Écrit par Frecklefrog

Teruki regarde le garçon à la coupe au bol. Le garçon à la coupe au bol regarde droit dans les yeux de Teruki. Le panier de linge flotte sereinement entre eux.

Il sait qu'il est sans doute bouche bée, stupéfait. Les autres (bien qu'ils n'aient pas été nombreux) médium qu'il a rencontrés étaient tous- faible. Artificiels. Identiques, des auras faites de toutes pièces qui pouvaient à peine tenir une bougie toutes seules.

L'aura de ce garçon est radieuse et animée, un maelström de bleu, de rose, et de violet, clairement différente de celle de Teruki mais non moindre. Elle s'agite autour de lui tandis qu'il respire, elle vacille et bat, naturellement, aisément, magnifique. Il observe ses mouvements fascinants pendant un peu plus longtemps que ce qui est socialement acceptable, semble-t-il. Mais d'un autre côté, il n'est pas certain que les conventions sociales s'appliquent dans ce scénario, de toute manière, et ce n'est pas comme si l'autre garçon était en train de rompre le silence.

Il brûle de curiosité. Il veut se précipiter vers lui et lui poser toutes sortes de questions qu'il a gardées pour lui, il veut comparer son histoire et son expérience avec quelqu'un qui pourrait comprendre, quelque d'autre de son âge avec des pouvoirs, quelqu'un comme lui. Son cerveau le rattrape avant qu'il puisse faire quelque chose de stupide, cependant, et lui rappelle que toutes les personnes « comme lui » qu'il a rencontrées ont essayé de l'enlever. Bon. Il vaut probablement mieux être prudent.

« Est-ce que tu es- » commence Teruki, « Est-ce que tu es un autre médium ? »

Sans dire un mot, le garçon à la coupe au bol acquiesce. L'homme derrière lui- Teruki ne l'avait pas remarqué au début- oscille du regard entre eux avant de se racler la gorge et de s'avancer. « Oui, tu n'as pas entendu parler de moi ? » il marque une pause pour donner un effet dramatique approprié avant de reprendre, « Reigen Arataka, le plus grand médium du XXIe siècle. Ah, et mon élève, Mob. »

Son discours est parsemé de grands mouvements frénétiques. Le petit- Mob, apparemment, et quel genre de nom est-ce- lève une main en guise de salutation.

« … Non, jamais, » dit Teruki, les yeux plissés. Son aura s'accroît. Le garçon ne fait aucun mouvement pour l'attaquer, mais ses autres rencontres avec des médiums- surtout adultes- lui ont appris à être méfiant. Il déglutit et arbore un air courageux, mettant une main sur sa hanche et bougeant vaguement l'autre.

« Si vous essayez de me faire rentrer dans votre stupide organisation, ça ne m'intéresse pas, » dit-il, essayant de feindre au mieux l'indifférence, bien qu'il ait un peu peur. Ses parents ne sont pas là cette fois, et il y en a deux au lieu d'un seul, et il ne sent rien venir de l'homme mais le garçon de son âge déborde de pouvoir.

L'autre garçon semble quelque peu confus et articule le mot « organisation » dans sa barbe tandis que Reigen bouge ses mains dans les airs avec une certaine frénésie. « Quoi ? Il n'y a pas d'organisation. Nous ne parlons d'aucune organisation De quoi est-ce que tu parles ? Nous recherchons juste un esprit- Eh, tu m'écoutes ? »

Il commence à chercher des manières de s'en sortir. Il pourrait probablement battre au moins l'un d'eux. Les pouvoirs de Mob sont sans l'ombre d'un doute puissant, mais ça ne semble pas être quelque chose contre lequel il ne peut pas rivaliser s'il y met du sien. Le fait qu'il soit incapable de sentir quoi que ce soit de Reigen le rend nerveux, par contre. Il s'entraîne depuis qu'il a commencé à vivre tout seul mais il ne sait pas si ce sera suffisant, et s'ils gagnent et l'emmènent personne ne saura-

Il met fin à cette pensée avant qu'elle puisse se préciser. Continuer à les faire parler, ne pas relâcher sa barrière, chercher une ouverture.

« Alors qu'est-ce que vous voulez ? » demande Teruki. Il dépose le panier de linge parce qu'il ne peut pas le garder dans les airs tout en maintenant une barrière. Reigen le suit des yeux jusqu'au sol.

