Chapitre 2
Les bras chargés de provisions, Neal frappa la porte du pied pour que Peter vienne lui ouvrir. N'obtenant aucune réponse, il appuya sur la poignée avec son coude et ouvrit la porte tout en préservant tant bien que mal le repas dans un équilibre précaire. La pièce n'était pas très grande. Pour tout mobilier, il y avait un grand lit agrémenté de tables de nuit de chaque côté pourvues chacune d'une lampe de chevet, une petite table rectangulaire en plastique avec deux chaises et dans un angle de la pièce, fixée en hauteur face au lit, une télévision d'un autre âge.
Neal constata que Peter avait déposé leurs sacs sur le lit et s'était réfugié dans la salle de bain dont il avait laissé la porte entrouverte par inadvertance. De la buée s'en échappait ce qui réchauffait et parfumait la chambre d'une agréable odeur savonneuse.
Neal posa les sandwiches et les bouteilles sur la table. Enfin au chaud et à l'abri pour la nuit, il sentit d'un coup la tension de la journée quitter ses épaules comme si son corps s'autorisait malgré lui un moment de relâchement. Toute la fatigue accumulée dont il n'avait pas eu conscience jusqu'à maintenant s'abattit sur lui. Il se délesta de son manteau et de ses gants humides, quitta ses chaussures et ses chaussettes froides, poussa les sacs sur le côté et s'allongea sur le couvre-lit en attendant que Peter ait fini.
XXXXX
Neal n'avait pas eu l'intention de s'endormir. C'est pourtant secoué gentiment par Peter qu'il se réveilla quelques minutes plus tard.
- La salle de bain est libre, lui dit Peter quand il ouvrit les yeux.
- J'espère que tu m'as laissé un peu d'eau chaude.
Peter, vêtu pour la nuit d'un bas de jogging gris et d'un t-shirt blanc, s'approcha de la table.
- J'espère que tu nous as rapporté un bon... des sandwiches au thon ? s'étonna-t-il en brandissant devant Neal l'un des emballages.
- Si Jones était là il te dirait que c'est délicieux.
- Vraiment ?
- Je suis sûr que ça vaut ton pâté au jambon.
- Tu détestes mon pâté au jambon.
- C'est bien ce que je dis.
- Pourquoi avoir choisi des sandwiches au thon ?
- C'était ça ou jeûner.
- Je vois. Plus de chambres disponibles, plus de sandwiches non plus.
Peter déchira l'emballage et inspecta le sandwich. Après l'avoir reniflé, il mordit dedans et trouva que Neal avait raison. Ce sandwich était aussi délicieux que son traditionnel pâté. Neal observa sa mine réjouie avec suspicion.
- Ça m'inquiète, finit-il par dire.
- Il faudra que je dise à Elizabeth de chercher la recette, s'enthousiasma Peter entre deux bouchées. Tu devrais goûter.
- On verra ça après la douche si tu veux bien.
XXXXX
Quand Neal sortit de la salle de bain, Peter le reluqua des pieds à la tête. Même pour dormir, Neal ne se départait pas de son élégance habituelle et portait une exquise tenue : un pyjama en satin bleu que Peter chiffra machinalement à plusieurs centaines de dollars.
- Quoi ?
- June te prête aussi les pyjamas de Byron ?
- Oui, June me prête aussi les pyjamas de Byron. Qu'est-ce qu'il y a ? Il n'est pas à ton goût ?
- Reconnais qu'il jure un peu avec le cadre.
- La prochaine fois j'emmènerai un jogging et un vieux t-shirt.
Le jeune homme évolua avec grâce jusqu'à la table bien décidé à ignorer le regard de Peter qui suivait sa direction depuis le lit où il s'était installé sur le dos, la tête relevée par un coussin, pour regarder un match de baseball sur l'ancienne télé. Neal s'assit sur l'une des chaises et ouvrit son repas. La faim le tenaillait depuis plusieurs heures mais l'odeur qui se dégageait de la barquette en plastique lui coupa aussitôt l'appétit. Par déférence pour son estomac affamé, il entreprit néanmoins d'avaler quelques morceaux du sandwich.
