Me revoilà pour un deuxième chapitre !

Un grand grand merci à tous ceux qui laissent des reviews, c'est adorable et ça me motive à continuer ! N'oubliez pas de les écrire avec un compte identifié pour que je puisse vous répondre !

Ce chapitre ne ressemblerait pas à grand-chose sans l'aide précieuse de Saad Maia ! Psst, elle écrit aussi et a plusieurs fics qui n'attendent que vous ! Le lien de son profil est dans mes auteurs favoris.

Sur ce... ENJOY !


(Cinq ans plus tard)

Yurio laissa son regard divaguer vers la campagne japonaise qui défilait à travers la vitre du train. Il avait l'impression qu'à peine quelques semaines s'étaient écoulées depuis qu'il avait débarqué ici pour demander à Victor de revenir l'entraîner en Russie. Et pourtant, cela faisait maintenant cinq ans. Il ne reconnaissait même pas le paysage, probablement à cause de l'absence de la neige qui le recouvrait la dernière fois qu'il était venu. La voix du conducteur annonça l'arrivée en gare de Hasetsu et il se leva en jetant son sac sur son dos. Il n'avait pas pris beaucoup d'affaires, il ne comptait pas rester plus de deux ou trois jours. Mais il avait une promesse à honorer et il attendait ce moment depuis déjà trop longtemps. Son regard se posa sur la une du journal qu'il tenait dans la main. Il l'avait lu et relu mais avait quand même tenu à l'amener avec lui, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, que tous les derniers événements étaient bel et bien arrivés. En sentant le train ralentir, il le plia et le fourra dans sa poche. Le train s'immobilisa et il descendit sur le quai en même temps que quelques autres passagers. Il s'apprêtait à se diriger vers la sortie pour chercher un taxi quand une voix l'appela :

- Eh, Yurio !

Il se retourna vers une jeune femme qui lui faisait de grands signes de la main. Un sourire radieux illumina son visage et il se précipita vers elle, la serrant dans ses bras.

- Yuko ! s'exclama-t-il. Il ne fallait pas t'embêter à venir me chercher !

- C'était la moindre des choses ! répondit Yuko. Notre chaton sauvage qui revient nous voir après tout ce temps, je ne pouvais pas rater ça… Même si tu n'as plus trop l'air d'un chaton, rajouta-t-elle en le dévisageant.

Du haut de ses vingt ans, Yurio ne ressemblait plus tellement au jeune de quinze ans qui rêvait de décrocher la médaille d'or à son premier Grand Prix. Il avait fini de grandir, dépassant Yuko d'une bonne tête. Ses cheveux qui lui tombaient autrefois sur les épaules étaient à présent coupés court, affinant son visage et dégageant son regard.

- Plus trop, en effet, confirma Yuri.

Ils se dirigèrent vers la voiture de Yuko et, pendant qu'elle roulait, Yurio demanda :

- Comment ça se fait que tu aies pu venir ? Tu as fermé la patinoire ?

- Je l'ai laissée à Takeshi.

- Ça ne lui fait pas trop à gérer tout seul, avec les filles dans les pattes ? s'étonna-t-il.

Yuko lui jeta un regard étonné avant de répondre avec un sourire :

- Les filles nous filent un sacré coup de main. J'en viens à me demander comment on faisait quand elles étaient plus petites. Mais elles ont onze ans maintenant. En général, Lutz s'occupe de la caisse avec l'un de nous deux et Axel et Loop gèrent la banque à patins. Si on les laissait faire, elles ouvriraient les portes à cinq heures du matin.

- Elles ont onze ans… soupira Yurio.

- Eh oui ! Tu ne peux pas partir cinq ans sans que rien n'ait changé à ton retour…

Quelques minutes de silence tombèrent dans la voiture avant que Yuko ne reprenne :

- Yurio… Je… Je voulais te remercier. Pour tout ce que tu as fait depuis cinq ans. Ce que tu as fait pour Yuri et Victor, c'était… Je peux t'assurer que Yuri aurait été fier de te voir patiner comme ça pour eux.

