CHAPITRE UN : Un Nouveau Monde Un Nouveau Docteur.

Partie une : Darlik Ulv Stranden.

Le vent soufflait toujours dans la baie du Grand Méchant Loup. Rose l'avait déjà remarqué la première fois qu'elle était venue ici, la brise salée qui lui fouettait le visage l'avait aidé à faire face autant que les mots qui s'étaient voulus de Jackie. Mais là, ce n'était que du vent, un vent froid et dur, comme une faible réplique de la tempête qu'ils venaient encore une fois d'essuyer. Une tempête qui, cette fois, les avait rapprochés au lieu de les séparer. Et ce vent-là, bien que plus faible, les rapprochait encore l'un de l'autre… Le Docteur humain, Rose n'arrivait pas encore à l'appeler ainsi, lui tenait toujours la main et même si elle voulait lui montrer qu'elle ne lui accordait pas encore vraiment sa confiance, Rose Tyler ne pouvait s'empêcher d'apprécier ce si simple contact entre leurs peaux.

Ils marchaient, lentement contrairement à ce dont ils avaient toujours eu l'habitude ensemble. Plus rien ne pressait. Aucun ennemi ne les poursuivait et le TARDIS n'allait pas pouvoir partir sans eux. Ils n'avaient plus de TARDIS du tout. Et Rose le regrettait déjà alors qu'elle venait à peine d'en sortir. Pour la dernière fois…

Peu de temps après le départ du Docteur et du Docteur-Donna, Jackie Tyler avait expliqué à sa fille et au clone du Gallifréen que son mari ne pouvait pas les rejoindre maintenant : il était en réunion mais il avait demandé à ce que leur pilote personnel aille les chercher en zeppelin. Seulement, il se faisait tard et le voyage durait des heures.

« On n'a qu'à s'arrêter au village pour la nuit, avait suggéré Rose. »

Jackie y avait déjà pensé mais elle aurait préféré rentrer plutôt. Sa fille avait peut-être été prête à tout quitter pour retourner voyager avec son Docteur mais elle, Jackie Tyler, avait un mari et un fils qu'elle aimait et qui commençaient à lui manquer. Ce n'était qu'une nuit de plus loin d'eux mais elle aurait préféré l'éviter. De toute façon, ils partiraient à l'aube le lendemain. Ce n'était pas aussi horrible que la dernière fois où ils avaient été quatre à loger dans cette toute petite auberge sans moyen de locomotion plus rapide que la jeep de Pete.

Le village était tout proche du lieu d'atterrissage du TARDIS en une dizaine de minutes, ils arrivèrent déjà à en entrevoir les premières maisons. Ça rassura un peu Jackie qui craignait de voir la nuit arriver. Ils étaient en Norvège et en Automne après tout. Les jours étaient courts.

Loin derrière sa mère, Rose cherchait à briser le silence qui s'était imposé entre eux depuis le départ du TARDIS.

Le Docteur humain et elle trainaient tous deux derrière Jackie Tyler comme s'ils redoutaient quant à eux plus de quitter la baie que de voir la nuit arriver. Et c'était le cas...

Mais pour autant, elle n'avait toujours rien à lui dire. Que dire après tout à un homme que l'on regrettait d'avoir si passionnément embrassé ? Et pouvait-elle vraiment dire qu'elle le regrettait ? Elle doutait, ce n'était pas la même chose au fond. Et lui, doutait-il aussi de ses sentiments ? Il n'avait pas paru très convaincant, peut-être parce qu'il ne voulait pas blesser le Docteur originel. L'original. Celui qu'elle aimait et le seul qu'elle aimerait.

