Auteur : DarkmoonSigel

Traductrice : Aconit

Chapitre 2

Lorsqu'ils se rencontrèrent à nouveau, ce fut le cerf qui trouva Will et l'empathe qui était blessé. Will était assis et blotti contre un amas de rocher, le dos contre la pierre, tenant sa tête douloureuse alors que le sang coulait librement d'une lacération sur son front. Une pierre l'y avait frappé, lancée par un des villageois. Ils étaient furieux contre lui pour n'avoir pas attrapé la chose ou l'homme qui enlevait leurs filles dans leurs lits, et ne laissait rien derrière aucun indice sur lui ou sur le sort des filles.

Mieux valait tard que jamais, avait pensé Will lorsque Lord Crawford était apparu avec ses hommes, Price et Zeller, avant que les choses ne tournent mal. Ils étaient arrivés à temps pour disperser la foule et permettre à Will de disparaître dans les bois. Qu'il le veuille ou non, Will savait qu'il allait devoir y retourner bientôt. Malgré les objections de Lady Bloom sur le sujet, Jack viendrait de toute façon le chercher s'il ne le faisait pas. Jusque-là, Will se cachait et essayait de ne pas penser aux filles disparues ou au sang qui recouvrait son visage et s'accumulait dans ses mains. Il savait qu'il aurait dû regarder la blessure, mais il n'avait pas assez d'énergie pour s'inquiéter pour lui. C'était juste un autre dérangement de la chair parmi tant d'autres qu'il aurait à supporter. Il aurait peut-être une vilaine cicatrice qui lui rappellerait pourquoi il préférait la compagnie des animaux à celle des hommes.

Sa compagnie inattendue passa inaperçue jusqu'à ce qu'une langue douce et humide se presse contre le front de Will pour nettoyer la blessure. La brûlure soudaine de l'accueil fit sursauter Will, et ses omoplates et ses coudes heurtèrent violemment la pierre. Avec un esprit fatigué, Will vit qu'il était en fait pris au piège entre la pierre et le cerf qui se dressait au-dessus de lui. Il était un homme mort si la créature voulait prendre sa vie. Heureusement, tout ce que semblait vouloir le cerf était s'occuper de sa blessure, sans se soucier de sa réaction étonnée.

N'ayant pas la force d'essayer de s'échapper ou même de repousser la créature, Will la laissa nettoyer minutieusement son front et ses mains. L'empathe regarda le cerf à travers ses yeux à moitié fermés alors qu'une langue large lapait le sang dans ses paumes offertes. Quand la créature fut satisfaite, elle regarda Will comme si elle attendait quelque chose de lui.

« Bonjour. Je ne m'attendais pas à te revoir, » dit honnêtement Will avec un sourire de travers, sans savoir vraiment quoi dire d'autre. « Comment va ta patte ? »

Le cerf lui montra le membre qui avait été blessé, et l'empathe eut un hochement de tête approbateur devant la chair guérie. Il y avait une cicatrice là où le fer avait mordu la chair du cerf, mais elle était maintenant recouverte de fourrure duveteuse, et il fallait savoir qu'elle était là pour trouver le bout de peau cicatricielle.

« Oh, c'est bien. J'étais inquiet pour toi. » Will sourit. Le cerf souffla de l'air chaud pour toute réponse, ses sabots frappant impatiemment le sol. Le geste fit que Will regarda la créature et vit de la colère irradier de son corps, bien qu'elle ne soit pas dirigée contre lui – Will fut heureux de le remarquer. Il y avait de la curiosité envers Will, ou plus exactement envers ses blessures. En comprenant, Will leva la main et toucha son front ; sa coupure était déjà guérie et devenait de plus en plus petite à chaque seconde. Au rythme où ça allait, il n'en resterait plus aucune trace.

« Merci. » Will avait envie de pleurer et il se mordit la lèvre inférieure pour s'en empêcher. C'était si rare que quelque chose dans sa vie soit aimable avec lui. En se levant sur ses jambes tremblantes pour se distraire, Will s'approcha du cerf, et la créature le laissa faire, pour que l'empathe puisse reposer son front contre sa tête cornue. « Merci », murmura-t-il à nouveau dans la fourrure sombre, tandis que ses mains suivaient la courbe de sa mâchoire inférieure et que ses doigts s'enfonçaient dans les poils et les plumes. La bête de cauchemar était plus une ancre qu'autre chose pour Will à cet instant, quelque chose dont il avait désespérément besoin. Le cerf gronda contre lui, d'un son assez profond pour que Will le sente traverser son corps.