- C'était normal. Ils le méritaient.

Il avait eu besoin de cinq années entières pour pouvoir parler d'eux avec ce détachement, sans ressentir cet horrible pincement au cœur qui l'accompagnait partout à chaque fois qu'il pensait à eux. Était-ce juste l'œuvre du temps, ou les derniers événements et la raison de son retour ici, qui avait permis d'alléger sa peine et de se replonger parfois avec nostalgie dans les souvenirs qu'il partageait avec eux ? Probablement un peu des deux.

Yuko se gara devant l'auberge des parents de Yuri qui les attendaient. Après les formalités d'usage, la mère de Yuri proposa qu'ils passent à table. Yurio accepta avec plaisir, affamé par le voyage. Un sourire lui vint aux lèvres lorsque Mme Katsuki déposa devant lui un bol contenant son fameux katsudon. Il aurait du s'en douter, de par la douce odeur de friture et d'œuf qui se répandait dans la pièce et qui lui donnait déjà l'eau à la bouche. Poliment, il se plia au traditionnel "itadakimasu", tête penchée et les mains jointes en direction de ses hôtes. Puis, presqu'avec avidité, il fit glisser le premier morceau de porc de ses baguettes à ses lèvres.

- Je crois que c'est encore meilleur que dans mes souvenirs ! s'émerveilla Yurio.

- Je me suis souvenue que tu adorais ça autant que notre Yuri, avoua Mme Katsuki avec nostalgie, une ombre passant dans son regard. Sans lui, je n'ai plus franchement d'occasions d'en préparer…

- Tu ne peux pas imaginer à quel point nous te sommes reconnaissants… reprit le père de Yuri en glissant une main sur l'épaule de sa femme dans un geste qui se voulait apaisant. Personne n'aurait pu honorer leur mémoire mieux que toi.

- C'était normal, répéta-t-il. C'était la moindre des choses.

- La moindre des choses ? répéta Mari. Yurio, tu te rends compte de ce que tu dis ?

- En fait… Je crois surtout que je ne réalise pas encore bien que c'est moi qui ai provoqué tout ça, avoua-t-il. Et puis, je n'étais pas seul, hein ! rajouta-t-il précipitamment. J'ai l'impression que le monde entier m'a donné un coup de main ! Demandez à Yuko, elle m'a conseillé, elle aussi !

Les Katsuki échangèrent un petit sourire qui laissait entendre que, malgré les dires du jeune homme, ils n'en pensaient pas moins, mais ils ne relevèrent pas pour autant. Le reste du repas se déroula calmement et, lorsque tous les plats furent vides, la mère de Yuri proposa :

- Tu veux peut-être aller te reposer ? Le voyage a dû être fatiguant, avec le décalage horaire…

- C'est bon, merci. J'ai dormi dans l'avion. Je voulais vous demander… Est-ce que… Est-ce que je peux aller les voir ?

- Bien sûr.

- Je t'accompagne, déclara Mari en se levant.