« Eh bien, » dit Reigen. Sa voix est quelque peu aiguë, et il se racle à nouveau la gorge avant de reprendre. Teruki se demande s'il est malade, ou si d'une manière ou d'une autre ses pouvoirs ont un lien avec le fait de se racler la gorge à répétition. Lorsqu'il reprend la parole, son ton est plus grave. « Nous avons été appelés ici pour exorciser un esprit mais c'était juste toi, apparemment, alors si nous pouvions simplement avoir une discussion à propos du bon usage des pouvoirs psychiques, ce serait génial. Parce que là tout de suite tu effrayes ma cliente- »

« Pourquoi est-ce que tu fais ça avec tes pouvoirs ? » interrompt Mob. Sa voix est aussi plate que son expression, ce qui ne surprend absolument pas Teruki, mais elle est comme étonnamment douce d'une certaine façon.

« Faire quoi ? » demande-t-il.

« Les rendre tout pointu, » dit Mob. Il observe l'aura jaune-verte de Teruki bouger avec une expression totalement neutre et ça l'agace un peu. « Je ne comprends pas vraiment. »

« … Vous pourriez m'attaquer. » réplique Teruki. Si c'est une stratégie pour lui faire baisser sa garde, ce n'est pas très bien pensé.

Mob semble perplexe- ou, à ce que Teruki pense être ce qui se rapproche le plus de la perplexité pour lui, le garçon ne semble pas avoir un spectre d'expressions très large. « Pourquoi je ferais ça ? » demande-t-il, inclinant la tête de côté. « On ne doit pas utiliser ses pouvoirs contre quelqu'un. »

« Et, surtout, pourquoi est-ce que tu tiens comme ça ? » fait remarquer Reigen. Il examine la position de Teruki, ses genoux collés ensembles et ses pieds tournés vers l'intérieur. « Je suis sûr qu'il y a des toilettes pas loin si tu dois faire pipi. »

Teruki sent son visage rougir, même alors que ses sourcils se rejoignent pour se froncer. « C'est ma position de combat, » dit-il, essayant sans succès à effacer le ton défensif de sa voix.

Mob regarde autour d'eux. Il a l'air réellement perdu. « Mais personne ne se bat ? »

« D'accord, d'accord. Je pense qu'on se perd un peu là, donc. Toi. Petit. » Reigen s'avance et pointe Teruki du doigt, « Soit tu expliques tes pouvoirs à ta voisine, pour qu'elle ne pense pas qu'elle devient folle, soit tu arrêtes de les utiliser quand elle peut le voir. Les médiums comme nous savent ce que sait, mais ils leur font vraiment peur. »

Teruki retrousse la lèvre. « C'est une menace ? »

« Quoi- non, ce n'est pas une menace ? » Reigen se pince le bout du nez et prend une profonde inspiration. « Écoute. Tu n'es clairement qu'un gamin, alors je vais te laisser le bénéfice du doute, mais je te demande, gentiment, d'arrêter de terrifier ta voisine, s'il te plaît. »

Il cligne des yeux, repensant à qui aurait pu le voir. La seule voisine qu'il a croisée est celle à côté de chez lui. « Vous voulez parler d'Amari ? » demande-t-il, se rappelant de la femme nerveuse qui vit dans l'appartement à côté du sien.

Reigen claque soudainement des doigts et pointe Teruki du doigt. « Exactement ! Elle pense que l'immeuble est hanté, et je comprends pourquoi, si ce que tu faisais avec le panier de linge était un signe. »

Teruki jette un œil au panier, posé innocemment au sol. Il pense comprendre pourquoi cela pourrait être un peu effrayant de le voir flotter, même s'il pense qu'appeler un exorciste est un peu exagéré. « J'imagine que c'est logique, » dit-il à contrecœur.

« Je suis ravi que tu sois d'accord, » le sourire de Reigen devient un mélange de sourire sincère et de sourire narquois. Il exécute une nouvelle série de mouvements brusques de la main avant de se montrer du pouce. « Je pense que nous sommes partis du mauvais pied. Donc. Reigen Arataka, le plus grand médium du XXIe siècle, et Mob. »

« Alors vous… n'êtes pas avec La Griffe, » s'assure Teruki, ne voulant pas vraiment donner son propre nom. La curiosité, ou peut-être l'enthousiasme, le pousse à présent à croire que ces gens- d'autres médiums- n'ont pas essayé de le tuer ou de l'enlever.

« Évidemment que nous ne sommes pas avec La Griffe, et évidemment que je sais exactement de quoi il s'agit, » dit Reigen, « Ça- euh, La Griffe, je veux dire – a dû t'avoir fait passer un mauvais quart d'heure pour que tu réagisses comme ça avec nous. »

Teruki reprend son panier, cette fois avec ses pouvoirs et ses mains. « Je m'en suis sorti, » dit-il.

