Je buvais une autre gorgée de bière avant de poser la bouteille de Skøll à côté de mes fesses, sur le parquet; c'était loin d'être ma boisson préférée, mais il n'y avait que ça et je n'allais pas faire mon compliqué ce soir. L'alcool n'était pas très fort et pourtant, je sentais le liquide couler longuement dans ma gorge en me brûlant les parois de l'œsophage. Je faisais alors semblant de prendre une petite pose avec la bouteille pour enfin espérer ne pas avoir à la finir. Quand le bout de mes doigts frôlait le sol, je pouvais sentir la légère couche de poussière et de miettes qui jonchaient les lattes de bois. Mon appartement méritait peut-être un bon coup de ménage. En fait, il était nécessaire de le nettoyer bientôt si je ne voulais pas qu'un médecin quelconque m'annonce que mes poumons étaient bouchés à cause de la saleté qui flottait dans mon espace personnel. Par chance, mes volets étaient fermés; ainsi, on ne pouvait ni voir que des petites peluches de poussière volaient autour de nous, ni que mes vitres n'avaient pas été faites depuis un moment. Un très long moment. L'ordre, la propreté, ça n'avait jamais été mon fort et ça se voyait bien. Si ma mère avait la malchance de mettre un pied ici, je pensais bien qu'elle quitterait ce triste monde pour cause de crise cardiaque. Heureusement, ce jour n'arrivera jamais.
Non pas que ma mère ne mourra pas; tout le monde meurt un jour, peu importe les croyances, les espoirs ou les soins médicaux; mais j'étais sûre que mes parents ne viendraient jamais chez moi pour me rendre une petite visite de courtoisie familiale comme certains diraient. Ma famille, je ne vivait plus avec eux depuis déjà plus de deux ans; enfin, je disais ma famille, mais elle se limitait à mes parents puisque j'étais fils unique; et je ne regrettais rien de ce foyer familial. À part peut-être l'aide ménagère de ma mère.
On aurait pu croire que mon départ anticipé, alors âgé de dix-neuf ans, était dû à ma volonté de découvrir un autre monde, ma soif de liberté ou même un amour que je voulais suivre mais rien de tout ça n'avait été la raison de mon arrivée dans ce petit appartement de 35m carré. Ça me semblait être la même chose pour beaucoup d'autres adolescents, mais la relation avec mes parents n'étaient pas des plus belles.
Ma mère était souvent sur mon dos quand j'habitais encore avec eux; à voir si j'allais bien, comment allaient les cours, mes amis; et je ne pouvais pas lui en vouloir pour ça car c'était tout de même une preuve d'amour. Aujourd'hui c'est différent, on ne s'appelle presque plus et les nouvelles que je lui envoie ne sont que peut nombreuses et se font uniquement lorsqu'elle me le demande. Mon père quant à lui était le genre d'homme à refaire le monde en crachant sur ceux qui, selon lui, pourrissaient le monde de l'intérieur; la déchéance du monde et de la jeunesse étant alors de la faute des «arabes-gauchistes-feministes». C'était peut-être son manque d'ouverture qui m'énervait le plus parmi les nombreux défauts qu'on pouvait lui trouver.
Pour résumer, je n'avais plus trop de contact avec ma famille et la seule chose qui arrivait à nous rapprocher; nous rapprocher non, disons que cela formait une excuse de contact; c'était qu'avant, il y avait encore quelques mois, ils payaient mon loyer.
C'était un claquement de doigts sec sous mon nez qui me faisait prendre conscience que j'étais dans mes pensées depuis trop longtemps. Quand je levais les yeux avec quelques clignements d'yeux, je tombais sur les visage d'Anna qui me fixait, ses sourcils blonds froncés et un sourire amusé aux lèvres. Sourire auquel je répondais par un rictus désolé qui lui faisait rouler les yeux dans les orbites avec un léger soupire.
-J'ai raté quelque chose? Je demandais quand même, sûr que j'avais manqué une partie de la conversation.