En essayant de ne pas secouer Will, le cerf le déplaça avec lui alors que la créature s'agenouillait pour s'asseoir sur le sol de la forêt, tout contre les rochers. Il laissa Will s'asseoir avec lui, entourant l'humain alors que le cerf posait sa grande tête sur les genoux de Will.

« Il y a un homme dans le village. Il enlève des filles de leurs maisons pendant que tout le monde dort. Les filles disparaissent sans laisser de trace, et personne ne sait ce qui leur arrive, » divagua Will, avec des mots durs et rapides qui sortaient de sa bouche. « On m'a donné la tâche de les retrouver et de trouver leur ravisseur. »

Le cerf resta immobile autour de Will, toute son attention focalisée sur lui. Will n'aurait pu s'arrêter même s'il l'avait voulu, plus maintenant. C'était comme si quelque chose s'était brisé et se déversait en lui, emplissant sa poitrine de douleur et son esprit de dégoût. « Ils continuent de penser… d'espérer que ces filles soient vivantes, mais je connais la vérité. Je sais qu'elles sont mortes. Il leur fait quelque chose d'horrible. Je le sais. »

En se recroquevillant pour pouvoir frotter son visage contre le velours qu'il était le seul à avoir touché, Will laissa les vérités de son esprit saigner dans la fourrure noire. « Je le vois, au moins des parties de lui. Je le sens, comme si j'étais lui lors de moments partagés. Comme si nous étions la même personne même si nous faisons des choses différentes pendant le jour. Je sais qu'il aime ces filles, qu'il les prend parce qu'elles sont supposées être cette fille, celle qu'il sauve de lui-même. »

Le cerf leva la tête pour regarder profondément Will, en laissant l'empathe comprendre qu'il savait qu'il se retenait. Will se reposa contre le corps solide de la bête, réchauffé par son étrange fourrure pleine de plumes, se perdant dans sa douceur. Un petit coup de langue chaude sur sa joue rappela à Will qu'il racontait une histoire et que son auditoire voulait entendre le reste.

« Ils sont devenus furieux contre moi parce qu'ils pensaient que je leur cachais quelque chose. Pour une fois, ils avaient raison, » dit solennellement Will au cerf, qui hocha la tête. « Il les mange. C'est ça que je n'ai pas pu leur dire. C'est pour ça qu'ils ne peuvent pas les trouver. Il n'y a pas de corps à trouver. Pas de corps à enterrer. »

Épuisé, Will arrêta de caresser le cerf pour se lover contre lui, cachant son visage dans la fourrure. Il ne savait pas où étaient ses chiens. À chaque fois que Will allait au village, il envoyait les chiens se cacher dans les bois. Il ne pouvait pas supporter l'idée que quelqu'un fasse souffrir sa meute par malveillance. Will préférait prendre le temps d'aller chercher ses chiens après plutôt que de les laisser se faire blesser ou tuer à cause de lui.

Il se sentait en sécurité ici, à cet endroit, avec cette créature étrange, même s'il n'aurait pas dû. Les créatures de l'Autre Monde comme le cerf-corbeau ne fréquentaient normalement pas les hommes, et quand c'était le cas, le résultat était souvent sanglant. À cause des souvenirs passés et des expériences connues avec de telles créatures, Will savait qu'il aurait dû être déjà mort, pas protégé et choyé.

« Je n'ai pas pu le leur dire. Parfois, la vérité est pire qu'un mensonge. Une des filles restantes, Cassie quelque chose, a décidé que je n'étais pas assez communicatif. Elle était en colère que je ne puisse pas trouver ses amies, apeurée de pouvoir partager leur sort, » murmura Will en pressant son oreille contre les flancs couverts de fourrure de la créature pour écouter la musique de sa respiration et de ses battements de cœur. « Elle m'a jeté une pierre à la figure. Les autres ont vite suivi. J'ai couru, et tu m'as trouvé. »

En grondant et soufflant plus d'air chaud qui ébouriffa les boucles sombres de Will, le cerf sentit l'empathe, en léchant occasionnellement, ici et là, la peau désirée. Ses joues, le bout de son nez, et son front étaient tous mouillés tandis qu'un nez humide farfouillait dans les mèches des cheveux sombres de Will et sur l'arête de ses oreilles. Le cerf fit un son dégoûté en renâclant dans le cou de Will, et l'empathe gloussa devant sa réaction.

