Chapitre 1
Deux serpents et un cœur de lion
Liliane se tenait maintenant devant la porte de la Grande Salle. Elle se retrouvait propulsée à Poudlard après avoir passé toute sa scolarité à Beauxbâtons : son père avait été appelé d'urgence au Ministère à la suite des rumeurs sur le retour du Seigneur des Ténèbres, entraînant avec lui Liliane et l'obligeant à changer d'école. Elle ferait ainsi sa dernière année d'étude à Poudlard, avant de rejoindre le Ministère. Son père désirait la voir prendre sa suite, même si ses ambitions étaient toutes autres : Liliane raffolait des cours de potions. Elle étaient fascinée par toutes ces fioles et toutes ces substances magiques capables de tant de choses. Elle souhaitait devenir Maître des potions. Mais Édouard avait été catégorique : elle rentrerait au Ministère comme lui.
Liliane soupira et ferma les yeux un instant : elle entendait la rumeur des conversations depuis le hall, elle percevait les intonations de chaque voix, devinant que les élèves étaient heureux d'être de retour chez eux, dans leurs maisons, leurs familles. Liliane fut parcourue d'un frisson : elle ne connaissait personne ici, jamais qui que ce soit n'avait franchi les murs de cette école après onze ans, tous avaient reçu leur lettre d'admission. Liliane, elle, savait qu'elle n'avait pas sa place ici : sa place était en France, près de Fleur, son amie d'enfance, qui était venue l'an passé disputer le Trophée des Trois Sorciers. Liliane se souvenait encore de sa lettre lui annonçant que la Coupe de feu l'avait choisie comme championne de Beauxbâtons, de l'excitation et de la fierté qui transparaissaient dans ses mots. Mais elle se souvenait aussi du retour de Fleur, de sa mine abattue et déconfite, de l'annonce de la mort de cet élève de Pouffesouffle, tué par le Seigneur des Ténèbres en personne. Elle n'était plus la même depuis, et Édouard avait interdit à Liliane de la revoir : selon lui, elle empoisonnait l'esprit de sa fille avec des mensonges et des élucubrations d'adolescent de quatorze ans. Mais Liliane savait, elle la croyait.
Un picotement dans sa main la fit sortir de ses pensées. Elle serra le poing pour faire passer la douleur, mais elle ne faisait que s'accentuer. Elle se maudit en silence, pestant contre sa potion qui n'était pas encore prête. Elle inspira profondément : il fallait qu'elle se décide à entrer, mais la panique la gagnait. Une boule se formait au creux de son estomac, et elle crut que ses jambes allaient se dérober sous elle : d'un moment à l'autre, elle ouvrirait les portes, et Poudlard entier aurait les yeux braqués sur elle. Elle passa la main dans ses boucles auburn et réajusta sa chemise. Au même instant, les portes s'ouvrirent et les voix se turent.
Liliane déglutit : deux rangées de longues tables bordaient chaque côté de la porte, et assis à chacune d'elle, plus d'une centaine d'élèves la regardait d'un drôle d'air. A l'autre bout de la salle siégeaient les professeurs : le fauteuil du centre était occupé par le directeur, qui la regardait d'un air mi-interrogateur, mi-amusé, à travers ses lunettes en demi-lune. Liliane osa jeter un regard autour d'elle : seules des torches éclairaient la salle, et le plafond magique laissait apparaître un ciel étoilé parfaitement dégagé, dans lequel flottait des centaines de bougies. Des grandes fenêtres pareilles à des vitraux bordaient les murs en vieilles pierres.
"Je pense", s'exclama Dumbledore en se levant, "que la ponctualité est votre qualité principale, Miss Durose."
Liliane cligna plusieurs fois des paupières : elle devait avoir l'air d'une parfaite ahurie. Dumbledore lui fit un petit signe de la main lui indiquant d'approcher. Après quelques secondes d'hésitation, elle franchit le seuil de la Grande Salle et s'avança dans l'allée vers la table des professeurs. La clé était de ne pas regarder au sol, ni de montrer qu'elle était gênée. Tout en marchant, elle sentait les regards fixés sur elle. Lorsqu'elle atteignit enfin l'estrade, une vieille femme au chapeau pointu vert et à la mine pincée se leva.
"Je vous prie de bien vouloir accueillir Liliane Durose, élève en septième année, jusqu'alors étudiante au lycée de sorcellerie de Beauxbâtons."
Un murmure parcourut l'ensemble des élèves.
"Les raisons de sa venue ici sont parfaitement justifiées et acceptables", trancha la femme au chapeau pointu, "j'attends de vous une attitude positive et accueillante !"
