Paris – France – Deux semaines plus tard.
Assise sur la banquette arrière d'un taxi parisien, JJ voyait défiler les immeubles de part et d'autres des rues étroites. L'automne habillait quelques trop rares arbres de leurs couleurs jaunes orangées et rendait cette ville plus froide qu'elle n'y paraissait. La ville de la mode, de la haute couture n'était pas à la hauteur de l'image que JJ s'en était faite. En cette seconde, Paris n'avait rien de la ville romantique tant dépeinte sur les dépliants touristiques. JJ ne se rendait pas à la Tour Eiffel ou au Champs de Mars même si le lieu du rendez-vous d'Emily se trouvait dans le septième arrondissement de la ville, non loin du Quai d'Orsay. Les rues sales, papiers, détritus, mégots de cigarettes avaient été jetés sur les trottoirs peu entretenus.
Le chauffeur s'arrêta, Rue de l'Université et indiqua à JJ l'emplacement du café. JJ lui tendit quelques billets et quitta la voiture en ramenant son sac à main sur l'épaule. Elle se dirigea sans attendre vers son lieu de rendez-vous, anxieuse mais aussi impatiente de revoir Emily. 14 jours étaient passés depuis qu'elle l'avait vue à l'appartement de Washington et Emily ne lui avait plus donné de nouvelle. JJ s'en était retrouvée inquiète et incertaine. Elle s'arrêta un court instant en regardant vers les tables en terrasse et rajusta les pans de son manteau avant de voir Emily assise à l'une d'elles. Son cœur battant, elle n'attendit pas pour s'approcher et son regard croisa enfin le sien. La mine d'Emily semblait plus fébrile, plus fatiguée que la dernière fois. Ses traits creusés, JJ savait qu'elle avait perdu du poids. Elle préféra éviter les questions de confort en devinant qu'Emily n'était pas au mieux de sa forme et elle sortit de son sac à main une grande enveloppe qu'elle posa devant elle.
— Je t'ai fait faire trois passeports de trois pays différents et j'ai ouvert trois comptes associés où j'ai viré l'argent avant de fermer le compte que tu m'as ouvert.
Emily jeta un œil sur l'enveloppe que JJ venait de poser devant elle et la détailla. Le temps qui les séparait de leur dernière rencontre semblait avoir duré des années. Pourtant, Jennifer n'avait pas changé contrairement à elle. Pour la première fois depuis quinze jours, elle retrouvait quelques émotions agréables face à JJ et en oubliait le reste. Elle saisit l'enveloppe et répondit :
— Merci.
Elle l'ouvrit, vérifia son contenu sans le sortir et releva ses yeux sur son ancienne collègue. Elle avait longuement pensé à elle, s'était souvenue de leur relation dissimulée, de leurs rendez-vous intimes à la dérobée. Elle aurait volontiers prolongé ce face à face, au moins jusqu'au lendemain, mais ne le pouvait. Doyle avait déjà dû comprendre la supercherie et il ne tarderait pas à se lancer à sa poursuite. Elle avait eu raison de faire confiance à JJ, à sa discrétion et se rassurait encore de la voir devant elle.
— Comment vas-tu ? demanda-t-elle pour résumer la foule de questions qui lui venait en tête.
JJ avait craint qu'Emily se lève et reparte mais qu'elle reste la rassurait.
— Je vais bien… Je suis descendue à un petit hôtel près de la gare. Mais c'est à toi que je devrais poser la question.
Une question qu'Emily aurait préféré éviter pour ne pas avoir à épiloguer sur des états d'âme quelconques. Elle jeta un œil à l'entour et reporta son regard sur JJ dont elle appréciait toujours les traits féminins et rassurants.
— As-tu donné une réponse à Hotch ? demanda-t-elle.