« Je suis désolé. C'est un peu fort, n'est-ce pas ? » rit Will alors que le cerf commençait à lécher son nez pour le nettoyer de l'odeur offensante. L'eau de toilette qu'avait choisie Alana de était peu appréciée, apparemment. « Je la garde pour le Solstice d'Hiver. »

Quand le cerf fut satisfait de ses efforts, la créature commença à frotter son front et les côtés de son visage contre Will, sur sa tête et ses épaules, en faisant attention à ne pas le toucher de ses bois.

« Tu me marques ? » réfléchit Will à voix haute en mordant l'intérieur de sa joue pour s'empêcher de rire et d'offenser son nouvel ami. « J'apprécie, mais les humains ne le relèveront pas. J'ai peur que ce soit inutile. »

Le cerf arrêta ce qu'il faisait pour relever son museau et regarder Will, en le laissant savoir sans mots combien il avait tort, avant d'y retourner. Les efforts renouvelés firent rire Will à voix haute, et l'empathe enroula finalement ses bras autour de la tête du cerf de cauchemar pour le faire s'arrêter.

« Au moins, il y a quelque chose d'autre que mes chiens qui m'apprécie dans ce monde, » songea Will en appuyant sa joue contre celle du cerf pour sentir le velours soyeux de sa fourrure contre sa peau. Sentant de l'amour malgré sa source étrange, Will se força à relâcher le cerf et à se relever. La créature le regarda en quête d'une explication, son mécontentement visible sur ses traits royaux.

« Je dois y retourner. Je ne le veux pas, mais si je ne le fais pas, Jack va m'envoyer ses hommes pour me trouver. Crois-moi quand je dis que ça serait une très mauvaise chose. Tu ne me verrais sûrement pas pendant très longtemps, si ça arrivait. J'ai découvert que c'est dans mon intérêt d'obéir aux demandes de Lord Crawford, » dit Will au cerf, levant une main pour caresser doucement son museau, faisant passer ses doigts sur la base de sa couronne de bois. L'os qui y poussait était noir, les pointes de la ramure coupantes comme des rasoirs couverts d'une fine patine du sang d'autres créatures.

Will réalisa qu'il aurait dû en être effrayé, mais ne pouvait rassembler que des cendres de cette émotion en la présence du cerf. Son esprit était si étrangement en paix quand il était avec la créature. En faisant durer son toucher aussi longtemps que possible, Will se retira, et laissa derrière lui le cerf alors que l'ermite retournait dans les bois.

Ou il aurait dû le laisser. Will trouva son chemin bloqué par le cerf de cauchemar – la créature était terriblement rapide. Il ne le fit cependant pas d'une manière menaçante et ne semblait pas lui vouloir du mal. Le cerf se contenta de rester sur son chemin, comme s'il attendait quelque chose. Si Will devait lui accorder une émotion, il aurait dit qu'il avait l'air plutôt contrarié. Il fallut que le cerf donne un coup de sa large langue sur les lèvres de l'empathe pour qu'il comprenne ce que la créature voulait de lui.

« Je suis désolé. C'était plutôt impoli de ma part. Te quitter avant de t'avoir donné ton baiser, » rit Will en prenant la tête du cerf entre ses mains pour l'amener à son niveau et déposer des baisers sur son museau. Il se sentit ridicule, mais il n'allait pas en débattre avec une créature aussi puissante.

« Suis-je autorisé à m'en aller, maintenant ? Tu es satisfait ? » grimaça Will au cerf qui sembla considérer très sérieusement la question. Il garda sa contenance solennelle assez longtemps pour que Will commence à se sentir mal à l'aise, l'inquiétude picotant sa peau. Il se surprit à soupirer de soulagement quand la créature s'écarta enfin de son chemin.

« Merci. Je serais de retour dès que cet homme sera capturé. Il faut d'abord que je le trouve, et que je sache où chercher, » dit Will au cerf avant de partir, se rappelant à lui-même de marcher et de ne pas courir.

Perdu dans sa propre tête au fur et à mesure qu'il se rapprochait du village, Will ne remarqua pas qu'il était suivi dans les ombres et les fourrés, bien que la forme soit très différente d'auparavant. L'admirateur de l'empathe restait près de lui, autant à l'aise sur deux pieds que sur quatre pattes. Un nez assidu sentait l'air dans le sillage de Will. La créature fut satisfaite de son marquage en voyant un petit fae, invisible aux humains, fuir de terreur devant Will. Des lèvres fines et larges se retroussèrent en un sourire coupant comme un poignard pour révéler des dents acérées.

« Je crois que je peux t'aider à voir ton cannibale, mon cher Will. »


NdT : Et voilà le deuxième chapitre ! N'hésitez pas à laisser une review si ça vous a plu, et joyeux Halloween ^^