Un cauchemar.
Voilà ce que ma vie est devenue à partir du moment où Valkesh s'est glissé dans ma tête. Mais je prends de l'avance. Laissez-moi reprendre là où je me suis arrêté. Après mon infestation, le Yirk m'a fait rentrer chez moi. Jamais le chemin des locaux du Partage à ma maison ne m'a paru aussi long. Je n'arrêtais pas de ressasser ce qui venait d'arriver, de chercher une explication à toute cette folie. Le Yirk, lui, n'avait que faire de ma détresse mentale.
En arrivant, il a claqué la porte d'entrée comme je le faisais habituellement et a balancé mon sac dans le couloir.
- Ta journée s'est bien passée, ma chérie ? a demandé ma mère depuis la cuisine.
- Boarf, comme d'hab, a répondu le Yirk avec ma bouche. Je suis crevée, le prof nous a fait courir cinq kilomètres en sport.
Ma mère a souri.
- Vois le bon côté des choses : ça fait fondre la graisse.
Le Yirk a poussé un grognement maussade très convaincant. Typiquement moi. Comment faisait-il ça ? Je me suis révoltée intérieurement. Non. Non, ça n'allait pas se passer comme ça. Ma mère allait forcément remarquer que quelque chose n'allait pas. Un parasite extra-terrestre contrôlait chacune de mes actions, comment pouvait-elle ne pas voir ça ? J'ai essayé d'accrocher son regard afin de lui transmettre un indice, n'importe quoi, quelque chose, mais le Yirk a détourné mes yeux.
Ça t'étonne que j'arrive à t'imiter à la perfection ? s'est-il moqué. Tu es un livre ouvert pour moi, Émilie.
Je t'interdis d'utiliser mon prénom, ai-je rétorqué en lui renvoyant son tutoiement à la figure.
Si tu crois que j'en ai quelque chose à faire, de ce que tu penses de moi... a-t-il dit alors qu'il s'emparait de la baguette pour se faire des tartines.
Il est monté dans ma chambre, s'est assis à mon bureau, et a commencé à manger mon - ou devrais-je dire nôtre ? - goûter. Je me suis aperçue que quelques-unes de ses pensées filtraient jusqu'à moi. Je pouvais ressentir le plaisir qu'il trouvait au goût du pain et du beurre dans ma bouche. Il appréciait également le mélange entre la texture froide et douce du beurre et le caractère craquant de la baguette, un point sur lequel je ne m'étais jamais attardée auparavant.
C'est juste une tartine, pas de quoi en faire un plat, lui ai-je fait remarquer.
Naïve et ignorante, je n'en attendais pas moins. Vous autres humains n'avez aucune idée de la chance que vous avez, a-t-il répondu dédaigneusement.
Blablabla.
Je me suis renfermée sur moi-même. J'étais peut-être obligée d'avoir une bestiole dans la tête, mais personne ne pouvait me forcer à lui faire la conversation. Le Yirk a terminé notre quatre-heures, puis s'est attelé à faire mes devoirs. Si j'avais été de bonne humeur, j'aurais presque pu qualifier ça de 'bon côté à l'infestation'. Presque. Il a torché les deux exercices de maths en cinq secondes chrono, sans même puiser dans mes connaissances - et il n'était pas si bon que ça pour m'imiter, parce que j'aurais fait des fautes, moi. Par contre, pour l'anglais, il est allé chercher dans mes souvenirs.
Quelle idée d'avoir des centaines de langues différentes parmi une seule race. Quelle perte de temps. Lorsque nous aurons conquis cette planète, nous instaurerons le Galard comme langue universelle.
Si.
Ma résolution de ne pas parler à l'extra-terrestre dans ma tête n'avait pas duré très longtemps. À ma décharge, jamais je ne m'étais autant ennuyée. Vous pensez que les cours de français sont un coup à s'endormir sur place ? Attendez donc de devoir vivre votre vie en tant que spectateur de vos propres actions.
Le Yirk devait s'ennuyer autant que moi, parce qu'il savait très bien ce que j'avais voulu dire vu qu'il pouvait lire dans mes pensées, et pourtant il a déclaré :
Si ?
Si vous conquerrez cette planète. Pas quand.
