Alicia se blinda mentalement avant de quitter ses appartements privés. Elle avait rendez-vous avec Gold pour préparer une conférence de presse imminente. A la porte se tenait sa nouvelle garde du corps Kalinda Sharma, qui lui emboîta le pas sans un mot, mais non sans jeter un regard ostensiblement méprisant sur le journal que tenait Alicia. Le scandale à la Maison Blanche s'étalait à la une. Génial, pensa Alicia. Même ma garde du corps me méprise de ne pas quitter mon mari.

Kalinda Sharma était un choix bien étrange pour un garde du corps, songea Alicia, oubliant ainsi quelques instants ses propres misères. Pour commencer, elle faisait quinze bons centimètres de moins qu'Alicia, ce qui n'était pas vraiment rassurant. Elle avait l'air assez robuste et dure à cuire avec son costume noir et son chignon impeccable, mais comment pouvait-elle bien courir et se battre avec ces bottes à talons aiguilles ? Et malgré le fait qu'elle ne portait quasiment aucun maquillage, Kalinda passait aussi inaperçue qu'un oiseau de paradis à Washington avec ses immenses yeux d'ombre liquide, sa peau couleur caramel, son corps tout en courbes et ses lèvres pleines. Elle était terriblement séduisante. Ca au moins je pourrais le comprendre, se dit Alicia, imaginant Peter attiré par Kalinda. Ca, même si ce n'était là qu'une hypothèse, dans un sens c'était concevable.

Mais ce qu'il y avait de plus étrange chez sa nouvelle garde du corps, c'était que parfois Alicia percevait distinctement son hostilité. Elle ne savait pas ce que la jeune femme pouvait bien avoir à lui reprocher, mais voilà qui n'était guère rassurant non plus de la part de quelqu'un censé la protéger au péril de sa propre vie s'il le fallait.

Aujourd'hui était un de ces jours où Alicia sentait que le mépris absolu de Kalinda lui était spécifiquement destiné.

― Quoi ? Ne put-elle s'empêcher de demander sèchement.

Kalinda parut hésiter.

― Rien madame, répondit-elle poliment, prenant soin d'afficher de nouveau un air neutre.

Alicia ressentit une bouffée de désespoir. Elle n'avait plus de vrais amis. Etait-elle donc vouée à n'être entourée que d'ennemis désormais?

En tant que première dame, Alicia avait pris l'habitude d'être examinée, filmée, photographiée, et de voir le moindre détail de ses tenues commenté dans tous les médias de la planète. Mais la stagiaire de Peter avait fait de leur vie une mauvaise émission de télé-réalité, et le public avait hâte de voir la première dame craquer sous la pression et de se repaître de son humiliation, de sa rage, ou autres sentiments personnels qu'elle n'avait aucun désir de laisser paraître aux yeux du monde. Elle ne pouvait pas faire un pas hors de la Maison Blanche sans que des dizaines de paparazzi ne suivent à la trace tous ses faits et gestes, la harcelant de questions et attendant le moindre faux pas de sa part pour se jeter sur elle et la crucifier à la une des journaux.

Dieu merci, les enfants étaient à l'étranger, Grace en mission humanitaire en Afrique, et Zach à Hong Kong où il travaillait pour une société d'informatique asiatique. Au moins le plus gros de ce sordide battage médiatique leur était épargné. Mais elle se retrouvait seule, sans personne à qui parler vraiment. Owen, peut-être ? Cela dit, son frère enseignait actuellement en Californie. Vu le décalage horaire, un coup de fil devrait attendre. Alicia était quasiment prisonnière à l'intérieur de la Maison Blanche, et la solitude, presque autant que la pression médiatique, commençait à venir à bout de sa résistance.

Les gros titres n'étaient guère favorables à Peter. Il n'avait jamais été aussi bas dans les sondages, et Gold la harcelait pour qu'elle prenne position publiquement et soutienne son mari. Alicia pensa à Hillary Clinton pendant l'affaire Monica, assise à côté de Bill sur le plateau de l'émission « 60 minutes » au cours de laquelle elle avait professé son amour et son respect pour son mari. Bien que déterminée à conserver sa position, Alicia n'était pas sûre de pouvoir faire de même et d'être encore capable de se regarder dans la glace ensuite.ça ne suffit pas comme prise de position que je ne quitte pas Peter et ne demande pas le divorce ? pensa-t-elle. Mais non, ça ne suffisait pas.

