On commence doucement...!
Chapitre 1
Le soleil peinait à se lever quand Dagmar rassembla ses hommes sur la petite place de Kalergi. Le village, principalement habité par des fermiers, ne comprenait que quelques bâtisses fragiles et la maison du Jarl, dans laquelle Dagmar avait posé ses affaires quelques années plus tôt, quand le chef du clan l'avait échangée à sa mère contre quelques pièces. La transaction avait bien évidemment eu lieu en cachette, et personne à Kattegat n'avait su pourquoi Dagmar Sveinsdóttir avait quitté sa famille à seulement quinze ans. La jeune femme était pour l'heure entourée de fermiers qui avaient rassemblés leurs armes et leurs bateaux. Aucun d'entre eux n'avait jamais combattu, pourtant tous s'étaient portés volontaires pour aller venger Ragnar Lothbrok. Quelques femmes, également, avaient apporté leur soutien à Dagmar, la suppliant de les laisser embarquer. L'ex-femme de Ragnar Lothbrok, disait-elles, entraînait les femmes à devenir des guerrières, et elles refusaient de rester au village pour s'occuper des exploitations et des enfants. Les vieillards et les infirmes, promettaient-elles, se chargeraient de cela. Dagmar fit taire les doléances d'un geste de la main. Cinq hommes et cinq femmes valides et forts devraient rester à Kalergi pour protéger le village durement gagné. Un homme cracha aux pieds de la jeune femme, insultant son incapacité à diriger, et il fut désigné comme premier volontaire pour rester à terre. Le regard dur, Dagmar parcourut la foule soudain silencieuse. Si elle avait mis fin au règne violent du cruel Jarl Wolfgang, elle s'imposait en revanche d'être un leader droit, et juste. Elle ordonna aux villageois choisis d'embarquer les provisions et de se préparer à partir, et elle rejoint sa maison sans un mot de plus.
Elle traversa la petite pièce principale lentement, le bruit de ses pas sur le bois résonnant sur les murs dénudés de toute fioriture. N'ayant jamais considéré sa demeure comme un foyer, Dagmar n'avait jamais cherché à le rendre accueillant. Elle repoussa une peau d'ours qui faisait office de paroi entre la salle principale et la chambre à coucher, cachant le lit inconfortable du regard des visiteurs, et récupéra tous les bijoux en métal qu'elle possédait, hérités de son père avant qu'il ne rejoigne le Valhalla à l'aube de sa dixième année. Elle accrocha un poignard en argent qui avait appartenu à son défunt époux à la ceinture en cuir de sa robe, et emporta une lourde épée, ainsi qu'un bouclier, abandonnant le reste sur place. Si les dieux le souhaitaient, elle reviendrait. Dans le cas contraire, elle n'avait pas besoin de s'encombrer. Sans un regard en arrière, elle quitta la demeure et traversa le village pour grimper dans l'un des cinq bateaux. Elle fit un signe de tête à ses hommes et les embarcations s'éloignèrent doucement des côtes, au son des lurs qui résonnèrent jusqu'à ce que le bruit des vagues ne les recouvre.
[…]
Quand il n'avait pas encore dix ans, si quelqu'un avait demandé à Ivar Lothbrok ce qu'il désirait le plus au monde, il aurait répondu sans hésiter qu'il adorerait aller courir avec ses frères, escalader les falaises pour voir les guerriers aller et venir par la mer, apprendre à manier l'épée et à perfectionner son jeu de jambes, être un viking, un vrai. Ses désirs désormais étaient plus pragmatiques, plus bruts et plus sanglants. Il était rentré d'Angleterre quelques jours plus tôt, trempé par les tempêtes, épuisé par le voyage, désemparé d'être seul, d'avoir été contraint d'abandonner son père aux mains de ce roi anglais qu'il n'avait pas réussi à cerner. Quand ses frères s'étaient précipité vers son bateau et l'avaient aidé à rejoindre la terre ferme, il avait senti leurs regards pesant sur lui, et les avait devinés accusateurs. Eux, avec leurs jambes et leurs armes, auraient été capables de défendre leur père, eux ne seraient jamais rentrés seuls, pensa Ivar, amer. Bien évidemment, personne ne formula ses accusations, mais le cadet les perçues dans le regard de Sigurd. Cet imbécile de Sigurd, avec son Serpent dans l'œil, incapable de comprendre que s'il n'était pas rentré, personne n'aurait su dans quelles circonstances le grand Ragnar Lothbrok était mort, incapable de réaliser que sans le retour d'Ivar, personne n'aurait était en mesure d'organiser la vengeance de leur roi.