Et qu'est-ce qui va nous arrêter ?
Excellente question.
S'il y a une justice en ce bas monde, quelqu'un vous stoppera, ai-je lancé malgré tout.
Il a ricané.
Quel merveilleux optimisme. Je ne te donne pas trois jours avant que tu ne me supplies en pleurant de sortir de ta tête.
Il avait probablement raison. Ça n'avait rien d'une pensée réjouissante.
Pour le repas du soir, ma mère avait commandé une pizza. C'était juste elle, moi et ma petite sœur. Papa était en déplacement à l'autre bout du globe pour le boulot. Le Yirk a mangé trois parts de pizza, a blagué avec ma famille, et a promis à Lilie qu'il l'aiderait à apprendre sa poésie pour la semaine prochaine. Exactement comme je l'aurais fait.
Sauf que je pouvais ressentir son ennui. Sa tranche de pizza l'intéressait davantage que Lilie qui racontait sa journée à l'école. Stupidement, ça m'a mise en colère. S'il ne pouvait pas apprécier ma famille à sa juste valeur, il n'avait qu'à me laisser tranquille. C'était pas comme si je lui avais demandé de venir s'installer dans ma tête.
Bien sûr que je les apprécie, m'a-t-il aussitôt contredit. En tant qu'hôtes, ils seraient parfaits.
J'ai mentalement montré les dents, et je jure que j'ai senti son corps de limace se resserrer autour de mon cerveau dans un effort pour ne rien laisser paraître de ma rage extérieurement.
Vous avez intérêt à ne pas approcher un seul de vos palpes gluants de ma famille, OK ?
Pas question qu'ils subissent mon sort.
Comment sais-tu que ce n'est pas déjà le cas ?
Ça m'a stoppé net. Et 'Non, je m'en serais rendu compte' ne constituait pas un argument valable, j'en étais consciente.
Ils n'ont aucun lien avec le Partage, ai-je finalement déclaré. Et puis, à quoi bon jouer cette mascarade si vous étiez entre Yirks ?
Pour le moment, a-t-il tempéré. Mais je suis sûr que Lilie meurt d'envie de s'investir dans une communauté accueillante. Je sens que sa grande sœur va bientôt lui parler des merveilleuses réunions du Partage...
Je vous l'ai dit : un cauchemar. Il planifiait froidement la mise en esclavage de toute ma famille, sans sourciller, et je ne pouvais strictement rien y faire.
Le Yirk est allé se coucher tôt, prétextant un contrôle le lendemain matin. Je n'ai pas saisi l'intérêt du mensonge - peut-être voulait-il passer le temps en dormant le plus vite possible. Moi, ça me convenait parfaitement. Au moins, dans mes rêves, je serai libre de mes mouvements.
Il s'est allongé sur le dos, mes jambes complètement étendues, avant de ramener la couverture jusqu'à mon menton. Puis il a fermé les yeux. Qu'est-ce que c'était que cette position ? Elle était tellement soignée qu'elle n'en était pas naturelle. Personne ne dormait comme ça. Où est-ce qu'il l'avait déniché, dans le 'Manuel de l'humain', au chapitre 'Positions pour trouver le sommeil' ?
Si un tel manuel existait, je me rendrais directement au chapitre 'Comment faire taire son hôte'.
Tout à coup, il y a eu un poids sur mon ventre. Un ronronnement a résonné dans le noir, et une petite tête poilue est venue se presser contre mon cou. Par réflexe, j'ai essayé de lever la main pour le caresser. Au lieu de lui donner une gratouille derrière les oreilles, elle s'est emparé du chaton et l'a jarté du lit sans ménagement, l'envoyant faire un vol plané dans la pièce.
Hé ! ai-je protesté. Ça va pas, non ? Il t'a rien fait !
Saleté de bestiole, a commenté le Yirk.
Fantôme dort avec moi tous les soirs. Ma mère va trouver ça bizarre si ça change soudainement.
Je prenais un malin plaisir à l'informer de ce qu'il savait déjà.
Je le sais très bien, stupide hôte. Il me suffira de blâmer le chat. Tu crois qu'elle va lui demander sa version des faits si j'affirme qu'il m'a griffé ?