Alors Alicia fit son devoir. En bonne épouse, elle soutint son mari. Pour le meilleur et pour le pire, non ? Eh bien, que pouvait-il y avoir de pire ? Il lui fallait affronter le monde entier et dire aux médias qu'elle croyait en Peter. Elle leur dit que c'était un homme bon, sur qui on pouvait compter, un mari et un père dévoué, et qu'en tant que président, jamais il ne trahirait la confiance placée en lui par le peuple américain. Sur l'instant, elle crut même à chacun des mots qu'elle prononça. Peter était vraiment un homme bon et un bon dirigeant après tout.

Elle passa entièrement sous silence son infidélité. Mais bien sûr la presse n'allait pas la laisser s'en tirer à si bon compte. Les journalistes se mirent à la cuisiner à ce sujet, ne lui laissant d'autre possibilité que de l'aborder. Elle voulait rester au pouvoir. Elle avait mérité cette position et entendait bien la conserver à tout prix. Il s'avéra qu'elle était capable après tout de prétendre qu'on accusait son mari à tort et qu'elle était là pour le soutenir. Tout ce que les gens voulaient entendre pourvu qu'ils conservent leur foi en lui en tant que président.

Et puis un journaliste cita une phrase prononcée par la stagiaire, et Alicia en eut la certitude. La fille disait vrai. Peter avait couché avec elle. Alicia était en train de mentir au peuple américain pour sauver la peau de son mari menteur, tricheur et infidèle – ainsi que la sienne. Elle ne valait pas mieux que lui. Elle rassembla toute la dignité qu'elle put afin de garder la tête froide jusqu'à la fin de la conférence de presse. Mais à la sortie de la salle de presse de la Maison Blanche, le coût pour son éthique personnelle lui sembla soudain bien élevé, et elle faillit s'effondrer.

Aussitôt, elle sentit sa garde du corps la rattraper d'une main ferme. Kalinda était plus petite qu'elle, et tandis qu'Alicia prenait appui sur son épaule, une bouffée de son parfum épicé monta jusqu'à elle. Kalinda avait beau faire quinze centimètres de moins qu'elle, elle ne broncha pas sous son poids. Elle lui passa un bras autour de la taille et l'aida à atteindre le siège le plus proche. Alicia crut distinguer un soupçon d'inquiétude dans ses yeux noirs. A quel point devait-elle être pathétique pour susciter l'inquiétude d'un agent des services secrets qui n'avait même pas la moindre sympathie pour elle ? En cet instant précis, elle se faisait horreur à elle-même pour ce qu'elle venait de faire.

Alicia ne se sentait pas bien, mais Kalinda parvint à la reconduire rapidement jusqu'à ses quartiers privés, en prenant soin d'éviter les couloirs les plus fréquentés afin de ne pas être aperçues par quiconque risquant de diffuser des nouvelles alarmantes sur l'état de santé de la première dame. En temps normal, sa garde du corps vérifiait qu'aucun intrus ne se trouvait dans ses appartements, puis ressortait rapidement pour surveiller l'entrée et filtrer les visiteurs. Cette fois, après avoir installé Alicia sur le divan, Kalinda alla chercher un verre, dans lequel elle versa une généreuse rasade de whisky. Elle le tendit à Alicia, qui le but cul-sec comme un enfant à qui on ordonne de prendre son médicament.

― Vous savez ce que je ne comprends pas, dit Kalinda en la regardant, une lueur nouvelle brûlant férocement dans ses yeux noirs, c'est pourquoi vous l'avez soutenu. Moi je lui aurais planté un couteau en plein cœur.

Alicia, surprise au beau milieu de sa propre débâcle intérieure par cette sortie inhabituelle, contempla sa garde du corps, étonnée. Celle-ci venait-elle de sortir de son rôle ? Sûrement, elle n'avait pas l'intention de se mêler de ce qui ne la regardait pas ? Ou se pouvait-il qu'elle soit réellement intéressée par ce qu'Alicia avait à dire ?

Kalinda s'apprêtait à quitter la pièce. Elle se retourna sans rien dire et lui jeta un regard interrogateur. Alicia ne supportait pas l'idée de se retrouver seule avec ses pensées, mais l'humiliation de réaliser à quel point sa détresse était évidente pour Kalinda finit par l'emporter. Submergée par une vague de rage brûlante, elle jeta un regard noir à sa garde du corps.

― Merci Kalinda, dit-elle d'un ton glacial.

Cette dernière lui adressa un regard entendu et sortit sans un mot de plus. Enfin libre de s'écrouler, Alicia fondit en larmes.