-Tu crois? La blonde répondait ironiquement; une ironie gentille qui s'accordait bien à la voix douce qu'elle avait; la question était si je préférais me battre avec toi ou avec Noah; elle disait en feintant encore de réfléchir.
Nous étions trop vieux pour jouer à Tu préfères, c'était ce que s'accordaient à dire les autres, mais c'était un moyen plutôt agréable de passer nos soirées. C'était facile à préparer, amusant si les questions étaient réfléchies et surtout c'était gratuit.
Me surplombant, assise sur mon canapé, Anna se balançait d'avant en arrière en regardant le plafond alors que moi et Noah; qui était assis sur une chaise près de la table basse; attendions la réponse de la jeune fille. Une question pareille était prévisible de la part de mon meilleur ami, qui trouvait toujours un moyen de mettre du combat dans tout ce qu'il faisait. Et ça avait l'air de l'amuser puisque qu'il souriait de toute ses dents en s'appuyant sur le dossier de la chaise, gôbant quelques chips qui étaient dans un des bons posés sur le meuble.
-Comment tu peux hésiter sur une question pareille? Il plaisantait en reprenant une gorgée de sa bière; qui devait déjà être sa troisième; je pensais t'en avoir posé une simple...?
Anna soufflait en se remettant correctement en tailleur sur un des cousin déchiré qui était censé décoré un peu le vieux canapé. Apparemment ça n'était pas aussi évident pour elle de répondre; ce qui semblait normal puisque dans la liste des choses qu'elle détestait pouvait être écrit en rouge surligné en premier: la violence.
-On a pas tous fait dix ans de boxe je te signale; elle rappellait en sirotant son sirop de pêche avec sa paille vert pomme entre les lèvres. Et puis quelle idée de me demander ça !
-Si ça peut t'aider à trouver une réponse, la dernière fois que j'ai essayer de me battre un peu avec lui...; je commençait à raconter en me massant l'os séparant ma main de mon bras, rappellant deja des souvenirs à mon ami d'enfance qui lâchait un rire discret;... il m'a cassé le poignet.
Une bonne idée de notre enfance encore. Noah avait voulu me montrer un nouveau coup qu'il avait appris à son cours de boxe et à peine cinq minutes après j'étais en route pour l'hôpital. Comme on le disait aujourd'hui à chaque fois qu'on remettait cette histoire sur table: on est pas forcément intelligent quand on a huit ans. Penser à ça avait beau relancer légèrement la douleur dans mon poignet, ça me rappellait à quel point j'étais crédule et innocent quand j'étais enfant. Noah pouvait me faire faire ce qu'il voulait quand on était gosses, et ce depuis qui nous avions mis les pieds en même temps dans la crèche ou nous avions commencé à passer notre vie soudé l'un à l'autre. S'il voulait me montrer une technique de combat, j'y allait tête baissée; certain que jamais mon meilleur ami ne me ferait de mal volontairement. Cette fracture était un accident, point final.
Mais nous avons changé depuis cette époque et plus jamais je ne me laisserai tenté par une démonstration par monsieur karaté kid. Mentalement, c'était moi qui avait gagné la compétition de l'évolution puisque j'étais devenu plus mature que lui dans plusieurs domaines, mais quand on parlait du physique, il méritait la palme d'or. Il me dépassait d'une bonne tête, me surplombant de son mètre quatre-vingts cinq; ce qui accentuait le complexe que j'avais avec ma taille. Avec le temps, il avait troqué ses naturels cheveux noirs bouclés pour une teinture blanche qui contrastait avec sa peau légèrement métisse; héritée de sa mère d'origine tahitienne; car selon lui, ça lui donnait un style plus cool. S'il le pensait, c'était déjà un bon début.
La seule chose qui n'avait pas changé, c'était que nous étions toujours aussi proches; en prenant en compte qu'Anna nous avait rejoint au milieu du collège. Elle avait été un petit bouleversement dans nos habitudes de garçons, avec les jeans roses qu'elle portait et le comportement beaucoup plus doux qu'elle avait, comportement qui avaient semblé nous canaliser. Anna était importante pour nous, importante pour moi, et maintenant sa présence était indispensable.