Ce baiser s'il n'avait pas été une erreur avait sûrement dû quand même lui briser les cœurs. Et Rose s'en voulait. Elle s'en voulait qu'il soit parti sans lui dire au revoir rien qu'un dernier adieu. Pour elle, il était le seul Docteur et elle avait encore besoin de lui. Mais peut-être qu'il n'avait pas besoin d'elle. Il ne le lui avait jamais dit. Contrairement à son double humain…

Rose Tyler était perdue. Elle ne savait plus quoi croire. A qui faire confiance. Mais le Docteur humain restait là, silencieux et profitant à ses côtés de ses instants si rares de tranquillité. Il lui serra un peu plus fort la main comme s'il avait senti que son esprit vagabondait dangereusement pour lui.

« Ça va ? Lui demanda-t-il tout en accentuant légèrement cette première pression.

- Il ne m'a pas dit adieu. Encore.

- C'était trop dur. Il déteste les adieux.

- Tu parles de lui à la troisième personne.

- Tu as commencé. Et puis depuis qu'il nous a laissé ici, je ne suis plus vraiment lui. Donc je peux. »

Le clone du Seigneur du Temps se sentait-il lui aussi abandonné ? Rose ne l'avait pas vu ainsi. Il n'avait pas semblé déçu de la décision du Docteur. A moins qu'il n'ait pas voulu se le montrer à soi-même ? La jeune femme rendit sa pression au Docteur et tourna vers lui son regard, essayant de sourire bien que ses yeux ne montraient que sa tristesse tout comme lui :

« Il nous a abandonné tous les deux cette fois, ça ne lui a donc pas fait si mal que ça la dernière fois…

- Rose Tyler, te dire ces simples mots, tes seuls prénom et nom, et non les sentiments que tu m'avais toujours inspirés, ça m'a brisé les cœurs ! Je n'ai jamais voulu t'abandonner, Rose. Jamais. Et j'en ai vraiment souffert de ces adieux quelque peu écourtés.

- Et quand tu m'as envoyé dans le monde de Pete en glissant autour de mon cou le téléporteur développé par mon père sans même me demander mon avis ? Ce n'était pas un abandon, ça peut-être ? Un lâche abandon de ta part, et sans adieu non plus ?

- Tu es revenue. Je ne voulais pas y croire, croire que tu oserais vraiment quitter ta famille à tout jamais pour moi. Mais tu l'as fait. Et après ça, j'ai voulu croire que jamais je n'aurais à te dire adieu, Rose. Et je n'ai plus à le faire.

- Tu savais que j'allais revenir ?

- Je l'espérais au fond de mes cœurs mais comme je te l'ai dit : sans vraiment le croire possible. Mais tu l'as fait. Et je t'en ai voulu : je ne savais pas comment réagir et je ne voulais pas te montrer combien j'étais heureux de ton choix.

- Mais tu l'étais ?

- Evidemment, Rose. »

La jeune femme en était toujours étonnée mais elle sentait qu'il disait bel et bien la vérité. Il lui ouvrait enfin ses cœurs ! Enfin, son cœur… Mais ça n'avait peut-être pas autant d'importance. Lui dire qu'il l'aimait, n'importe qui aurait pu le faire. Mais parler ainsi de son chagrin, de ses espoirs et son amour… Seul le Docteur le pourrait. Rose ferma un instant les yeux, apposant sa tête sur l'épaule du Docteur humain. Elle se sentait si bien.

Et elle s'en voulut aussitôt de penser cela alors que de son côté, dans son univers, son Docteur, ne pouvait que se languir d'elle et ce pour toujours.

Le lendemain matin, six heures du matin :