Liliane faisait maintenant face aux élèves : elle reconnut Drago Malefoy, apparemment nullement étonné par son arrivée. Pour la première fois, elle était heureuse de le voir.
"Comme tout nouvel élève", reprit la femme au chapeau," une maison doit lui être attribuée."
Elle se tourna ensuite vers Liliane et lui indiqua un tabouret. La jeune fille s'y assit sous les regards de l'assemblée d'élèves, puis on lui posa le Choixpeau sur la tête. Elle eut le temps d'apercevoir Drago se redresser avant d'être plongée dans le noir.
« Ce n'est pas tous les jours que j'attribue une maison à une élève de dernière année », lui dit la petite voix du Choixpeau.
« Je m'en serais bien passée », rétorqua Liliane.
« Et ce n'est pas tous les jours que ... »
La voix se tut. Liliane n'entendait plus les bruits de la Grande Salle. Sourde et aveugle, elle savait que le Choixpeau avait lu en elle et que dorénavant, il la connaissait entièrement. Au bout d'un moment qui lui parut interminable, la voix reprit :
« Ton père était à Serpentard ? Ainsi que tous les autres membres de sa famille ? Il semblerait que chez toi, la soif de pouvoir et d'ambition n'ait pas de limites. »
Liliane retenait sa respiration et n'entendait plus que la voix et les battements de son cœur.
« Mais il y a en toi quelque-chose de différent : je vois du courage, je vois de l'honneur. Cependant, une certaine rancœur semble t'habiter depuis bien longtemps, et ton orgueil pourrait finir par te piéger. Ton besoin d'indépendance est tel qu'il serait peut-être temps de songer à ... »
Le Choixpeau ne termina pas sa phrase et s'écria :
"GRYFFONDOR !"
Le professeur McGonagall retira le Choixpeau dans la foulé, et avant que les applaudissements retentissent, Liliane remarqua la déception sur le visage de Drago. Elle soutint légèrement son regard, avant de tourner la tête et de se diriger vers sa table. Elle prit place près d'une jeune fille aux boucles blondes coiffées d'un serre-tête rose, et face à un grand métisse au sourire très charmeur. Le Choixpeau lui avait attribué la maison Gryffondor, pas la maison Serpentard. Il avait décelé en elle quelque-chose de spécial, de différent de ses prédécesseurs. Elle n'en revenait pas, son père non plus n'en reviendrait pas : elle n'était pas dans la maison des sangs purs et des « vraies » familles de sorciers. Elle était là, parmi des sangs-mêlés et des enfants de moldus, défiant son père contre son gré.
"Ça va ? Pas trop impressionnée ?" Lui demanda le garçon en face d'elle, sans se départir de son beau sourire.
"Je l'ai jamais autant été", avoua Liliane.
"C'est la première fois que je vois quelqu'un de plus de onze ans participer à la cérémonie des répartitions !"
Liliane baissa les yeux.
"Je suis Dean Thomas", reprit le garçon, "à côté de toi, c'est Lavande, et à côté de moi, c'est Seamus. Tu verras, Gryffondor, c'est la meilleure des maisons, tu t'y plairas. Quant aux professeurs … Tu les découvriras par toi-même, ils sont pleins de surprises !"
"Tout ce qu'on te dira pour l'instant", dit Seamus en riant, "c'est que la petite potelée en rose, on la connaît pas plus que toi !"
Liliane dirigea son regard vers la « petite potelée en rose ».
"Mais c'est Dolores Ombrage !"
"Tu la connais ?" Demanda Lavande.
"Oui, c'est une collègue de travail de mon père."
Au fond d'elle, Liliane riait jaune, elle comprenait mieux pourquoi son père l'avait inscrite à Poudlard : une rumeur sur le retour du Seigneur des Ténèbres, Fleur soit disant dérangée, un poste très important, et maintenant, un membre du Ministère comme professeur. Les coïncidences s'enchaînaient beaucoup en ce moment.
"Qu'est-ce qu'elle enseigne ?" Demanda-t-elle.
"La défense contre les forces du mal", répondit Dean.
C'était la cerise sur le gâteau.
Liliane était arrivée au moment du dessert. Son regard se posa sur un énorme chou à la crème : elle en prit la moitié et le mangea avec appétit. Autour d'elle, la conversation battait son plein : Seamus parlait quidditch et racontait les exploits de sa mère lorsqu'elle était élève à Poudlard. Dean aborda finalement le sujet du Seigneur des Ténèbres.
"Vous y croyez vous ?" Demanda-t-il.
"Évidemment que non !" S'écria Seamus, "Tu-Sais-Qui a été détruit quand il a essayé de tuer Harry, tout le monde le sait. C'est des bêtises, il cherche qu'à attirer l'attention sur lui. Il l'a toujours cherchée de toute manière, et Dumbledore fait rien pour arranger les choses !"