L'idée d'expliquer ses pouvoirs psychiques à sa voisine ne plaît pas du tout à Teruki, mais sans eux il ne pourra pas faire sa lessive ou porter ses sacs de courses, alors il décide sans dire un mot qu'il continuera à les utiliser, d'une manière moins évidente. Il finit par devoir prendre l'ascenseur avec Mob et Reigen alors qu'ils montent au dernier étage pour convaincre la cliente qu'ils en ont terminé, et l'atmosphère est… gênante.

« Tu fais ta lessive tout seul, hein ? » dit Reigen, après un long silence déplaisant, regardant le panier de Teruki en levant un sourcil, « C'est plutôt responsable pour un gamin de ton âge. »

Teruki est tiraillé entre accepter le compliment- il est responsable- et faire comme si ça lui était égal. Finalement, l'indifférence gagne, seulement parce qu'il ne fait pas vraiment confiance à Reigen, mais il ne peut pas s'empêcher de légèrement bomber le torse. Il hausse les épaules aussi apathiquement qu'il le peut pour équilibrer les choses. « J'imagine. »

Le reste du chemin en ascenseur se fait dans le silence et la tension lui colle tellement à la peau qu'il a l'impression de nager dedans. Lorsqu'ils arrivent au dernier étage, Reigen va parler avec la cliente, et Teruki reste devant la porte de son appartement, cherchant une excuse pour démarrer une conversation avec Mob. Y a-t-il une manière aisée de parler des pouvoirs psychiques comme d'un sujet banal ? Probablement pas.

La voix de Reigen s'échappe de l'appartement de Amari, le distrayant. « Oui, je sais que j'ai dit quatre-vingt-dix-neuf pour cent de réduction d'esprit, garanti, mais c'est une espèce rare d'esprit qui ne peut pas être exorcisé- »

« Quoi- comment ça on ne peut pas l'exorciser ? » gémit la voix étouffée d'Amari, « Il me hante depuis des mois ! »

« J'ai eu une discussion très sévère avec lui, et il ne devrait plus vous embêter. Si ça arrive, n'oubliez pas qu'il ne vous veut aucun mal et rappelez-moi- »

Teruki arrête d'écouter et porte son attention sur Mob. Il n'a même pas l'air à moitié intéressé par Teruki comme Teruki est intéressé par lui, ce qui est un peu insultant. Il fixe le vide tandis que Teruki tente de savoir laquelle des millions de questions dans sa tête il devrait poser en premier, mais la porte d'appartement d'Amari s'ouvre avant qu'il puisse se mettre à ouvrir la bouche.

« Eh bien, j'ai dû lui proposer de lui rendre la moitié de son argent, mais c'est mieux que rien, » dit Reigen d'une voix traînante, sortant de l'appartement. Il s'arrête en apercevant Teruki et semble pris par surprise pendant quelques secondes avant que son expression revienne à celle d'un miteux professionnalisme. « Oh. Tu es encore là. »

Teruki n'aime pas la manière dont Reigen le regarde, ou son panier de linge, ou sa porte d'appartement. Il y a comme une lueur perspicace dans ses yeux. Il n'arrive pas à savoir quelle information l'homme est peut-être en train de récolter, mais peu importe de quoi il s'agit, cela le pousse à s'arrêter avant de partir.

« Mob, va attendre près de l'ascenseur, je serai là dans une seconde, » ordonne-t-il, « Je dois juste m'occuper de quelque chose vite fait. »

Mob regarde Teruki d'un air indescriptible avant de se rendre vers les portes de l'ascenseur. Il hésite un moment, indécis, avant d'appuyer sur le bouton du bas.

« Eh, j'apprends à Mob comment contrôler ses pouvoirs, » l'attention de Teruki est de nouveau attirée par Reigen, qui cherche quelque chose dans son costume et évite minutieusement ses yeux, « Si jamais tu as besoin de quelque chose comme ça- de l'aide avec des trucs psychiques- n'hésite pas à faire un tour dans mon bureau. »

L'insinuation qu'il a besoin d'aide est, franchement, plutôt insultante, et Teruki est sur le point de refuser lorsque Reigen sort une carte de visite de sa poche intérieure et lui offre. Elle est blanche, une police comic sans ms détaillant l'adresse, le numéro de téléphone, et les services offerts. Il y a une image granuleuse d'un Reigen arborant un sourire narquois dans le coin. Elle a l'air à peine plus épaisse qu'une feuille standard pour ordinateur.

Teruki ne s'y connaît pas trop en carte de visite, mais celle-là ne semble pas très professionnelle.

Il la regarde alors qu'ils prennent l'ascenseur, et continue à la regarder même bien après qu'ils soient partis.