C'était une tentative d'humour ?
La ferme.
Le silence est retombé entre nous. Au bout d'un moment, le Yirk m'a fait me tourner sur le côté dans une position plus confortable. J'ai fini par m'endormir, me sentant plus seule que je ne l'avais jamais été, ce qui était ironique étant donné qu'il y avait quelqu'un jusque dans les replis de mon cerveau, et qu'on pouvait difficilement faire plus proche que ça.
Le lendemain matin, le réveil a été douloureux. Des crampes familières me tordaient le ventre. Super, juste ce qu'il me fallait. La loi de Murphy avait encore frappé. Le Yirk s'est levé en grommelant.
Qu'est-ce que c'est que cette douleur ?
Il a ouvert ma mémoire et est tombé sur la réponse d'emblée.
On m'a refilé un corps défectueux, a-t-il constaté J'aurais mieux fait de tomber sur un mâle.
Mon cœur saigne à l'idée de ne pas te convenir, ai-je raillé.
Il s'est traîné jusque dans la salle de bain.
Quel système reproductif encombrant. Inutilement compliqué, de plus. On se demande comment votre espèce a évolué jusque là.
Le vôtre est meilleur, peut-être ?
Il a capté ma curiosité, et pour une raison ou pour une autre, a décidé de la satisfaire.
Chez nous, il n'y a pas deux parents mais trois. Il n'y a pas non plus de cycle de fertilité, ce qui fait qu'ils peuvent décider de s'accoupler à n'importe quel moment. Leurs corps se divisent alors en des centaines de larves, et c'est de là que naissent les nouveaux Yirks.
Bonjour la bizarrerie.
Mais les parents meurent durant la conception ? ai-je demandé, en quête de clarification.
Oui.
'Et alors ?' semblait vouloir dire ce 'oui'.
Notre famille, ce sont nos frères et sœurs, a-t-il ajouté simplement.
Il a commencé à ôter mes vêtements pour se laver. J'ai tiqué.
Wow, une petite minute !
Lorsqu'il m'avait fait enfiler mon pyjama la veille, ça avait été dans le noir. Mais là... Il allait tout voir. Ma réaction l'a fait rire.
Tes normes sociales ne s'appliquent pas. Nous ne sommes même pas de la même espèce.
Il m'a ignoré tandis qu'il me faisait passer sous la douche. C'était vraiment le summum de l'humiliation, et la façon clinique dont il a lavé mon corps rendait les choses dix fois pire encore. Comme si je n'étais qu'un morceau de viande qu'il lui fallait entretenir. Dire que mon amour-propre ne volait déjà pas bien haut... Avec ça, il allait dégringoler et se crasher au sol dans une belle explosion.
Le premier cours de la journée, c'était des maths.
Valkesh et moi étions unis dans l'ennui. D'après ce que j'avais cru comprendre, les Yirks disposaient d'une avance considérable dans le domaine des sciences par rapport à nous autres pauvres humains. Pas étonnant qu'il se tourne les pouces dans un cours de math de niveau lycée. Quelquefois, des bribes de souvenirs provenant de lui me parvenaient. Des images de vaisseaux dans l'espace, de créatures étranges et d'un ciel vert zébré d'éclairs. J'ignorais s'il le faisait exprès ou bien si c'était un phénomène naturel.
Alors que la prof se lançait dans une explication tarabiscotée, j'en suis venue à me demander combien de mes camarades de classe abritaient un Yirk dans leur tête. Christopher, ça je le savais déjà. Jessica et les deux Pots de Colle, plus que probable aussi... Qui d'autre ?
En guise de réponse, le Yirk a dirigé mes yeux sur la prof.
Elle ? Mme Chevallier, la peau de vache, la prof la plus haïe de tout le lycée, c'est un Yirk ?
Pas croyable.
Nous sommes capables d'imiter n'importe quel type de comportement, que ce soit celui d'une prof de bas étage ou celui d'un important homme politique.
Son insinuation était on ne peut plus claire. Je me suis sentie mal.
Non. Non, je refuse d'y croire. Si le président était des vôtres, tu t'en serais déjà vanté.