Bien sûr, elle ne répondait pas à JJ, à la seule personne qui lui restait à présent, mais s'épancher aurait été une perte de temps. Elle avait opté pour une seconde question plutôt que d'avoir à mentir et JJ comprenait aisément qu'Emily préférait ne pas parler d'elle. Elle voyait celle-ci attentive aux quelques passants à l'entour, prudente et méfiante. Elle lui répondit sans la quitter des yeux :
— Hotch' m'a relancée mais je n'ai rien décidé. Je sais que l'enquête n'avance pas. Pen' me tient au courant et m'appelle dès qu'elle a un moment. Hotch' a demandé à Spencer de prendre quelques jours de congés et Derek passe ses journées et ses nuits au bureau.
JJ marqua une courte pause et conclut d'une voix plus douce :
— Tu manques à tout le monde… Et tu me manques aussi.
Le regard d'Emily s'égara après cette dernière remarque. Elle sembla vaciller sous les émotions qui la traversaient. Depuis le retour de Doyle, elle s'était volontairement fermée, barricadée derrière des murailles. Ne rien ressentir, ne pas se lier, ni s'attacher protégeait les personnes comme elle. Après cinq ans dans l'équipe d'Hotchner, elle avait oublié ces réflexes appris au sein de la CIA. Comment pouvait-elle oublier JJ ? Comment pourrait-elle oublier ses amis ? Elle n'osait se permettre une seule pensée pour eux. Elle se pinça les lèvres et se redressa en reportant son regard sur JJ.
— Je te remercie pour l'enveloppe, fit-elle avant de se lever.
JJ l'imita sans attendre. Elle avait vu dans le regard d'Emily tout ce que celle-ci se refusait désormais de dire. JJ était la mieux placée pour connaître la brune, la savoir renfermée, secrète. Le passé d'Emily était plus lourd qu'aucun de leurs amis n'auraient pu l'imaginer mais JJ savait aussi reconnaître cette étincelle d'émotion, de peur et peine mêlée dans le regard d'Emily. Elle ramena sa main sur la sienne et la serra doucement :
— Attend Em'…
JJ ne savait comment l'inciter à rester et elle demanda simplement dans l'espoir de gagner du temps.
— Rentre avec moi à l'hôtel.
Emily se sentit frissonner sur le contact de la main de JJ autour de la sienne. Une sensation revenue d'une autre époque, d'une autre vie. Le surnom que JJ était la seule à lui donner la renvoyait dans de bien trop agréables moments, des temps où elle ne craignait pas de perdre JJ au moindre débordement d'affection. Pourtant, ce diminutif lui rappelait combien la chaleur du corps de JJ contre le sien lui manquait. Cet instant d'hésitation démontrait autant de faiblesses, de sentiments interdits. Le regard bleu et perçant de JJ la déstabilisait comme il l'avait toujours fait, reflétait toutes les attentes et les craintes de l'ancien agent. Elle y voyait toute la peine qu'elle lui infligeait. Elle jeta un œil à l'entour, attentive au moindre regard suspect posé sur elles. Ses réflexions se mélangeaient, fusaient dans un sens ou un autre, envisageaient les pires hypothèses, comme les plus agréables conclusions d'une nuit de plus partagée avec JJ. Elle détourna les yeux et leva la main pour arrêter un taxi. Quand le véhicule fut à leur hauteur, elle ouvrit la portière arrière et releva les yeux sur JJ.
— Monte.