Car c'était bien pour cela que Ragnar avait fait renvoyer Ivar en Norvège. Le jeune viking avait rapporté les derniers ordres de leur père, sans jamais révéler les propos exacts qu'il avait tenus à son égard. Il avait ordonné l'arrestation des soldats britanniques qui l'avaient raccompagné et avait interdit à quiconque de les nourrir ou de les abreuver. Ils seraient les premières victimes d'Ivar le Désossé dans la guerre que ce dernier allait mener contre les rois Aelle et Ecbert.
Ubbe entra dans la pièce principale de la maison royale, interrompant les rêveries de son jeune frère.
« De nouveaux guerriers arrivent, cinq bateaux venant du nord. Il semblerait que ton témoignage et ton appel à venger notre père ait été entendu au-delà des limites de Kattegat, mon frère. » félicita l'aîné en s'affalant sur le trône d'Aslaug. Ivar se redressa péniblement sur le siège de son père, qu'il avait pris l'habitude d'occuper depuis plusieurs années. Ses frères voyaient cela comme une provocation, ce qui avait toujours constitué une raison suffisante pour s'y asseoir dès qu'il n'était pas occupé ailleurs, sous le regard amusé d'Aslaug.
« Tant mieux. Toutes les épées seront les bienvenues pour arracher le cœur d'Aelle et le donner à manger à Ecbert. » grinça Ivar avec un sourire mauvais. Ses yeux d'un bleu perçant fixèrent Ubbe qui se détourna, mal à l'aise.
« Nous serons bientôt suffisamment nombreux pour aller en Angleterre et espérer une victoire certaine. Si les dieux sont avec nous –et ils le sont, nous reviendrons victorieux. »
« Björn doit être fier de mener une telle expédition. » Le ton d'Ivar se voulait neutre, mais Ubbe y perçut de l'amertume. Il décida toutefois de ne pas relever. Lui aussi, dans une certaine mesure, ressentait la frustration de son jeune frère. S'ils étaient privilégiés d'être les fils de Ragnar Lothbrok, ils ne restaient pas moins dans l'ombre de leur aîné, conformément à la tradition. Les deux jeunes hommes restèrent silencieux jusqu'à l'arrivée de Sigurd et de Hvitserk. Tous deux entrèrent bruyamment dans la pièce, en riant fort et en s'invectivant. Le plus jeune, Sigurd, tira une chaise et s'y laissa tomber tandis que Hvitserk demanda une bière à une esclave qui s'affairait à nettoyer le poële. Il but une longue gorgée et leva sa choppe.
« Vous auriez dû venir voir les nouveaux guerriers amarrer ! Je doute que leur aide soit précieuse car ils sont peu nombreux et ont l'air de simples fermiers, mais leur jarl devrait être à ton goût, Ubbe ! » clama-t-il avant d'éclater de rire.
« Si c'est un jarl, c'est à Sigurd qu'il doit plaire. » ricana Ivar à mi-voix, le regard moqueur. A ses côtés, Ubbe ne releva pas le ton employé et salua la blague. Sigurd, quant à lui, avait serré les dents et le poing.
« Bien sûr qu'elle me plait, c'est une femme, idiot. » rétorqua-t-il simplement. Les deux frères se détestaient depuis leur plus jeune âge. Sigurd était alors jaloux d'Ivar, qui avait pour lui seul l'attention de leur mère. Le cadet, particulièrement doué pour déceler les failles chez ses proches, s'y était engouffré jusqu'à ce que leur relation ne soit plus que haine et mépris. Il appréciait toujours, cependant, de voir que Sigurd n'osait pas se rebeller en présence d'Ubbe. Leur aîné, au grand regret d'Ivar qui aurait donné cher pour un peu d'anarchie, avait toujours veillé à ce que leurs rapports restent cordiaux.