Il suivit la jeune femme. En entrant dans la pièce, Yurio fut frappé par une odeur forte mais apaisante d'encens. La luminosité réduite par les stores de papier et les volutes de fumée qui se dégageaient des bâtonnets en train de brûler l'empêchaient d'y voir clair mais ses yeux s'y habituèrent rapidement. Il laissa son regard courir sur les différents autels devant lui qui comportaient des symboles japonais. Au pied de l'un d'eux, deux cadres protégeaient les photos de Yuri et Victor. Mari s'agenouilla devant les stèles sur le sol tressé et Yurio l'imita. Après l'annonce de leur mort, les parents de Yuri avaient demandé à ce que son corps soit rapatrié pour être inhumé près de sa famille et selon la tradition japonaise. Victor aurait dû être enterré à Saint-Pétersbourg, où il avait toujours vécu, mais toutes les personnes les ayant connus – à commencer par les parents de Yuri – avaient fait valoir le fait qu'ils auraient voulu rester ensemble. C'était eux qui avaient proposé que Victor repose ici, le considérant comme faisant partie de la famille depuis que leur fils l'avait choisi pour être l'homme de sa vie. Le russe n'avait aucun proche dans son pays pour s'y opposer et tout avait finalement été réglé assez rapidement. Yurio était forcé d'admettre que c'était la meilleure décision à prendre, celle que Victor aurait préférée. Il aurait voulu rester aux côtés de Yuri, à Hasetsu, à l'endroit où il avait rencontré l'amour et la tranquillité. Yurio et Mari restèrent silencieux quelques minutes avant que la jeune femme ne pose doucement une main sur son épaule.

- Je te laisse, murmura-t-elle. Je suis dans le salon si tu as besoin de quoi que ce soit.

Yurio acquiesça d'un hochement de tête et son regard se posa sur les photos de Yuri et Victor. Il attendait ce moment depuis cinq ans et pourtant, maintenant qu'il était là, il ne savait pas franchement quoi dire ni même penser. Il finit par prendre une inspiration et murmurer d'une voix un peu tremblante:

- Vous vous demandez certainement pourquoi j'ai mis cinq ans à venir vous voir. C'est peut-être stupide, mais je m'en sentais incapable. Qu'est-ce que je vous aurais dit ? Que vous me manquiez ? Que vous aviez laissé un vide, tout ce genre de trucs ? Non, je m'étais promis de ne pas venir tant que je ne pourrais pas vous jurer que vous n'étiez pas morts pour rien. Et aujourd'hui… Je crois que c'est fait. J'ai moi-même encore du mal à m'en rendre compte, à être sûr que ce n'est pas un rêve mais… Oui, aujourd'hui, je peux vous dire que j'ai réussi à honorer votre mémoire, à vous rendre le meilleur hommage possible. Même si, au début, c'était mal parti.

-o-o-o-

(Flash-back)

Yakov avait annulé ses cours pendant une semaine pour s'occuper de renvoyer les affaires de Yuri et Victor à la famille du japonais et vider leur appartement. L'ambiance à la patinoire était calme, comme si personne n'osait parler trop fort. Sans en discuter, chacun avait trouvé une manière de compenser l'absence de Victor et Yuri. Mila avait remplacé Yakov pour assurer les cours des plus jeunes, l'empêchant ainsi de ruminer ses pensées, beaucoup de patineurs s'entraînaient en groupe, se soutenant les uns les autres, et Yurio, lui… En apparence, c'était lui qui supportait le mieux leur disparition. Il n'avait pas modifié ses habitudes. Même en l'absence de Yakov, il tenait à patiner tous les jours. Pourquoi aurait-il changé quoi que ce soit ? Il s'était fait à l'idée qu'il n'avait pas besoin de la présence de Victor depuis que celui-ci était parti au Japon pour entraîner Yuri et, même lorsqu'ils étaient revenus ensemble, il ne les avait pas fréquentés plus que ça. Il s'entraînait dans son coin, rejetant obstinément les propositions de Victor de les rejoindre pour patiner tous les trois. Combien de fois lui avait-il dit qu'il ferait mieux de s'entraîner au lieu de perdre du temps avec son porcelet, combien de fois leur avait-il ostensiblement tourné le dos pour retourner à ses enchaînements afin de ne plus les voir patiner ensemble ? Il n'avait pas besoin d'eux, à ses yeux ils n'étaient que deux personnes de plus à répéter sur sa patinoire, deux personnes qui faisaient presque partie du décor. Mais un décor qui laissait tout de même un vide dans le Palais des Glaces.