JJ se pinça les lèvres et un léger sourire révéla son soulagement. Elle entra dans le taxi et Emily s'assit près d'elle avant que JJ ne donne l'adresse de l'hôtel où elle avait laissé sa valise. Elle regarda ensuite Emily près d'elle et glissa doucement sa main sur la sienne posée sur la banquette. JJ avait besoin de faire renaître ces contacts devenus trop rares, voire inexistants depuis sa mutation à Arlington. Ses doigts s'enlacèrent tendrement à ceux d'Emily…
… et leurs lèvres se scellèrent l'instant d'après alors que JJ refermait la porte de la chambre à double tour. La blonde ne voulait plus perdre de temps, refusait de laisser passer d'autres semaines, d'autres mois creuser cette distance encombrante entre Emily et elle. JJ aurait pu perdre Emily et elle ne la laisserait pas disparaître comme elle l'avait fait la première fois. Elle percevait toute la passion d'Emily l'envahir, ses doigts défaire les boutons de son chemisier blanc, ses lèvres impatientes se régaler des siennes avec fougue et tendresse. JJ se sentait fiévreuse comme toutes ces fois où Emily et elle s'étaient retrouvées. Elle poussa doucement celle-ci vers le lit, vint s'asseoir sur elle à califourchon et l'aida à ôter son pull à col roulé noir qu'elle laissa choir sur le sol. Une large bande blanche entourait le ventre d'Emily et JJ devinait que ses blessures la faisaient encore souffrir. Elle préféra ne pas prêter d'attention au tatouage sur sa poitrine, la marque de Doyle lui rappelant son calvaire et les souffrances qu'elle avait endurées. Elle préféra revenir l'embrasser pour effacer ses maux qui l'atteignaient aussi. Loin de Quantico, de Washington et du Pentagone, JJ voulait croire que rien ni personne ne pourrait les atteindre. Elle voulait en avoir l'illusion jusqu'à demain, imaginer qu'elle et Emily pourraient partager leur première nuit entière l'une aux côtés l'autre. Après tout, elles n'étaient plus agents au FBI, n'avaient plus d'obligation et JJ avait posé quelques jours de congés pour venir en Europe.
Elle sentit Emily la basculer sur le dos, perçut ses doigts fins parcourir son ventre dénudé, remonter sur sa poitrine qu'Emily avait pris soin de découvrir. JJ s'imprégnait de chaque seconde de cet instant, du regard pétillant d'Emily qu'elle revoyait comme les premiers jours. Ses doigts remontèrent à ses cheveux bruns et son regard bleu trouva ses prunelles noisette alors qu'un soupçon de calme semblait revenir les apaiser. Sa voix fut à la fois basse et tendre :
— Promets moi de ne pas partir demain matin…
Ces mots sonnaient comme autant d'espérance de la part de JJ. Emily le voyait à travers son regard azur. Ses gestes suspendus, elle avait songé à partir avant l'aube, avant le réveil de JJ. Comment pourrait-elle lui promettre une chose qu'elle n'avait même pas envisagée ? Jamais, elles n'avaient passé une nuit entière dans les bras l'une de l'autre. Leurs anciennes fonctions respectives au sein du FBI ne leur avaient pas offert ce privilège. Cette fois, loin de Washington, du Bureau, de la folie de Doyle, elles pouvaient enfin prendre le temps de se redécouvrir. Emily brûlait au contact de la peau de JJ. Elle n'aurait pu espérer pareil moment en cette seconde.
— Je te le promets, fit-elle dans un murmure, de peur d'être entendue.
Elle renouvela le baiser, retrouva les lèvres de JJ des siennes de la plus tendre des façons. Elle voulait oublier, faire abstraction à l'extérieur, à la réalité, au lendemain, à ses obligations. Elle avait failli mourir sans avoir retrouvé le délice des lèvres de JJ. Elle ne savait même plus pour quelles raisons elles avaient décidé de stopper leur relation. Malgré les circonstances cauchemardesques, elles se retrouvaient en dépit de Doyle, au delà des frontières.