Peter sortit du lit, fouilla son sac à la recherche de sa brosse à dent avant de retourner dans la salle de bain à nouveau libre. Quand il revint dans la chambre, Neal était toujours attablé et picorait à peine son sandwich. Dès que son estomac eut cessé de crier famine, il jeta ce qui restait dans la poubelle, se brossa les dents à son tour puis vint rejoindre Peter dans le lit. Il s'allongea sur le dos et remonta la couverture jusqu'à son menton en frissonnant au contact du matelas froid. Bien que Peter ait été sous les draps avant lui, le lit était trop large pour qu'il l'ait réchauffé entièrement.
- Fatigué ? demanda Peter quand il entendit Neal bâiller.
- Mmmh.
Peter tendit la main vers la télécommande qu'il avait laissée sur la table de nuit mais Neal l'arrêta dans son geste.
- Tu ne veux pas connaître la fin du match ?
- Pas si je dois supporter ton humeur boudeuse dans la voiture demain matin si tu n'as pas eu tes 8 heures de sommeil.
- Parce que tu n'es pas en train de bouder là par exemple ?
- Tu es fatigué. Je peux me passer de la fin du match. Dormons.
- Peter, laisse cette télécommande et regarde la fin du match.
- Je peux survivre au suspens de ne pas connaître le score.
- Tu veux vraiment poursuivre cette conversation ?
- Non.
Peter tendit à nouveau la main vers la table de nuit pour saisir la télécommande mais Neal, plus rapide, se pencha au-dessus de lui et l'attrapa avant qu'il ait eu le temps de la toucher.
- Neal, donne-moi cette télécommande !
Pour toute réponse, Neal augmenta le volume du téléviseur de quelques décibels puis glissa obstinément la télécommande sous son oreiller.
- Mais qu'est-ce que tu... Okay, je ne vais pas jouer à ça toute la soirée. Tu as gagné.
Neal ne cacha nullement sa satisfaction quand il s'engouffra sous la couverture avec un sourire taquin sur les lèvres.
XXXXX
Neal regarda quelques minutes du match sans y porter un grand intérêt. D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait jamais vraiment compris pourquoi des gens se passionnaient à voir des joueurs se disputer une balle. Se faisant cette réflexion, il observa Peter, qui, les yeux rivés sur l'écran, était captivé par le jeu. Il tenta de reporter son attention sur le match, mais au bout de quelques instants il abandonna toute volonté de comprendre et quitta peu à peu la partie, laissant ses yeux se fermer d'eux-mêmes.
Le match approchait de la fin quand Peter commença à céder lui-aussi à la fatigue. Hormis la télévision, il régnait un grand calme dans la chambre. Il se rendit compte qu'il n'avait pas entendu de froissement de drap à ses côtés depuis un bout de temps. En regardant Neal, il s'aperçut que le jeune homme s'était endormi et que récupérer la télécommande n'allait pas être une simple affaire. Doutant qu'il puisse y arriver sans réveiller son consultant, il entreprit de sortir délicatement du lit. Aussi lentement qu'il le put, il s'extirpa de sous la couverture et fit pivoter ses jambes quand un froissement de drap le figea sur place.
- Neal ? murmura-t-il.
Il tourna la tête et scruta le jeune homme dans la faible lueur qui émanait du téléviseur. Neal avait bougé dans son sommeil sans se réveiller. Il s'était retourné sur le côté et faisait face à Peter. Ce qui frappa l'agent du FBI en voyant l'ex-criminel dormir, était l'innocence de ses traits qui contredisait tous les méfaits qu'il avait pu commettre.
Prudemment Peter quitta le lit et marcha sur la pointe des pieds jusqu'à l'écran qu'il éteignit. A tâtons dans le noir, il regagna sa place et replaça la couverture aussi bien sur Neal que sur lui. A peine eut-il fermé les yeux qu'il s'endormit à son tour.