Une dizaine de minutes à raconter nos souvenirs d'enfance plus tard, ainsi qu'une bière finie pour moi et une autre commencée pour Noah; sur qui l'alcool n'avait pas l'air d'avoir beaucoup d'effet; la petite blonde avait répondu à la question en me choisissant et c'était à mon tour de répondre à ce qu'elle voulait savoir. De sa part, je m'attendais à une question de cinéma pour savoir quel film je préférerais aller voir, ou dans le quel je préférerais jouer; des films d'horreur à tout casser, jouer dans un film d'amour serait ennuyeux à mourir. La passionnée de filmographie réfléchissait en me fixant de ses yeux noisettes en se tenant le menton pour se donner un genre de grande penseuse. Quant à moi, j'attendais sagement en essuyant la poussière qui était restée sur mes doigts contre la matière rapeuse de mon jean. Elle prenait son temps, comme à son habitude, gardant les yeux sur moi en penchant la tête de droite à gauche doucement, comme si elle n'arrivait pas à choisir parmi les dizaines de questions qui fusaient entre ses deux oreilles.
-Alors... Alec; elle avait finement prit sa décision et abordait maintenant un ton sérieux, comme les animateurs de jeux télévision au moment où le dernier participant est sur le point de gagner le gros lot avec l'ultime question; Tu préfères oublier ceux que tu as connu; elle s'expliquait; famille, amis, professeurs tout ce petit monde, ou alors tu oublis qui tu étais ?
La question nous avait scotché sur place, moi et le grand métisse qui avait d'ailleurs failli me cracher sa bière dessus avant d'exploser de rire. Ça pour être surprenant, c'était surprenant et très inattendue de sa part. On aurait dit la demande d'un psychopathe fou à lier qui se préparait à réaliser une expérience de lavage de cerveau express, pas la question d'une adorable jeune fille qui n'avait rien d'un malade mental en blouse blanche. Contrairement à nous qui ne savions pas trop quoi dire, elle semblait parfaitement consciente du mur face au quel elle nous avait placés et attendait gentiment ma réponse avec son mignon petit sourire. Nous étions trop vieux pour jouer à Tu préfères, je me répète, mais des fois les questions que l'on pouvait sortir faisaient l'effet d'une claque.
Alors que j'étais en train de me demander lequel j'allais choisir et Noah de se questionner sur un quelconque antécédent criminel chez notre amie, elle fit une tête désolée accompagné d'une grimace, nous faisant comprendre qu'elle venait de se rendre compte de l'étrangeté de sa demande.
-C'était bizarre ! Désolée; elle s'excusait en sortant son Samsung de la poche de sa veste kaki, allumant l'écran pour nous montrer une page internet; j'avais lu ça sur un site de Tu préfères alors comme je n'ai jamais trop d'idées j'ai préféré chercher un peu avant !
Un long soupire de soulagement sortait de nos bouches alors qu'Anna était pliée en deux de rire à cause de sa gourde qui nous avait valu une bonne frayeur. On était jamais trop sûr de ce qu'on pouvait trouver sur internet et nous en avions eu la preuve ici même.
-Je préfères oublier les gens que j'ai connu; je répondais encore en train de doucement rigoler, la main sur le cœur pour me calmer.
Ma réponse ne semblait pourtant pas plaire à mes deux amis. Ce qui était logique, puisque si cela devait arriver, ils seraient supprimés de ma mémoire et rien n'indique que j'aurais encore envie de les côtoyer après. Comme Noah le disait souvent, je suis une personne qui a besoin des autres pour vivre mais qui est un être solitaire par moments; c'était sûrement l'une des choses les plus philosophique qu'il ne m'ait jamais sorti et ça aurait pu arranger son année de terminale s'il avait pu sortir des phrases aussi intelligentes aux cours de Mr Larroie. Seulement, même si ça ne faisait pas plaisir et que ma vie n'était pas la plus belle et désirable, je n'avais nullement envie d'oublier qui j'étais pour qu'ensuite je ressemble à ces détraqués dans les films qui cours dans les rues en demandant qui ils sont. J'exagérais, évidemment, mais l'image était assez claire dans ma tête. À noter que étrangement, l'intérieur de ma tête était bien plus ordonné que mes affaires.