Emily écartait les quelques douleurs provoquées par ses mouvements sur le corps de JJ. Celle-ci accaparait toute son attention et la chaleur qu'elle nourrissait pansait chacune de ses plaies. Elle sentait les mains de JJ parcourir son dos, sa chevelure, ses doigts effleurer ses flancs, créer d'autres frissons et ces contacts étaient tout ce qui comptait à cette seconde. Son être se rappelait encore du plaisir connu dans les bras de la blonde. Elle en tremblait. Ses lèvres quittèrent les siennes et glissèrent dans son cou pour s'imprégner de ses parfums. Jusqu'à l'aube, Emily oublierait les raisons de leur présence à Paris…
Quelques heures plus tard, JJ se réveilla dans un sursaut et son regard se posa aussitôt sur Emily près d'elle. Un cauchemar était revenu l'extirper brutalement de son sommeil, un cauchemar familier mettant en scène Emily dans les mêmes circonstances précédent son arrivée à l'hôpital central de Boston. Elle sentit la main d'Emily venir sur sa joue, la rassurer alors qu'elle constatait que la brune avait tenu sa promesse, n'avait pas quitté la chambre. Toutes les deux étaient encore sous les draps, dénudées et JJ en percevait de doux frissons lui rappeler leur délicieuse étreinte de la veille. Elle se tourna vers Emily, enlaça son bras autour de sa taille et perçut dans son dos le tissu rêche de la bande qui la pansait. JJ savait que cette matinée annonçait le départ prochain d'Emily alors que le soleil n'était pas encore levé. Elle savait qu'elles ne prendraient pas leur café ensemble, qu'elles ne quitteraient pas cette chambre l'une à côté de l'autre. JJ maudissait toutes les raisons qui les empêchaient de s'afficher ensemble et son angoisse revenait à l'idée de voir Emily s'éloigner d'elle.
— Ces quinze derniers jours m'ont semblé durer une éternité, fit-elle d'une voix mal réveillée. Ne me laisse pas sans nouvelle plus longtemps…
Emily n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Elle avait regardé JJ s'endormir paisiblement dans ses bras, sans avoir échangé un seul mot après leur étreinte. Ses réflexions avaient vite repris leur place, malgré l'incroyable plaisir éprouvé avec JJ. Elle avait guetté l'obscurité de la chambre, écouté le souffle berceur de l'ancien agent près d'elle, veillé au moindre bruit dans la pièce. Comment pourrait-elle profiter de la vie dans ces conditions ? Elle gardait la douceur de l'étreinte pour elle, ancrée dans ses chairs, les parfums de JJ gravés sur sa peau. Son cœur ne savait plus à quel ordre obéir. Devait-il se serrer, s'affoler, se laisser aller aux émotions ? Emily luttait contre les siennes pour ne pas fléchir, ne plus vaciller. Elle repoussa une mèche blonde des traits captivants de JJ et répondit :
— Tu en auras.
Elle posa un tendre baiser sur les lèvres rosées de l'ancien agent, pris une longue seconde pour s'en imprégner et se recula. Elle se força à détourner les yeux pour ne plus s'abandonner et s'assit sur le bord du lit. Elle récupéra ses sous-vêtements, fit abstraction à sa blessure et se rhabilla. La chambre plongée dans l'obscurité d'une nuit bientôt terminée, elle ressemblait à un de ces types pressés d'en finir, apeurés par les réveils près de leur maîtresse. Elle n'avait plus les moyens d'accorder de l'attention aux bonnes manières. La douleur de laisser JJ derrière elle dépassait celle infligée par sa blessure et elle devait y faire abstraction.
JJ se redressa, nue et vint dans le dos d'Emily qui se rasseyait sur le lit pour enfiler ses chaussures. Ses mains appuyées sur le matelas, elle ramena son visage dans le creux de son cou, respira ses parfums, prolongea cet instants, ces dernières secondes qui la séparaient du départ d'Emily. Ses lèvres remontèrent jusqu'au creux de son oreille où elle demanda d'une petite voix :
— Fais attention à toi…
Emily frissonna de nouveau sur les mots susurrés par JJ. Elle la sentait attentive, attachée autant qu'elle pouvait l'être. En d'autres temps, elle n'aurait jamais quitté le lit, n'aurait jamais imposé de distance entre elles en sachant JJ nue sous les draps, après une nuit d'étreinte. Tout en elle répondait aux attentions de l'ancien agent, son être criait de rester, d'accorder toute l'importance que JJ méritait. Sa main se posa sur la sienne sur son ventre et ses paupières se fermèrent un instant. Elle imprimait cet instant dans sa mémoire, le souffle parfumé de la blonde contre sa peau, la caresse de ses lèvres près de son oreille.
