– Ab, tu n'as pas vu mon carnet noir ? demanda Albus en descendant dans la cuisine, le lendemain matin.
– Chut ! s'enquit Abelforth en posant son index sur sa bouche.
Il désigna Ariana qui dormait profondément sur le canapé. Albus soupira puis chercha silencieusement son calepin dans la pièce. Il le trouva enfin sous une chaise pleine de linge, sans n'avoir pensé à utiliser un sortilège d'attraction. Albus l'attrapa, puis sortit de la maison en prenant la direction du lac près de leur village où il pouvait enfin être tranquille. Il s'approcha de l'étendue claire, reflétant gracieusement les rayons perçants du soleil et il hotta son haut avant de plonger dans le lac la tête la première.
Il nagea quelques longueurs, la fraicheur de l'eau apaisant son corps de cette chaleur écrasante, puis se posa sur l'escalier de pierre et prit son carnet pour y relire ses notes sur un avenir parfait pour ce monde.
– Tu rumines dans l'eau ? demanda une voix derrière lui.
Albus se retourna brutalement en sentant sa nuque craquer, et aperçut Gellert face à lui.
– Elle est bonne ? s'enquit-il en s'approchant, son éternel rictus insupportable sur les lèvres.
Albus se contenta de hausser les épaules d'un air nonchalant et reporta son attention sur ses notes. Gellert passa à côté de lui, Albus vit du coin de l'œil qu'il avait également retiré son haut, laissant apparaitre une musculature insoupçonnée, puis il plongea à son tour dans l'eau limpide en éclaboussant Albus au passage.
– Tu viens souvent ici ? demanda Gellert en sortant sa tête de l'eau.
– J'essayerai d'éviter à l'avenir, marmonna Albus en frottant son pantalon mouillé. Comment as-tu su que j'étais là ?
– Je t'ai vu partir de ma fenêtre. Qu'est-ce que tu lis ?
Albus ferma brusquement son carnet et soupira.
– Des choses qui dépassent visiblement ton esprit limit… Qu'est-ce qu'il y a ?
Gellert venait de s'immobiliser et se rapprocha d'Albus à la nage, puis pointa du doigt une feuille qui avait glissé du carnet noir.
– Ce symbole, murmura Gellert d'une voix brusquement sérieuse. Tu sais ce qu'il représente ?
Pour la première fois depuis leur rencontre, Albus considéra réellement Gellert et songea qu'il l'avait peut-être jugé trop rapidement.
– Les reliques de la mort, lâcha Albus en scrutant la réaction de Gellert.
Ce dernier eut un large sourire et se posa devant le bord de l'eau, juste devant Albus qui se trouvait toujours posé sur l'escalier de pierre.
– Tu les cherches ? demanda Gellert avec une étrange lueur dans les yeux.
Albus acquiesça d'un signe de tête.
– Pourquoi ? reprit Gellert.
– Pour maitriser le seul ennemi de l'homme. Et remettre les moldus à leur place. Pour…
– … le plus grand bien, coupa Gellert avec un sourire.
Albus dévisagea profondément les yeux perçants de Gellert et sentit son cœur s'accélérer dans sa poitrine. L'excitation de cette parfaite compréhension, de cette incroyable concordance presque inquiétante, lui occulta l'impression d'un nouveau souffle.
Les jours qui suivirent, Albus et Gellert ne se quittèrent plus et passèrent le plus clair de leur temps près de la rivière, nageant tranquillement dans l'eau fraiche tout en réinventant le monde. Gellert apparaissait comme tout ce qu'Albus avait toujours attendu sans ne l'avoir jamais réalisé. Abelforth s'occupait d'Ariana, bien mieux que ce qu'Albus n'aurait jamais pu faire, ce qui tendait à faire baisser sa culpabilité d'être très peu là pour eux. Mais il avait terriblement besoin de vivre sa vie, loin de cette maison qui renfermait bien trop de douleur et de déchirement.
L'incroyable rhétorique et l'incontestable charisme de Gellert serait un point essentiel de leur nouveau monde. Albus pouvait l'écouter parler des heures durant, juste à observer la courbure de sa mâchoire, ou l'ondulation parfaite de ses cheveux… Il souriait tout le temps, dans un incroyable contraste avec l'attitude constamment renfermé et presque hautaine d'Albus, dont il avait pourtant parfaitement conscience. Il appréciait sa compagnie bien plus qu'il n'aurait pu le songer, jusqu'à en redouter son départ à la fin de l'été.
– Le premier ministre ? demanda Gellert, un après-midi identique aux autres, alors qu'ils étaient confortablement posés près du lac, leur peau irradiant sous les délicats rayonnements du soleil.
– Il pourra toujours servir, répondit Albus en arrachant distraitement des brins d'herbes par terre. Mais sous l'emprise de l'imperium.
– Ou alors, nous prenons tous les deux la place d'un unique ministre.
Albus considéra un instant la question.
– Cela me parait une très bonne idée, approuva-t-il en observant Gellert, dont le rire raisonna dans l'immensité du lac.
– Notre première mesure ? s'enquit ensuite Gellert en dévisageant à son tour Albus.
– Hum… emprisonner à Azkaban les moldus et les sorciers qui opposeront résistance au nouveau régime.