-Mouais, ça ne m'étonne même pas en fait; Noah haussait les épaules en finissant enfin le bol de chips; je pense que j'aurais choisi pareil.
-Toi ? Laisse moi rire; je plaisantait en lui lançant un regard moqueur; tu aimes beaucoup trop tout le monde pour oublier qui que ce soit et d'ailleurs tout le monde t'aimes aussi ! J'aurais dû te donner mon travail à Starbucks tu aurais eu du succès...; je disais ça, mais je le voyais mal travailler dans un café.
-Je te laisse ton travail merci mais ça ira; il déclinait rapidement mon offre; j'aurais sûrement été viré plus vite que tu ne l'as été, ça m'aurait autant amusé que toi de me tromper de noms sur les verres et je n'aime pas le café.
C'était vrai que j'avais une fâcheuse tendance à écorcher les prénoms, même les plus simples, à chaque fois qu'un client qui ne me plaisait pas se montrait. Même si ça le faisait rire de remettre ça sur le tapis, parler à nouveau de mon licenciement me rappelais à quel point j'allai avoir du mal à payer le prochain loyer. Et non, ce licenciement n'était pas dû à mon petit problème d'orthographe sur verres; qui aurait pourtant été une raison amusante à voir écrite sur la feuille blanche qu'on m'avait donné, feuille qui voulait simplement dire casses toi; mais c'était qu'on m'avait légèrement attrapé en train de piquer quelques pièces dans la caisse du magasin alors que tout le monde était en pause, sauf une stagiaire qui passait par là au mauvais moment. Et cette rencontre inattendue avec cette stagiaire m'avait coûté mon travail, exposant au même moment un petit problème de kleptomanie que je cachait et que j'arrivais à canaliser depuis des années.
Voyant sûrement la détresse dans mon regard et toute la négativité qui commençait à émaner de moi, Anna arrivait à la rescousse en me caressant délicatement le dos avec un sourire compatissant. Elle était au courant de ce petit soucis et, comme l'amie et jeune femme parfaite qu'elle était, m'aidait plus qu'elle ne me jugeait.
-Il va falloir te retrouver un boulot bientôt quand même; elle disait avec calme; mais je suis sûr que tu vas trouver. Regarde Noah ! Il en a bien lui; ce qui me faisait rire maintenant, c'était les roulement d'yeux du concerné et surtout le fait qu'Anna utilise du sarcasme. Elle arrivait à taquiner gentiment les gens quand il le fallait et ça faisait son petit effet.
Malgré la plaisanterie bien placée; très bien placée même; je savais qu'elle était parfaitement sérieuse elle qu'elle m'invitait cordialement à commencer mes recherches d'emplois le plus tôt possible; en rayant tous les cafés de la ville de la liste bien sûr. Il fallait que je paie mon loyer, mes repas, et que j'arrête de leur faire payer à manger et à boire à chaque fois que je les invitais chez moi.
À bien y réfléchir, je commençais me demande si ça n'était pas mieux que je m'oublie moi et que je garde en mémoire qui sont mes amis puisqu'ils sont quand même une part importante de ma vie. Mais pour l'instant je n'avais pas envie de faire de pensées philosophiques, surtout que es réflexions me rappellaient les mauvais souvenirs des cours de Larroie pour la dernière année de lycée; lui même le disait déjà, je n'étais pas fait pour donner mon avis là dessus. En parlant de lui, je me demandais bien ce qu'il a pu devenir après son départ en retraite l'année dernière. Sûrement encore à traîner dans la bibliothèque à la recherche de quelqu'un qui voudrait bien lui parler un peu. Ça ne m'étonnerait même pas de lui.