Elle tourna son visage vers le sien et la dévisagea, le cœur battant d'émotions. Sa main remonta sur sa joue avant qu'elle ne goûte la saveur de ses lèvres dans un énième baiser. Elle ne voulait pas songer aux jours prochains, aux semaines qui suivraient. Seul, l'instant présent existait. Elle se recula, lui esquissa un léger sourire et répondit d'une voix rassurante :
— Ne t'en fais pas… Toi aussi, fais attention.
Elle se leva et détourna son regard sur la commode où elle prit sa montre.
— Je dois y aller.
JJ s'assit sur le lit, la couverture contre sa poitrine et vit Emily lui lancer un dernier regard avant que cette dernière ne quitte leur chambre. Son cœur se serrait dans sa poitrine et elle n'expliquait pas cette intuition dérangeante qui ne cessait de l'habiter depuis son réveil. Quand la reverrait-elle ?
JJ avait fait son possible pour aider Emily mais elle n'était pas stupide, se doutait qu'elle n'aurait aucune nouvelle d'elle avant plusieurs semaines. Quand Hotch' l'avait appelé au Pentagone pour demandé son aide, pour réunir toutes les informations en sa possession sur Ian Doyle, JJ avait découvert une autre facette de la personnalité d'Emily, ses antécédents, ses états de service à la CIA. Derrière le masque de douceur et d'intelligence d'Emily se cachait un agent secret impitoyable, formé pour infiltrer les plus dangereuses organisations terroristes. JJ savait comment ces personnes étaient formées, comment elles fonctionnaient. Elles ne devaient avoir ni attache, ni état d'âme et être prêtes à mourir pour le bien de leur pays. Emily était allée au bout de sa mission et, après l'affaire « Valhalla », Lauren Reynolds était morte et la CIA avait muté Emily au FBI. JJ se souvenait de son arrivée, de leur rencontre cinq ans plus tôt. Tous s'étaient fourvoyés sur les origines d'Emily, sur ses antécédents professionnels. L'agent Prentiss n'avait rien de la petite fille de riche pistonnée par sa mère ambassadrice. Emily Prentiss avait une expérience d'agent que nul ne pouvait imaginer au sein du BAU et JJ était consciente d'ignorer une foule d'informations restées secrètes la concernant. Emily les lui révélerait-elle un jour ?
JJ se résigna à quitter le lit et s'enferma dans la salle de bains. Son vol pour Washington décollerait en milieu d'après midi et elle devrait appeler Will pour qu'il vienne la chercher à l'aéroport.
Jennifer Jareau: "Nietzsche a écrit: L'espoir est le pire des maux, car il prolonge la souffrance de l'homme."
Quantico – Virginie – Environ 1 an plus tard
L'agent Hotchner entra dans la salle de réunion où l'attendaient les agents Seaver, Rossi, Reid, Garcia et Morgan. Il regarda aussi Pénélope qui, par la force des choses, avait pris en charge certaines des tâches de Jennifer Jareau alors que l'agent Seaver était devenu l'agent de liaison le temps de trouver un autre agent compétent pour remplacer JJ.
— Garcia, nous t'écoutons… lança Hotch en posant un lourd dossier sur la table.
L'informaticienne avait pris soin de distribuer plusieurs feuillets reliés énonçant l'enquête qu'elle avait choisi selon les recommandations d'Hotchner. Elle expliqua donc :
— Six hommes ont été tués à Boston au cours des dix derniers jours.
Elle saisit la télécommande du rétroprojecteur et afficha les visages des victimes.
— Tous étaient blancs, âgés de 21 à 55 ans et ne se connaissaient pas.
— Six en dix jours, ça fait beaucoup, commenta l'agent Seaver.
— C'est rien de le dire, confirma Pénélope. Le dernier, Andrew Bulger avait 48 ans. La police n'a trouvé aucun lien entre les victimes.
David Rossi feuilleta les feuillets où apparaissait la victimologie de ces hommes qu'ils devraient étudier avec minutie et constata à haute voix :
— Certains étaient célibataires, d'autres mariés et pères de famille. Travailleurs indépendants, employés, chômeurs.
— James Einri avait été arrêté il y a deux ans pour excès de vitesse, ajouta Pénélope.
