Bien sûr, Dipper ne manquait pas d'options. Il aurait pu aller voir… Feynman, ou Carl Sagan. Mais deux autres des plus grands génies scientifiques qu'il connaît sont dans cette université. Il n'a même pas à se renseigner sur où ils travaillent actuellement dans un monde sans Wikipedia.
Il a besoin de réparer cette machine. Ce n'est pas la première qu'il examine. Il se rappelle avoir observé avec fascination ses doubles du futur l'interrompre dans ses recherches. Puis Blendin a tout effacé ou presque, mais il sait toujours comment sont montées les composantes, et il se rappelle très bien la mention de physique quantique des quasars de la quatrième dimension.
Et pour cela, il a besoin d'accéder à des livres de science, les plus avancés possibles, ainsi qu'à du matériel électronique. Il peut le réparer. Il peut rentrer chez lui. Mais des alliés doués en physique, avec lesquels il peut discuter de voyage dans le temps théorique... disons que cela ne fera pas de mal.
"Où tu dors ?" demande Fiddleford. "Tu es interne aussi ?"
C'est un léger problème. Il a volé bien assez d'argent pour payer l'inscription, mais les documents de son lycée et la pièce d'identité manquent clairement. Aussi, s'il reste à un hôtel, cela va finir par se voir.
"Non." Le moment est venu de mentir outrageusement. L'Oncle Stan serait fier de lui ; et d'ailleurs, Dipper aimerait qu'il soit là en ce moment pour pouvoir lui poser des questions sur les faux papiers. "Je n'y ai pas droit, je suis à temps partiel. D'ailleurs, j'aime ton style et celui de tes amis, et si tu connais des gens qui ont un appartement à partager, je suis prêt à payer pour dormir sur un canapé."
"Je leur demanderai !" promet Fiddleford. "Même si tu as vu, certains d'entre eux tenteraient de te ramener dans le lit."
Il dit cela simplement, sans se moquer ni flirter. Dipper n'en rougit pas moins. Mabel soutient que la combinaison de la puberté, d'activités sportives et de douches régulières ont fait de lui un "bourreau des coeurs" mais il ne s'y est pas encore vraiment habitué.
"Au fait, comment tu t'appelles ?"
"Tyrone Hirsch." répond Dipper. Il souhaite éviter les questions sur sa famille qui viendraient inévitablement s'il avait le même nom de famille que Ford. Le nom de jeune fille de sa mère fera l'affaire, et quitte à mentir, pourquoi ne pas choisir un prénom qui lui plait ?
"Fiddleford McGucket, enchanté. Mais tu le sais probablement déjà, monsieur le psychique. Tu peux m'appeler Fidds."
Dipper, à son époque, plaint le Fiddleford depuis qu'il connaît son passé, et respecte vivement ses capacités. Mais, contrairement à Ford, Soos ou Candy, il n'a jamais noué de liens d'amitié avec lui. En le voyant ainsi, si confiant et gentil, il le regrette un peu.
"Mes amis m'appellent Dipper." avoue-t-il.
"Tiens, pourquoi ?"
Il remonte sa frange, montre sa marque de naissance.
"Cool !" s'exclame Fiddleford. Encore une fois, son visage s'illumine d'une joie pure. S'il a réagi ainsi aux mains à six doigts de Ford, Dipper comprend pourquoi ils sont devenus amis.
Personne n'empêche Dipper, malgré son inexistence légale, de suivre Fiddleford à travers les bâtiments de l'université. Il retient un gémissement de convoitise en voyant le tarif de 650 dollars pour l'année que paie Fiddleford. Bien sûr c'est une université de second ordre, et il faut tenir compte de l'inflation, mais cela reste tellement injuste…
"Tu sais quel jour Ford va arriver ?" demande-t-il.
Fiddleford le fixe. "Alors tu connais son nom même si je ne te l'ai jamais dit, mais tu ne sais pas ça ? Il rentre toujours le premier jour où c'est possible. Je crois qu'il n'aime pas trop les vacances. Je vais poser mes affaires dans ma chambre, je te le présente ?"
Dipper hoche la tête. Il n'a pas l'impression qu'il devrait être nerveux, et pourtant ses mains deviennent moites, et une boule d'anxiété lui noue les entrailles.
"Entrez !" s'exclame Ford.
Du moins, Dipper est presque certain que c'est lui. Mais sa voix semble si jeune ! Vingt-deux ans, a-t-il déjà calculé dans sa tête. Il n'a jamais vu de photographies de lui datant d'après le lycée.
Alors qu'il entre, il ne peut s'empêcher de le dévisager.
La mâchoire carrée et le corps musclé sont ceux qu'il reconnaît. Et pourtant, il y a une rondeur plus douce dans la courbe de ses joues, de son ventre, de son sourire, même dans ses boucles brunes qui ressemblent à celles de Dipper.
"Je te présente Tyrone." dit Fiddleford. "un nouvel arrivant. Tyrone, je te présente Ford."
Dipper tend la main, par réflexe ; puis la retire, embarrassé, en voyant que Ford tient ses mains bien dissimulées derrière son dos. Le silence devient lourd, et il tente maladroitement de le meubler.
"Tu travailles sur quoi ?"
Heureusement Ford a un grand sourire, comme si c'était la meilleure question possible.