Elle était debout depuis près de deux heures. Bon d'accord, en vérité elle n'avait presque pas dormi de la nuit. Jackie Tyler avait déjà rencontré des Daleks - c'est même ce qui l'avait amené dans cet univers parallèle au sien - mais elle n'avait jamais assisté à une telle cruauté. Et ça la hantait. Elle était dans son monde à nouveau, en sécurité. Et Rose ne l'avait pas quitté comme toutes deux s'y étaient attendues et même préparées. Jackie devrait avoir toutes les raisons du monde d'être entièrement soulagée et de prendre cette tasse de thé avec pour seule préoccupation d'enfin rentrer chez elle et retrouver son mari et son fils... Mais, alors qu'elle attendait le taxi qu'elle avait commandé une demi-heure plus tôt, Jackie ne pensait à rien de tout ça. Ses pensées étaient plus sombres : elle songeait à sa fille et surtout au Docteur. Certes, il était humain maintenant, et il n'avait plus de TARDIS. Mais Jackie savait que ce n'était pas une raison pour ne pas s'inquiéter pour sa fille. De ses souvenirs du Gallifréen, elle retenait deux choses. Et ne plus avoir de TARDIS n'allait sûrement rien y changer. Il ferait ce qu'il avait toujours fait : voyager... Et mettre sa fille en danger.

Loin des inquiétudes préoccupantes de sa mère, Rose Tyler n'avait elle-aussi qu'une seule hâte, la même hâte de rentrer à Londres. Seulement elle voulait rentrer chez elle pour des raisons différentes : elle voulait s'éloigner le plus vite possible de cette baie norvégienne qui portait tristement le nom de son alter ego. Pourtant, rien qu'en regardant les vagues écumeuses se jeter à ses pieds, elle revoyait encore les adieux de la veille, et aussi ceux qu'elle avait dû supporté un peu plus de deux ans plus tôt. Ces adieux là restaient les plus durs. Rose se souvenait trop bien des pleurs qu'elle avait ensuite versé sur le sable froid. À l'époque, elle était seule à fixer l'horizon... Elle ne l'était plus aujourd'hui :

« C'est drôle mais cette plage me rappelle celle de Nam Orde, dit le Docteur à sa compagne. »

Rose se souvenait très bien de cette planète et de la mer calme qui reflétait comme un miroir l'ocre d'un ciel sans nuage. Tout le contraire de ce paysage morne et désolé... Comment pouvait-il voir un seul point commun entre cet instant et ce si beau souvenir qu'ils partageaient? Enfin qu'elle partageait avec le Docteur en tout cas.

Le fait qu'ils soient seuls peut-être, seuls face à l'horizon marin, à l'infini...

Et mains dans la main à observer non pas cette fois un coucher de soleil mais un lever de l'astre sol. Et au fond c'était vrai que c'était aussi beau!

Un vrai écho du passé, un passé commun et sûrement regretté par les deux anciens voyageurs du temps et de l'espace.

« Oui, et tu peux dire de même maintenant.

- D'accord, à ton tour de poser la question, alors.

- Très bien... Au fait, je ne vous ai pas encore demandé : combien de temps comptez-vous rester avec moi? »

Les mots, les mêmes qu'il avait employés à l'époque, étaient sortis très vite : ils s'étaient gravés en elle.

Toujours comme un vague écho du passé, la réponse qui lui parvint fut semblable au mot près à celle qu'elle lui avait alors donné :

« Pour toujours... Et toi? »

Rose rit, tourna la tête vers vers celle du Docteur – qui, loin de plaisanter comme elle l'avait cru, la fixait de son regard brun et chaud avec un air qu'elle ne l'avait jamais vu porter jusque-là que sur ses ennemis.

« Tu le sais très bien : je te l'ai déjà dit, répondit-elle, et je n'ai pas changé d'avis. Je n'en changerai jamais. Ce n'était pas pour les voyages dans le TARDIS et ça n'a jamais été ta question d'ailleurs.

- Non. Je n'ai jamais dit le contraire mais je suis humain à présent, Rose. Enfin, à moitié… Je suis changé par cette métacrise et j'ignore encore moi-même jusqu'à quel point. Tu doutais hier. Et tu avais répondu au Docteur. Je te demande d'y répondre en ce qui me concerne moi, cette nouvelle régénération à moitié humaine. Cette copie du Docteur que je suis.