« Et bien, nous la verrons quand elle viendra présenter ses respect à notre mère, je suppose. Combien d'hommes nous ont rejoints depuis que nous avons envoyé des messagers courir le pays ? »
Hvitserk termina sa bière d'un trait et commença le calcul. Avec les cinq embarcations qui venaient d'arriver, ils devaient être près de d'une centaine, désormais. Il n'aurait su dire avec précision : si les premiers clans avaient trouvé refuge à Kattegat, plusieurs groupes avaient dû installer des campements un peu plus haut sur les collines, en raison du manque de place. Une chose était certaine : partout dans le pays, chacun avait à cœur de venger Ragnar Lothbrok, et de se revendiquer héritier de ses valeurs et de son courage de viking.
« Courage que nous ne manquerons pas d'honorer ! » conclut Björn en entrant dans la maison, accompagné d'Aslaug. La reine traversa la pièce sans un regard pour ses fils et passa derrière un paravent pour rejoindre ses quartiers, tandis que le guerrier s'assit à même le sol, aux pieds d'Ivar et d'Ubbe. « Nous célèbrerons les dieux demain à la nuit tombée et nous partirons dans deux jours dès l'aube. Nous sommes suffisamment nombreux, et Floki a construit les meilleurs bateaux qu'il n'a jamais créés. Plus tôt nous agissons, moins les anglais auront le temps de s'organiser. »
« Peu importe qu'ils s'organisent ou non : nous les vaincrons, et les dieux se délecteront de leur sang pendant leur banquet, en racontant nos exploits. » La détermination et l'impertinence de Hvitserk furent saluées par ses frères : tous étaient prêts pour leur première expédition ensemble.
[…]
Dagmar et ses hommes avaient amarré leurs bateaux de pêche à Kattegat, sous les regards des badauds. Le village, de ce qu'elle en apercevait depuis le port, s'était agrandi depuis son départ. Un homme d'une cinquantaine d'année s'approcha d'eux et la salua.
« Vos bannières ne sont-elles pas celles du Jarl Wolfgang ? »
« Nous voguons en effet sous les bannières de mon défunt époux, qui sont désormais les miennes. Je suis Dagmar Sveinsdóttir, et je viens apporter mon épée et celle de mes guerriers à la quête des fils de Ragnar Lothbrok. »
A l'annonce de son nom, l'homme s'exclama. Bien évidemment qu'elle était la fille de ce bon vieux Svein, cria-t-il en s'inclinant respectueusement. Son père, dit-il, avait été l'un de ses amis jusqu'à ce qu'il ne décède lors de la première expédition de Ragnar pour Paris. Dagmar accepta silencieusement sa bénédiction et fit signe à ses hommes de le suivre quand il les guida vers les abords du village. Plus aucune maison ne pouvait les accueillir en raison du nombre, mais des camps avaient été dressés sur les hauteurs et ils y trouveraient tout ce dont ils avaient besoin. De toutes façons, ajouta-t-il, leur séjour à Kattegat serait bref : la rumeur courrait qu'ils embarqueraient deux jours plus tard. Dagmar écoutait l'homme déblatérer sans répondre. Elle parcourait des yeux les maisons, reconnaissant celle qui l'avait vue grandir, reconnaissant des détails, des gens dans la foule. L'émotion, cependant, était mesurée. Elle n'avait pas été plus heureuse à Kattegat qu'ailleurs. Ses troupes et elle quittaient le port quand elle aperçut la reine Aslaug, perchée sur un rocher. Dagmar ne l'avait jamais vue, mais sa prestance ne laissait pas de place au doute. A ses côtés se tenait Björn, immense, et le cœur de Dagmar s'emballa. Pour la première fois depuis qu'elle avait quitté Kalergi, elle fut déstabilisée : les plus jeunes fils de Ragnar, avec qui elle avait grandi, allaient-ils seulement la reconnaître ?
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Antsybal