"J'hésite encore ! Bien sûr, j'adorerais percer le secret de la grande unification entre relativité et physique quantique, comme tout le monde. Mais des fois, je me dis qu'il serait plus intéressant de faire quelque chose de plus personnel, et avec plus d'applications. Peut-être une catégorisation des phénomènes dits paranormaux. Il est si frustrant de voir des nouvelles branches potentielles de la science, inexplorées et fascinantes, couvertes de poussière et d'ignorance juste parce qu'une horde de charlatans en bouchent l'entrée avec leurs tentes ! Mais ce ne sont que des idées, je suis ouvert à toutes les possibilités ! Après tout, quand j'étais jeune, je rêvais de vaincre l'entropie en créant un mouvement perpétuel, mais cela n'a pas vraiment bien tourné…"
Le sourire passionné sur son visage devient un peu amer, et Dipper sait. Il voudrait tant le consoler, lui expliquer que Stan ne l'a pas fait exprès, qu'il se sent terriblement coupable, qu'ils se reverront… Il voudrait le prendre dans ses bras. Mais il se doit de respecter sa ligne chronologique, sans compter qu'il vient de le rencontrer et que ce serait terriblement embarrassant.
"Je suis désolé." se contente-t-il de dire. "Cela a dû être dur. Je comprends."
Même cela, apparemment, est bizarre. Fiddleford le regarde comme s'il faisait le poirier. Mais Ford a un sourire hésitant.
"Et toi ?" demande-t-il. Dipper a un moment d'hésitation, se demandant s'il parle de sa relation avec Mabel. "Sur quoi travailles-tu ?"
Oh oui, ça ! "Je voudrais enquêter sur les fantômes," répond-il, avant même de se rappeler qu'il a un autre projet, plus personnel et plus urgent. "Mais ces temps-ci plus spécifiquement, je m'intéresse beaucoup à la théorie du voyage dans le temps."
"Cela semble fascinant." répond Ford. "N'hésite pas à me parler de tes recherches personnelles quand tu veux, Tyrone."
Et cette fois-ci, c'est lui qui tend la main. Dipper la serre sans hésiter, jubilant. Cela semble sincère. Les démonstrations d'admiration de l'Oncle Ford l'ont toujours été, bien entendu, mais Dipper a toujours compris que ce n'était que relativement à son âge.
"Au fait," dit-il, "tu peux m'appeler Dipper. C'est mon surnom." Encore une fois, il soulève sa frange, montre sa marque de naissance. "Et c'est tout de suite si tu veux !"
Cela ne peut pas faire de mal d'apprendre à Ford les bases sur les fantômes, n'est-ce pas ? Il les a comprises lui-même dès qu'il les a vus. Et Ford et Fiddleford semblent fascinés par son explication pourtant bien rudimentaire.
"Comment sais-tu tout ça ?" demande Ford avec curiosité.
Bien sûr, Dipper ne va pas expliquer que Ford lui-même lui en a enseigné la plus grande partie. "J'ai eu une expérience quand j'avais douze ans. Dans la maison de l'homme le plus riche de la ville, hantée par des bûcherons exploités. Je m'y intéressais déjà avant ! Mais c'était plus théorique."
Fiddleford a un mouvement de tête approbateur, alors que Ford demande "Quelle ville ?"
Dipper est pris de court un instant. Il pense à citer la Californie, mais comment pourrait-il justifier sa présence ici, dans le New Jersey ?
Il répond juste "Je n'aime pas raconter les détails de mon passé, désolé."
Ils ne le pressent pas plus. Mais Fiddleford relance la conversation avec un "Au fait, les pouvoirs psychiques, ça aide, pour la chasse aux fantômes ?"
Le regard de Ford change. Soudain il le regarde avec méfiance.
"Oui, je ne t'ai pas dit." reprend Fiddleford. "On a pris Dipper en stop, et il nous a sorti quelques belles prophéties !"
"Je pense que prétendre connaître le futur nie totalement le libre-arbitre humain." dit-il. "Quand bien même cela aurait une valeur scientifique - à laquelle je ne crois pas - ce serait un désastre éthique."
"Je… franchement ce n'est pas fiable." dit-il. " Je ne peux pas le provoquer ni même le prévoir, et je n'ai jamais non plus mesuré d'énergie spécifique ?" Il a l'impression de s'enfoncer plus encore. "Je suis sûr que cela vous arrive que votre inconscient arrive à ses propres conclusions sans que vous puissiez expliquer, une forme d'intuition…"
"Bien sûr, mais cela demande à être vérifié scientifiquement par la suite !"
Dipper panique. Il est capable de défendre la vérité bec et ongles, mais d'habitude, avec les mensonges, il se contente d'espérer que personne ne se posera de questions.
Et puis, après un si bon début, la nouvelle froideur de Ford lui fait mal dans le fond de l'estomac.
"Ce n'est pas comme si j'essayais de gagner de l'argent avec !" s'exclame-t-il.
Mais au lieu de calmer Ford, cette remarque semble le rendre encore plus méfiant.
"Qu'est-ce que tu insinues ? Que tu connais - et souhaites raconter - les détails de mon passé ?"
Et Dipper, justement, les connaît. Pour cela, il hésite au lieu de rassurer Ford, de plaisanter, et quand il se décide à nier d'un ton trop catégorique, il est sans doute trop tard.
Fiddleford fixe l'un, puis l'autre, sans comprendre ce qui a pu tourner si mal. Dipper sait seulement qu'il aimerait mieux être ailleurs, et que la porte est ouverte.
