je n'ai pas l'habitude d'être entouré de pareilles beautés. Il me jeta un regard amusé et je ne sus pas quoi y lire. Parlait-il seulement du chien ? Isis avala goulûment le morceau et vint immédiatement se frotter à sa jambe, réclamant encore.

-Vous voilà dans une sale affaire Edward. Elle peut se montrer très entêtée.

-Et absolument merveilleuse. Il flatta son encolure et Isis se laissa aller sous sa caresse. Je n'avais jamais vu ma chienne si proche d'un homme autre que Jasper qui s'en occupait généralement. Je regardai le tableau avec délectation. Edward était légèrement penché sur Isis et celle-ci, fièrement dressée sur ses pattes arrières battait l'air souplement avec ses antérieurs, le faisant rire aux éclats. Je l'observai avec adoration. Il était grand, bien bâti, sous sa chemise écrue je pouvais deviner ses muscles saillants. Il avait l'air si fort. Ses cheveux d'une couleur étonnante, à mi chemin entre le brun et le cuivré, semblaient d'une douceur extrême et le grain de sa peau parfaitement lisse donnait une cruelle envie de le toucher. Je le lorgnai sans aucune gêne et il s'en rendit compte au bout d'un petit moment.

-Alors Mademoiselle ? Avez-vous besoin de quelque chose ? Il baissa les yeux avec servilité et cela ramena à ma mémoire sa condition de domestique.

-Non, merci. Je venais juste faire ma visite matinale, m'assurer que tout allait bien par ici, mais visiblement, vous m'avez devancée.

-Rassurez-vous Mademoiselle, je veille à ce que tout le monde aille bien dans cette partie du château. Vous pouvez aller confiante. Il caressa le chanfrein d'Ariana derrière lui et m'adressa un sourire magnifique. Jésus, je ne quitterais jamais cette écurie, rien que pour le voir sourire ainsi.

-Venez-vous avec le Comte pour la chasse aujourd'hui ?

-Oui Mademoiselle.

-Alors nous nous reverrons un peu plus tard. Je vous souhaite une bonne matinée, Edward.

- Merci Mademoiselle, à vous aussi.

Je m'éloignai sans aucune envie. Isis ne m'avait pas suivie mais ce n'était pas important. Edward aimait les chiens autant que les chevaux visiblement. Athéna me rejoignit alors que je prenais la direction du parc. Le vent était frais et cela m'aida à retrouver ma sérénité. Le valet d'Emmet m'avait vraiment émue. Jamais je n'avais senti autant de douceur émaner d'un homme et mon cœur qui ne cessait de cogner fort dans ma poitrine me faisait bien comprendre que j'étais sous le charme. Ce sentiment, encore inconnu jusqu'alors, déclenchait en moi une tempête d'émotions incontrôlables et je devais bien me l'avouer, c'était assez effrayant.

Je fis une longue marche autour du bassin de Vénus et m'arrêtai au-dessus de la grande fontaine. De là, je pouvais contempler les lumières naissantes du petit matin éveiller le château. Cholmondeley était sans conteste le plus bel édifice du Cheshire. Il était aussi majestueux qu'impétueux. Les feuillages brun roux des chênes s'accordaient parfaitement au mordoré de la pierre dans le soleil levant. Je fermai les yeux pour retenir cette image et la peindre plus tard, mais ce sont les yeux couleur océan du valet qui m'apparurent. Je restai un long moment à le contempler dans mon esprit. Ses traits fins m'apparaissaient distinctement, le pétillant de ses iris, la douceur de son sourire, la virilité de sa mâchoire carrée et la blancheur de sa peau.

Un bruit d'automobile me sortit de ma douce rêverie et j'aperçus au loin, sur l'esplanade en gravier blanc, Sir Newton accompagné de mon père. Je secouai la tête et revins à la raison. Je rentrai discrètement au château pour me préparer à ma funeste destinée.