Yurio freina doucement des griffes et sortit de la glace de manière quasi automatique. Il se laissa tomber sur un banc, étirant ses jambes devant lui tout en sortant son téléphone de sa poche. Il ouvrit une page Internet et eut juste à appuyer sur l'un des liens dernièrement visités.

« Yuri Katsuki et Victor Nikiforov interprètent en duo leur danse sur Stay Close to Me ».

La vidéo avait été censurée en Russie mais il avait réussi à la retrouver sur un site étranger. Il la lança et, aussitôt, il sentit une sensation de calme, de sérénité, l'envahir progressivement en les voyant danser ensemble, en voyant entre eux cet amour et cette complicité avec lesquels ils illuminaient habituellement la patinoire de Saint-Pétersbourg. Il avait eu beau les regarder patiner de loin tout en refusant de se joindre à eux, il était forcé de constater que leur absence le troublait, qu'il manquait un élément indispensable à ses séances d'entraînement. Seules les vidéos d'eux qui existaient sur Internet réussissaient à l'apaiser, à lui faire oublier ce vide suffisamment longtemps pour recommencer à s'entraîner une heure ou deux sans penser à eux.

(Fin du flash-back)

-o-o-o-

- Je sentais que vous me manquiez, reprit Yurio plus fermement en repensant à cette période, mais je ne comprenais pas pourquoi. On n'avait jamais été particulièrement proches, et j'ai dû caser pas mal d'insultes dans les rares échanges qu'on a eus sur cette patinoire. A cette époque, ça aurait été carrément hypocrite de dire que je vous considérais comme des amis. Je n'avais jamais eu besoin de personne pour être le meilleur, alors pourquoi est-ce que j'étais incapable de patiner sans que vous me manquiiez ? Petit à petit, j'ai eu de plus en plus besoin de regarder les vidéos et les photos que j'avais de vous. Ça m'aidait à compenser votre absence, à faire comme si vous étiez encore un petit peu avec moi. Yakov a rapidement compris ce que je faisais et il m'a prévenu que c'était une mauvaise idée, que tôt ou tard, je devrais faire mon deuil. Me faire à l'idée que vous ne reviendriez plus et trouver un autre moyen d'avancer sans vous. Mila a été la première à laisser entendre le fait que je m'étais attaché à vous et que, inconsciemment, vous étiez devenus les amis les plus proches que j'ai jamais eus. Ce jour là, je l'ai renvoyée balader. Je comparais nos relations avec celle que j'avais avec Otabek, par exemple. Si c'était lui qui était parti, j'aurais compris… On s'était attachés l'un à l'autre, j'avais appris à l'apprécier et à être à l'aise avec lui… Mais vous… Je n'arrivais pas à comprendre ce qui m'arrivait. J'ai quand même fini par le réaliser… Au plus mauvais moment possible.

-o-o-o-

Yurio se leva pour sortir des vestiaires. Les championnats du monde étaient sur le point de commencer. Il venait d'atterrir à l'aéroport avec le reste de l'équipe de Russie quand Yakov avait appris que la police avait arrêté l'enquête du meurtre de Yuri et Victor. Les autorités avaient retrouvé les caméras de vidéosurveillance de la rue qui avaient livré leur verdict. Sur les images, Victor enlaçait Yuri au moment où ils avaient été agressés, les rendant coupables de délit de propagande homosexuelle, et la police avait refusé de continuer une enquête pour des personnes qui ne respectaient pas la loi. Yakov avait hurlé, les avait insultés, menacés, mais il savait que ça ne servirait à rien. Les autorités et la justice russes s'arrangeaient toujours pour que les crimes homophobes restent impunis. S'ils n'avaient pas eu cette excuse, ils en auraient trouvé une autre. Il savait que Yakov était effondré, mais son coach essayait de ne pas le laisser voir, se concentrant sur les championnats qui allaient débuter. Yurio, lui, se sentait encore étranger à tout ça. Il n'avait jamais eu besoin de personne pour avancer et surtout pas d'eux.