L'agent Morgan commenta à l'une de ses observations.
— Tous tués par balles, une dans le thorax, une dans la tête. Aucune empreinte, aucune marque d'effraction.
Il regarda son supérieur :
— Notre homme est entraîné et ce sont certainement des exécutions.
— Un tueur à gage ? demanda l'agent Seaver.
— Ca se pourrait, fit Morgan. Si c'est le cas, il nous faudra étudier le profil de notre commanditaire pour trouver notre tueur.
— Toutes les pistes sont bonnes à prendre, répondit Rossi.
Arlington – Virginie
Jennifer Jareau était l'une des rares employés civils travaillant au Département de la Défense. Entourée d'hommes, pour la plupart hauts gradés militaires, JJ savait que l'ambiance des Bureaux du Pentagone n'était pas comparable avec celle du BAU. Ici, tout était parfaitement réglé, stricte, hautement sécurisé et davantage depuis les attentas du 11 septembre ayant fait 125 morts au sol sur les 189 décès déclarés.
Dès son arrivée, JJ s'était faite un ami, son supérieur, Jeffrey Keegan, un ancien agent du FBI qui terminait sa carrière au calme et dans les Bureaux du Pentagone en attendant sa retraite. Le poste de ce dernier avait été similaire à celui de Hotch' et JJ avait eu le plaisir d'entendre les récits de ses enquêtes, sa participation aux arrestations des plus grands Tueurs en série de l'histoire américaine. Toujours vêtu de façon impeccable, d'un costume bleu et d'une cravate sobre, ce dernier approcha du bureau de JJ et posa devant elle un gobelet de décaféiné.
— Vous êtes certainement la seule employée de ces bureaux à oublier de prendre votre pause, Jareau.
JJ sourit sur cette venue habituelle de fin de journée. Jeffrey Keegan était réglé comme une horloge et ne ratait pas une occasion de venir lui parler. Sa ponctualité et sa rigueur ne l'empêchait pas d'être plus dilétant par son âge avancé et son poste haut placé. JJ ôta ses petites lunettes qu'elle posa sur sa pile de feuilles et récupéra le gobelet.
— Merci Jeffrey.
— Et je constate que vous êtes moins souriante que ce matin, commenta-t-il. L'info pour votre amie n'a pas porté ses fruits ?
— Non, répondit JJ. J'ai regardé les enregistrements vidéo mais ce n'était pas elle.
— Elle finira bien par vous donner des nouvelles quand elle jugera qu'elle peut le faire en toute sécurité.
JJ se pinça les lèvres et ne sut quoi penser de ces paroles se voulant rassurantes. Jeffrey Keegan était la seule personne à qui elle s'était confiée très indirectement sans parler de l'affaire « Doyle » ou d'Emily. JJ lui avait simplement expliquée qu'une amie à elle avait disparu volontairement et qu'elle tentait de la retrouver. Douze mois était passés, douze longs mois pendant lesquels JJ avait perdu pied et continuait de porter le secret de la fausse mort d'Emily. Devoir mentir à son entourage était lourd, surtout quand son entourage se résumait à quelques personnes qu'elle connaissait depuis peu. Ne pas pouvoir se confier sur ses inquiétudes, ses doutes, lui pesait plus que tout et ses seuls vrais amis avaient été présents à l'enterrement d'Emily. Au fil des mois, sa relation avec Will s'était dégradée et JJ passait désormais tout son temps au bureau dans l'espoir de trouver des informations sur Emily ou sur Doyle. Elle restait en poste au Pentagone pour deux raisons : Pour son fils Henry et dans l'espoir que de nouvelles informations soient enregistrées dans les bases de données du service des renseignements généraux. Ici étaient stockées toutes les informations les plus confidentielles et secrètes du pays, des informations auxquelles le FBI n'avait pas accès, sauf dérogation spéciale accordée lors d'enquête précise. Malgré des mois de recherches, JJ n'avait rien trouvé. Peut-être cherchait-elle dans de mauvaises directions, se demandait-elle. Mais où pouvait-elle chercher hormis dans le dossier de Ian Doyle qu'elle connaissait désormais mieux que personne. Tous ses complices connus par le gouvernement avait été arrêtés ou tués sept mois plus tôt et de ce fait, JJ n'avait pas de piste précise à suivre qui lui donnerait des indices sur la position actuelle d'Emily Prentiss. L'esprit et les réflexions de JJ étaient embrumés par son manque d'objectivité, par son implication trop directe et sa peine depuis le départ d'Emily.