- Tais-toi ! Lui demanda-t-elle. Hier, c'est vrai que je doutais, mais tu m'as convaincu que tu étais lui, tu as tout fait pour d'ailleurs. Et je le crois, je vous crois. Je sais que si tu as sa mémoire, tu n'as pas que ça en commun avec lui. Et si je doutais hier comme tu dis, c'est surtout parce que vous étiez deux. Maintenant, il n'y a plus que toi : le seul Docteur. Mon Docteur. Le seul dans ma vie et ça me suffit. Je ne m'accrocherais pas au Seigneur du Temps avec lequel je ne peux pas être. Ou plutôt qui ne peut pas être avec moi… Je t'ai toi. Et c'est encore mieux. C'est vrai que je ne voyais pas quel cadeau il me faisait. Donna avait raison, c'en est un. C'est même un vrai miracle que tu sois là et que tu ne puisses plus te régénérer : je ne te perdrais plus jamais. »

En disant ces derniers mots qu'elle pensait sincèrement, elle y avait tellement réfléchis cette nuit qu'ils étaient sortis sans qu'elle les cherche vraiment, Rose Tyler avait lâché la main du Docteur et avancé son visage vers le sien. Elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa pas avec autant de passion que la veille mais avec une tendresse qui l'égalait certainement. Hier, elle avait réagi par simple pulsion en l'entendant lui déclarer enfin son amour, mais ce matin elle y avait longuement réfléchi et elle voyait vraiment en lui le Docteur et elle l'aimait. La nuit porte conseil comme on dit et cette nuit-là elle n'avait presque pas dormi. Mais aujourd'hui était un autre jour, un nouveau jour plein de promesses pour elle.

Bon, il avait ce qu'il voulait. Pas le baiser bien sûr, auquel il ne s'attendait d'ailleurs absolument pas, mais par contre il avait enfin la certitude que ses doutes n'existaient plus : elle lui faisait confiance. Et elle l'aimait. Il en avait toujours été convaincu, bien avant qu'elle ne le lui avoue lors de leurs adieux sur cette même plage, devant cette même mer calme et presque gelée, mais jamais il n'avait osé lui dire la vérité sur ses propres sentiments –jusqu'à hier. Peut-être avait-il eu besoin de ce nouveau corps, plus humain, et de ce nouvel univers. C'était une toute nouvelle vie pour lui une nouvelle vie qui était aussi la seule vie qu'il voulait. A ses côtés. Certes, sans le TARDIS, il allait devoir se ranger et il ignorait totalement ce qu'il allait pouvoir devenir ici. Il repensa alors à la discussion qu'il avait eue avec Rose concernant leur avenir alors qu'ils avaient perdu le TARDIS et tout espoir de rentrer sur Terre au XXIème siècle. Il s'était affolé à l'idée de devoir demander un prêt. Toute la réalité de la vie allait cette fois vraiment lui tomber dessus. Pete était certes riche mais pour la première fois de sa vie entière – et elle avait été longue jusqu'ici- il ne pourrait pas simplement se reposer sur les autres et disparaitre ensuite. Il allait devoir se construire une vie. La pression des lèvres de Rose sur les siennes l'obligeait à y penser. Ils allaient enfin avoir un avenir commun… Et il devait y songer. L'avenir… Ça ne se résumait plus à des voyages dans le futur proche ou lointain comme il en avait pris l'habitude, ça prenait un tel nouveau sens, une quantité innombrable même de sens.

Mais pour l'instant, il savait quand même ce qu'il en était : ils devaient rentrer à Londres. Rose et sa mère étaient assez impatientes et ne cherchaient pas à le cacher. Ce tour sur la plage norvégienne qu'avait suggéré le Docteur pour passer le temps à sa compagne était certainement la dernière occasion qu'ils auraient tous les deux d'être seuls avant longtemps…

Et il ne regrettait pas son initiative alors que la jeune femme, toujours enlacée dans ses bras, lui murmurait finalement les seuls mots qu'il avait attendus et espérés qu'elle dise :

« Pour toujours, Docteur. »