Il secoua rapidement la tête. Lui aussi devait se concentrer sur la compétition, surtout qu'il avait tiré le numéro 1. Après avoir raflé l'or au Grand Prix, ces championnats ne l'impressionnaient pas plus que ça, il les envisageait presque comme une formalité. Ce qui le marquait le plus, au final, c'était le fait que ce serait aujourd'hui la dernière fois qu'il danserait l'Agapé, cette chorégraphie que Victor lui avait écrite. Il avait espéré retrouver Otabek lors de cette compétition mais celui-ci s'était blessé à l'entraînement deux semaines auparavant, ce qui l'empêchait de concourir. Il avait aperçu quelques visages qu'il connaissait, dont JJ et Phichit, mais personne à qui il avait particulièrement envie de parler. Il rejoignit Yakov pour les six minutes d'échauffement sur la patinoire. Il allait s'engager sur la glace quand un organisateur vint les voir.

- Monsieur Plisetsky, à la fin de l'échauffement, vous voudrez bien sortir de la patinoire en même temps que les autres patineurs pour un petit instant, s'il vous plaît ?

- Si vous voulez… grommela Yuri, surpris par la demande.

Lorsque les présentateurs annoncèrent la fin du temps imparti, il rejoignit Yakov et la voix au micro reprit :

- Mesdames et messieurs… Avant le début de cette compétition, nous vous demanderons de vous lever et de respecter une minute de silence en mémoire de Victor Nikiforov et Yuri Katsuki.

Yurio et Yakov haussèrent les sourcils de surprise pendant que les visages de Victor et Yuri apparaissaient sur tous les écrans géants. Un silence de mort tomba sur le complexe. Yurio était directement touché par l'initiative. En s'entraînant à Saint-Pétersbourg, où le drame les avait marqués de plein fouet, il avait oublié que le reste du monde avait également été secoué par leur disparition. Yurio leva la tête vers les écrans géants, où les visages immobiles continuaient à lui sourire. Ils n'auraient pas dû être immobiles sur des écrans, ils auraient dû être là, à côté de lui, il aurait dû être en train de traiter Yuri de porcelet et de lui promettre de l'écraser encore une fois, il aurait dû insulter Victor qui aurait paradé dans son costume-cravate en lui disant que ça le dégoûtait de le voir comme ça. Il aurait dû faire tout ça mais ce n'était pas ce qui lui manquait le plus. Ce qui lui manquait, en ce moment, c'était de sentir Victor le prendre dans ses bras avant son passage pour l'encourager, c'était de partager des pirojkis avec Yuri, de voir Victor interpréter la chorégraphie qu'il avait écrite pour lui, de voir Yuri lui courir après pour lui faire un câlin après sa qualification. Ce qui lui manquait le plus, c'était de se laisser faire et de leur rendre leurs étreintes. Il ne voulait plus les mépriser, plus les insulter, il voulait juste qu'ils soient là, juste revivre une dernière fois chaque seconde qu'il avait passée avec eux et dont il n'avait pas voulu profiter. Ne pouvant plus supporter les images immobiles et les sourires figés, il ferma les yeux et baissa la tête, attendant presque avec impatience que le présentateur reprenne :

- Je vous remercie. Maintenant mesdames et messieurs, place au premier patineur. Il a remporté la médaille d'or de son premier Grand Prix sénior, est arrivé deuxième aux championnats de Russie et a remporté les championnats d'Europe en janvier dernier, Yuri Plisetsky !