Elle but quelques gorgées de son café et demanda à Jeffrey Keegan :
— Dites, vous êtes toujours en contact avec votre ami à la CIA ? Ted Berkeley ?
Le supérieur de JJ plissa les yeux sur cette question intrigante de la part de sa subordonnée.
— Ted, oui, nous sommes toujours en contact bien sûr. Pourquoi cette question ?
JJ avait déjà réfléchi à plusieurs façons d'avoir accès à des personnes capables de répondre à certaines de ses questions sans réponses et ces personnes se trouvaient à la CIA. Elle répondit donc :
— La jeune femme que je cherche est un ancien agent et il se peut qu'il l'ait connu ou qu'il ait entendu parler d'elle. Est-ce vous pourriez me le présenter ?
— JJ, même si je vous le présentais et même s'il connaissait votre amie, il ne serait pas autorisé à parler d'elle. Les informations qui concernent les agents de la CIA sont confidentielles, y compris pour nous. Vous avez déjà eu mon autorisation pour accéder à certaines archives gouvernementales auxquelles vous n'auriez pas du avoir accès, vous ne devriez pas continuer dans ce sens et risquer de vous faire remarquer.
Il jeta son gobelet dans la poubelle près du bureau de JJ et lui sourit.
— Remettez vous au travail et ne pensez plus à cette jeune femme qui doit certainement prendre plus de bon temps que vous à l'heure qu'il est.
JJ savait qu'Emily ne pouvait pas être heureuse, pas tant que Ian Doyle serait vivant et rien ni personne ne pouvait affirmer qu'il était mort. Elle vit Jeffrey Keegan partir et détourna son regard sur le cadre photo posé sur son bureau. Elle avait mis sous verre cette image d'Emily et elle prise un an et demi plus tôt lors de la petite fête organisée pour célébrer son départ, sa mutation qu'elle regrettait, un départ forcé par Erin Strauss qui n'aurait pas du avoir lieu.
Plus les mois passaient, plus JJ se demandait si le mieux n'était pas d'accepter l'offre d'Aaron Hotchner qui l'appelait régulièrement pour prendre de ses nouvelles, pour la relancer en lui disant que son poste d'agent de liaison était toujours vacant. Mais comment JJ pourrait-elle reprendre ses anciennes fonctions et faire ses recherches pour retrouver Emily ? Peut-être devait-elle avouer à tous qu'Emily n'était pas morte, mais le faire signifier trahir la promesse qu'elle avait faite à son amante. Révéler la vérité pourrait engendrer des conséquences pires que JJ ne pouvait l'imaginer. Mais ce jour était spécial parce qu'aujourd'hui était la date d'anniversaire de l'enterrement d'Emily Prentiss au cimetière de Rock Creek à Washington. Cela faisait un an aujourd'hui que JJ attendait un signe de sa part, un message qui lui signifierait qu'elle allait bien, qu'elles se reverraient et que ce cauchemar prendrait fin. JJ était désormais la mieux placée pour savoir ce que pouvait ressentir les familles, les proches des victimes n'ayant pas de nouvelle des personnes chères à leur cœur. A la différence que JJ n'avait aucune épaule sur laquelle pleurer, aucun ami pour la rassurer.
Elle lança un regard sur sa montre et réalisa qu'une fois encore elle n'avait pas vu le temps passé. Elle éteignit l'écran de son ordinateur, rangea rapidement son bureau, prit son sac, ses clefs, et se leva pour quitter la plateforme de bureaux et rejoindre l'ascenseur.
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