– Simple et efficace, réagit Gellert avec un hochement de tête, parfait.
Il se redressa alors et s'approcha d'Albus, puis le poussa violemment dans l'eau en s'esclaffant. Albus remonta à la surface d'un coup de pied et nagea jusqu'à Gellert pour lui tirer le bras, et l'attira ainsi dans l'eau avec lui.
– Œil pour œil, dent pour dent, remarqua Gellert avec son rictus, tout en essayant de redonner une forme acceptable à ses cheveux trempés.
Albus l'éclaboussa tout en s'esclaffant, puis Gellert retira alors sa chemise blanche qu'il jeta sur la rive. Albus s'attarda un instant sur son torse à nu, puis se prit subitement une nouvelle volée d'eau en pleine figure, sous le rire de Gellert qui resonna magnifiquement entre les arbres.
Un matin parmi tant d'autres, Albus tentait de coiffer ses cheveux éternellement indisciplinés dans la glace de sa chambre, quand il vit du coin de l'œil de l'agitation à travers la fenêtre et y posa ses yeux par simple curiosité. Gellert, très reconnaissable malgré la distance, se trouvait avec une fille qu'il tenait par la taille, tout en prenant la direction du lac dans de grands rires.
Sans même réellement savoir pourquoi, le monde sembla se stopper autour d'Albus et il dû s'assoir sur son lit pour ne pas tituber. A ce moment précis, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement et Abelforth y passa la tête d'un air presque désespéré.
– Al, il faudrait que tu m'aides avec Ariana, elle…
– Pas maintenant, coupa Albus d'une voix rauque.
– Mais elle est entrain de…
– PAS MAINTENANT ! hurla Albus en mettant son frère dehors et en fermant sa porte avec rage.
La colère s'immisça en lui avec force, bien plus que n'importe quelle jalousie ou tristesse. Leur lac. C'était leur lac. De quel droit y emmenait-il n'importe qui ? De quel droit… Albus se perdait dans ses propres pensées, ignorant jusqu'à ce qu'il ressentait réellement. Les heures s'écoulèrent ainsi sans qu'il n'esquisse le moindre mouvement, le soleil commençant déjà à se baisser et à assombrir la pièce.
Albus se leva alors d'un bond, et traversa la maison sans regarder autour de lui pour en sortir avec une simple idée en tête.
Il traversa la rue et trouva miraculeusement Polly McClair assise sur le perron de sa maison, le nez plongé dans un roman à l'eau de rose. Albus la connaissait depuis l'enfance, elle était également une sorcière et son intérêt manifeste pour sa personne ne lui avait jamais échappé. Elle leva la tête vers lui quand elle l'entendit arriver, et Albus songea aussitôt qu'elle s'était incroyablement arrangée depuis le temps ses épaisses lunettes avaient disparu, laissant entrevoir de magnifiques yeux en amandes ainsi qu'un nez harmonieux au milieu de son épaisse chevelure rousse et soyeuse.
– Albus ? s'étonna-t-elle en se redressant immédiatement. Qu'est-ce que tu fais là ?
– Salut Polly, fit Albus d'une voix charmeuse, je me demandais si tu accepterais de venir avec moi à cette fête, que le village organise ce soir.
Il jeta un vague coup d'œil à la rue déjà assombrie autour de lui et ajouta :
– Enfin, très bientôt.
Polly se leva en laissant son livre sur l'escalier et eut un grand sourire.
– Bien sûr, répondit-elle d'un ton presque évident. J'adorerais, Albus…
– On organise une petite sauterie ? s'enquit une voix dans son dos qu'Albus reconnu immédiatement.
Il se retourna en serrant les poings et vit Gellert s'avancer vers eux, son éternel sourire satisfait aux lèvres. Il était seul, mais Albus remarqua avec un serrement de dents que sa chemise était mal reboutonnée.
– Euh, bonjour… fit Polly en scrutant Gellert d'un air intrigué.
– Enchantée, ma beauté ! fit Gellert d'une voix grave en prenant la main de Polly pour y déposer un baiser furtif.
Le rouge monta aux joues de Polly, ainsi qu'à celles d'Albus pour une tout autre raison. Il se retint de lui envoyer son poing dans la figure et lui demanda d'une voix presque polie :
– Je peux savoir ce que tu fais ?
– Je voulais simplement me joindre à vous, répondit Gellert en haussant les épaules d'un air nonchalant.
Albus s'approcha de Gellert et lui tira le bras.
– Mais enfin qu'est-ce que tu fabriques ? marmonna-t-il entre ses dents.
– Holà ! Tu t'es levé du mauvais pied ce matin, Al ?
Polly s'avança entre les deux garçons et raisonna d'une voix enthousiaste :
– Enfin, Al, il peut venir avec nous ! Avec joie !
Gellert accorda un clin d'œil à Polly qui manqua de s'évanouir et Albus ressentit l'intense envie de le transformer en une limace gluante. Il se contenta néanmoins de lever les bras d'un air impuissant et ils s'avancèrent tous les trois vers le centre du village, le profond agacement qu'éprouvait Albus pour Gellert éclipsant son incompréhension de cette situation