"A mon avis", contra Dean, "c'est pas un hasard si le Ministère nous envoie un de ses membres. Elle est ici pour veiller à ce qu'il y ait aucun débordement. Enfin, ça te semble pas bizarre ?"
Liliane acquiesça en avalant sa dernière bouchée de chou.
"Je vois que la paranoïa t'a finalement atteint pendant l'été", souffla Seamus.
Les opinions semblaient partagées, mais surtout très controversées, à l'égard de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Mais ces disparitions de sorciers, ces meurtres de moldus qui commençaient à se perpétrer au sein de l'Angleterre, ne présageaient rien de bon. Et puis, les mangemorts rôdaient.
Le banquet touchait à sa fin, et les élèves commençaient à quitter la salle pour rejoindre leurs dortoirs. Les premières années se regroupaient derrière leurs préfets, coiffés de leurs chapeaux pointus noirs. Dean et Seamus se levèrent. Liliane allaient faire de même, mais Drago vint à sa rencontre, flanqué de deux autres garçons.
"Je m'attendais à te voir à Serpentard", lui dit-il en posant ses mains sur la table.
Quelques élèves tournèrent la tête dans leur direction, intrigués par la venue apparemment exceptionnelle de Drago du côté des Gryffondors.
"J'ai espéré ne pas me voir à Serpentard", murmura-t-elle.
Drago fixa Liliane de ses yeux gris métal, surpris par sa réponse. Puis son regard se déporta derrière elle et s'assombrit.
"En espérant que les sangs-de-bourbe te soient d'une grande aide. Bienvenue à Poudlard, Lili !"
Interloquée par le ton subitement agressif qu'il venait de prendre, Liliane se retourna : un peu plus loin se tenaient Harry et son ami rouquin.
"Sang-de-bourbe, vraiment ?" Rétorqua Liliane avec ironie.
Drago reporta son attention sur elle est ignora sa remarque.
"S'il y a bien un conseil que je peux te donner", dit-il en se rapprochant sensiblement d'elle, "c'est de rester loin d'eux."
Il désigna Harry et son ami roux.
Liliane allait l'interroger, mais il s'éloigna sans rien ajouter. De dos, ses deux acolytes ressemblaient à des gorilles. Elle trouvait Drago étrange, mais elle n'arrivait pas encore à cerner la cause de son attitude. En tout cas, il était certain que c'était son père qui parlait à travers sa voix.
Liliane allait partir, lorsque Dumbledore l'interpella. Elle s'approcha de lui avec réserve.
"Miss Durose", commença-t-il en posant la main sur son épaule.
Elle attendait la suite : elle savait très bien pourquoi il l'avait appelée. Elle remarqua un autre homme derrière le directeur : il était pâle et observait Liliane avec méfiance. Ses cheveux noirs encadraient un visage qui ne connaissait plus la joie. Elle l'avait déjà rencontré.
"Je vous présente le professeur Rogue", poursuivit Dumbledore.
L'homme s'approcha et Liliane se raidit.
"Je sais que vous avez insisté pour préparer vous-même votre potion, mais le professeur Rogue préfère s'en charger."
Cette remarque lui fit l'effet d'une douche froide.
"Vous n'avez aucun souci à vous faire, Miss Durose, la potion sera préparée comme elle l'a toujours été, vous en avez ma parole. Notre infirmière, Madame Pomfresh, est aussi au courant de votre traitement. Sachez que s'il vous arrive malheur, vous pouvez vous tourner vers elle."
Liliane hocha vaguement la tête. Elle avait toujours préparé sa potion elle-même, elle n'avait confiance en personne et n'avait jamais confié cette tâche à quelqu'un d'autre. Le professeur Rogue lui tendit un flacon en émeraude surmonté d'un bouchon d'argent, représentant deux serpents enroulés l'un autour de l'autre. Liliane le saisit avec précaution et observa un instant le liquide à travers l'émeraude opaque.
"Elle est à renouveler chaque mois", lui dit le professeur Rogue avec froideur, "venez me prévenir une semaine à l'avance, le temps que je puisse la préparer comme il se doit."
"D'accord …" Murmura Liliane sans quitter le liquide des yeux.
Le brouhaha des conversations s'était atténué : les derniers élèves étaient en train de quitter la Grande Salle.
"Soyez prudente", dit finalement Dumbledore, "ne placez pas votre confiance en n'importe qui, surtout par les temps qui courent. Nous savons d'où vous venez, et nous savons qui vous êtes, alors n'allez pas jouer avec le feu."
Sur ces dernières paroles, Liliane rangea le flacon dans la poche de son pantalon, le regard rivé au sol.