Les applaudissements du public le ramenèrent sur terre. Yakov posa brièvement sa main sur son épaule dans un geste de réconfort avant de le laisser s'engager sur la piste. Il avait l'impression d'avoir manqué quelque chose. Il avait fait le tour de la patinoire en saluant le public avant d'aller se mettre en place mais avait la désagréable sensation d'avoir oublié une étape, sans parvenir à définir quoi. Ce fut quand le silence revint sur le complexe qu'il réalisa. Il n'aurait pu dû aller se mettre en place sans autre bruit que les applaudissements, il aurait dû entendre deux voix particulières lui crier "Davai !" avant qu'il ne se fige au milieu de la patinoire, il aurait dû râler qu'il n'avait pas besoin de leurs encouragements. Son regard parcourut le bord de la piste, les cherchant du regard. Il ne les trouva pas, leurs images avaient déjà disparues de l'écran géant qui le montrait à présent lui-même.

- Yuri Plisetsky, sur le morceau "De l'amour : Agapé", annonça le présentateur. Chorégraphie de Victor Nikiforov.

Il s'élança en même temps que la musique résonnait dans le complexe. Agapé, l'amour inconditionnel, le don de soi. Un mouvement impossible à réussir sans se plonger soi-même dans cet état d'esprit. Les notes s'égrenaient tandis qu'il lançait le premier mouvement. Une alternance de chassés croisés et de roulés. Dans un premier temps, il avait essayé de penser à son grand-père, mais son souvenir n'était pas assez puissant. Il s'en était rendu compte lors de la finale du Grand Prix, lorsque la soirée durant laquelle Victor et Yuri avaient annoncé leurs fiançailles l'avait tellement inspiré qu'il avait interprété le plus bel Agapé possible. Depuis, il essayait de penser à eux pour retrouver cette fougue qui avait fait sa victoire. D'une pression sur l'avant du pied, Yurio amorça un demi-tour. La glace crissa sous son patin lorsqu'il prit son élan, puis d'un mouvement leste de l'épaule, il se remit dans l'axe et amorça son saut. Triple axel. Ça avait marché pendant les autres compétitions, de sentir leur présence, de les regarder l'encourager ensemble depuis le bord de la patinoire. Leur complicité, leurs sourires, leur amour, la tendresse entre eux étaient le meilleur exemple d'Agapé qui existait au monde. La lame claqua sur la glace lorsqu'il atterrit. Il essaya de se remémorer leurs entraînements ensemble, à Saint-Pétersbourg. D'un geste, il amorça le mouvement suivant. Pirouette sautée assise. La seule image qui lui revint fut celle des deux patineurs, s'entraînant ensemble à l'autre bout de la piste pendant qu'il refusait obstinément de les rejoindre, ni même de leur adresser la parole. Il s'obligea à se concentrer sur la patinoire et sur la musique. Comme toujours, cette voix douce, mélodieuse et cristalline l'apaisa, faisant rejaillir en lui les plus beaux souvenirs qu'il possédait. Ses plus beaux souvenirs… Les moments passés avec Yuri et Victor. Disparus à jamais. Sa rencontre avec Otabek. Aujourd'hui coincé à des milliers de kilomètres par sa blessure. Ses discussions avec Yuko. Effondrée et renfermée depuis la mort de Yuri. Il cligna des yeux pour chasser les larmes qui commençaient à y monter.