Votre chef du gouvernement n'est pas encore un Contrôleur, non, a-t-il admis. Mais ça ne saurait tarder. À la longue, on vous aura tous. Ce besoin d'appartenir à quelque chose de plus grand que vous, de se sentir accepté, compris, ça vous perdra.
Les mots m'ont manqué pour défendre mon espèce, aussi me suis-je tue.
À l'heure de la pause, les Contrôleurs se sont regroupés dans la cour. Un groupe auquel je rêvais d'appartenir il y a quelques jours, les gens branchés qui s'habillaient comme dans les magazines, qui blaguaient entre eux et semblaient parfaitement à l'aise. Si j'avais su...
Christopher - enfin, son Yirk - s'est approché et m'a adressé un sourire.
- Alors, qu'est-ce que tu en penses ?
Il parlait évidemment de moi. Valkesh a haussé mes épaules.
- Ça fera l'affaire. Pas fameux, mais c'est toujours mieux qu'un Gedd.
L'autre a haussé un sourcil. Je ne savais pas ce qu'était un Gedd, mais ça ne devait pas être flatteur.
- À ce point là ? Quel est le problème, tu es tombé sur un de ceux qui se plaignent à longueur de temps ?
- S'il n'y avait que ça... Quelquefois, je me dis qu'on s'y prend mal avec nos hôtes. On devrait y aller plus doucement, leur expliquer la situation, leur...
- Leur laisser le choix ? l'a coupé Christopher. Attention à ce que tu dis. Tu sais comment de tels propos pourraient être interprétés.
Un frisson m'a parcouru toute entière, en réponse au malaise soudain de Valkesh. Il avait conscience qu'il venait de commettre une gaffe.
- Je ne suis pas un sympathisant du Mouvement Pacifiste, a-t-il sifflé.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit, a tempéré l'autre. Mesure tes paroles, c'est tout.
Valkesh a incliné ma tête. J'ai senti sa méfiance envers l'autre Yirk. Si jamais il le soupçonnait à tort, il risquait gros...
Si c'est pas malheureux. Non seulement vous avez besoin de réduire des gens en esclavage pour profiter de la vie, mais en plus un constant climat de suspicion règne entre vous...
Silence, m'a-t-il intimé. Ce n'était qu'un incident sans gravité. Tout rentrera dans l'ordre lorsque ces traîtres de Pacifistes seront démasqués.
C'est quoi ce Mouvement ? Des Yirks qui demandent la permission avant de rentrer dans votre tête ?
Un ramassis d'imbéciles et d'idéalistes. Ils ne supportent pas l'idée de soumettre à leur volonté un autre être vivant, alors ils laissent le choix à leurs hôtes.
J'étais estomaquée. Ainsi tous les Yirks n'étaient pas les mêmes.
Mais qui voudrait d'un Yirk dans sa tête ? ai-je demandé, incapable de comprendre comment des gens pouvaient accepter de partager leur vie avec une limace extra-terrestre de leur plein gré.
Imagine que je te laisse le contrôle lorsque tu le voudrais. Tu as déjà admis toi-même qu'avoir un Yirk dans la tête pouvait être utile lorsque j'ai fait tes exercices de math. Mes forces compensant tes faiblesses et vice-versa. Imagine qu'on partage tout, sans pour autant empiéter sur le territoire privé de l'autre.
Une véritable symbiose.
Il y a eu un silence alors que nous réfléchissions à ce que ça voulait dire chacun de notre côté. Ce Mouvement Pacifiste prouvait qu'il existait un autre moyen pour les Yirks, qu'ils n'étaient pas condamnés à infester de force leurs hôtes. Une petite flamme d'espoir s'est rallumée en moi.
Des fous doublés d'irresponsables, a conclu Valkesh. Ils seront tous capturés et condamnés à mourir par manque de rayons du Kandrona.
Le Kandrona ? C'est quoi, ça ?
Et c'est avec cette question que j'ai découvert l'existence du Bassin Yirk.
C'est plus des fragments d'histoire qu'une narration de bout en bout, et ça passe très vite, mais c'est le but. Émilie n'a plus toute sa tête, elle a donc du mal à raconter ce qui lui est arrivé de manière cohérente. Il reste encore un dernier chapitre, je pense, et ce sera tout.