En se relevant de sa pirouette, son regard croisa Yakov, seul au bord de la piste. Pourquoi n'y avait-il que lui ? Pourquoi Victor et Yuri n'étaient pas là ? Pourquoi chacun des souvenirs auxquels il tenait le plus était aujourd'hui plus douloureux qu'un coup de poignard ? Yurio sentit son cœur rater un battement. Aussitôt, il se focalisa sur son corps, banda les muscles de ses jambes et verrouilla ses abdominaux. Le froid de l'air fouetta son visage alors que son pied quittait la glace. Quadruple salchow. Une phrase lui revint en tête, aussi clairement que si le présentateur l'avait annoncée dans le micro. "Ils sont morts, Yuri". Morts. Tués à cause de cet amour inconditionnel entre eux. Son pied percuta la glace, un peu moins gracieusement que lors du saut précédent. Ils ne reviendraient jamais, il n'entendrait plus jamais leurs encouragements, il ne les verrait plus jamais au bord d'une piste de patinoire. Sans attendre, Yurio amorça la figure suivante. Triple boucle piqué. Victor ne lui écrirait plus jamais de chorégraphie, il ne montrerait plus jamais à Yuri comment faire un quadruple salchow. "Ils sont morts, Yuri". Leur absence ne sera jamais comblée, il ne les verra plus, il ne verra plus les sourires de Victor, les regards gênés de Yuri. Le claquement familier du métal sur l'eau gelée. Ils resteraient éternellement des images figées sur un écran géant, immobiles, incapables de rire, de s'échanger des regards amoureux, de s'embrasser. Une larme roula sur sa joue. Ils sont morts, Yuri. Morts, tués, partis à jamais. Morts. La voix cristalline qui chantait l'Agapé se fit plus douce à son oreille. Tandis qu'il enchaînait presque mécaniquement par une suite de pas, la musique fit revenir dans son esprit l'image de Victor se jetant sur Yuri pour l'embrasser après son programme long, le faisant basculer contre lui sur la glace. Deux autres larmes suivirent. Il voulait les revoir, juste une fois, une dernière fois avant de les laisser partir définitivement. Juste quelques secondes, juste les apercevoir près de la patinoire en train de l'encourager. Son regard revint sur le bord de la piste. Il avait l'impression qu'un trou béant se trouvait de l'autre côté de la balustrade, malgré toutes les personnes présentes ce soir-là, un vide qu'eux seuls auraient pu combler. Ils sont morts, Yuri. Il n'arrivait plus à retenir les larmes qui inondaient désormais son visage. Yuri voulut chasser ces pensées pour continuer. Il se focalisa sur sa jambe, son corps, sa trajectoire. Ligne droite, pas de trois, quadruple flip. Au moment d'atterrir, sa jambe qui tremblait déjà se déroba sous lui et il s'effondra sur la glace. La douleur cuisante qui l'étreint lorsque son bras percuta la surface figée ne fut qu'un simple écho de celle qui lui vrillait la tête. Ses larmes se transformèrent en sanglots incontrôlables. Il était incapable de se relever, incapable d'arrêter de pleurer, incapable de continuer à patiner sans eux. La tête plongée dans ses mains, il resta recroquevillé sur la glace, secoué par les sanglots qui redoublaient à chaque fois que l'image de Victor et Yuri traversait son esprit. Pourquoi les avait-il repoussés, pourquoi avait-il été trop égoïste et imbu de lui-même pour réaliser qu'il avait besoin d'eux, pourquoi étaient-ils partis avant qu'il ne se rende compte d'à quel point ils avaient changé sa vie et d'à quel point il tenait à eux ? Le froid de la glace sur laquelle il était prostré l'envahissait, le bras sur lequel il était tombé le lançait douloureusement mais il s'en fichait, aucune douleur physique n'aurait pu égaler ce qu'il ressentait, ce mélange de peine, de culpabilité et de dégoût envers lui-même qui le dévorait. Ce ne fut que lorsque deux bras l'enserrèrent fermement qu'il réalisa que la musique s'était arrêtée et que Yakov l'avait rejoint sur la patinoire pour l'aider à se relever.

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- Ouais, reprit Yurio, j'étais vraiment très, très mal parti pour vous rendre hommage. Mais je me suis rattrapé après, hein, je vous le jure ! Bon, pas tout de suite, c'est vrai. Après ça, il fallait encore que je rumine mon échec. Et que je réalise que je n'étais pas seul. A ce moment-là, ça me paraissait impossible de remonter la pente. Mais j'ai quand même trouvé la force de le faire. J'ai trouvé la force de le faire pour vous.


Seules les reviews permettent de savoir ce que vous en avez pensé !

A bientôt pour la suite !