Premier chapitre posté ! Enfin...
J'espère que cette mise en bouche vous a plu, c'est mon seul but en tant qu'auteur de fiction.
J'en profite pour signaler que cette historie est terminée, mais ce n'est pas pour ça que vous devez éviter le petit bouton bleu :)
A la semaine prochaine (j'espère en tout cas...)
Harold le Banni
Chapitre 2
Les jours se suivent et se ressemblent dans une nouvelle routine que je serais bien tentée d'envoyer balader. Je dors quelques fois à l'emplacement prévu pour les esclaves, par terre contre le mur mais la plupart du temps, c'est le lit d'Harold que j'occupe, ce dernier trop occupé par un nombre incalculable de feuilles en tout genre sur son bureau. Je ne le vois que très rarement dormir.
Nous mangeons le plus souvent dans le Hall mais Titus nous ramène parfois le repas jusque dans notre chambre ou directement dans l'Atelier où Harold passe le plus clair de sa journée.
Atelier dans lequel je passe de – très – longues heures en la seule compagnie de Titus qui veut toujours autant ma peau.
Sur mon – par défaut – lit, je sursaute dans mon sommeil lorsque la porte en bois s'ébranle avec force, comme si quelqu'un lui était rentré dedans. J'entends un grognement de douleur et une petite plainte avant qu'une voix – que je commence à connaitre – ne s'en échappe.
« Harold… ? – oh la vache ! – Il faut que tu viennes – mais ça fait mal ! - … viennes à la forge tout de suite ! Et j'ai mal ! »
Comme s'il était réveillé, mon tortionnaire relève lentement la tête pour fixer le mur devant lui. Il ne répond par contre pas et se contente de faire la moue, visiblement partagé.
« Harold… Mes deux informations sont vraies : ils ont effectivement fait des conneries avec tes machines et j'ai super mal ! »
Le Banni soupire.
« Et je t'ai entendu ! Sans cœur ! »
oOo
« Est-ce que je vous ai demandé de toucher à ça espèces de crétins ?! »
La douce voix d'Harold Haddock retentit avec force dans l'immense cavité qui sert de forge aux hommes d'Alvin le Traître.
Nous avons marché seulement quelques minutes – Titus, Harold et moi – avant de nous retrouver face à l'important atelier, alliant armurerie, forge et ingénierie. J'ai appris une autre chose ces derniers jours: Harold est le maître des lieux. Et les esclaves qui baissent honteusement la tête, alignés devant le brun vociférant, sont les siens.
Une sombre histoire de catapulte détruite je crois.
Il reprend sa tirade haute en couleur dans une toute nouvelle langue que je ne connais pas et certains rentrent la tête dans leurs épaules. Titus lui, compte je ne sais pas trop quoi sur le mur, ennuyé au possible.
Je suis toujours avec ma chaîne. Une aux poignets et l'autre à mon cou que tient Harold. Il l'agite en s'énervant et je dois toujours avancer un peu plus pour éviter à ma tête de se séparer de mon corps par négligence du garçon hurleur.
Finalement, Harold cesse enfin ses cris et le silence se fait dans la forge. Mon tortionnaire fait passer une main lasse sur son visage et toise d'un œil que je qualifie de mauvais sur plusieurs d'entre ses esclaves personnels.
« Titus ? Quand partent les prochains navires d'Alvin ? »
Le susnommé redresse brusquement la tête et réfléchit un peu avant de rendre son verdict.
« Il me semble que la prochaine sortie-
- Pas la sortie.
- Ah… Le prochain voyage… Dans trois semaines. »
Je vois nombre des hommes trembler à ce chiffre et d'autres cherchent apparemment à se fondre dans la pierre. Harold lui, se contente de tous les regarder consciencieusement les uns après les autres.
« Bien, finit-il par dire. Dit à Alvin que je fournirai un peu de marchandises.
- Oui Chef. »
J'entends distinctement plusieurs des hommes commencer à geindre alors que Titus alterne les deux langues pour leur ordonner de retourner travailler et qu'Harold me tire par la chaine pour m'amener plus loin dans l'atelier.
Je ne sais pas si ce que j'ai compris est exact mais j'ai la nette impression qu'Harold vient de les envoyer en enfer.
Un enfer pire que celui-ci apparemment.
oOo
« C'est quoi cet attroupement ? »
Titus s'est arrêté derrière nous et regarde d'un œil intéressé le regroupement qui hurle à plein poumon au fond du couloir de l'intersection.
Nous sommes – enfin – sortis d'une énième session travail d'Harold dans l'Atelier mais un manque flagrant d'armes à réparer l'a écroutée. J'espérais pouvoir échapper au babillement infernal de Titus dont la langue finira bientôt dans l'estomac d'un dragon s'il n'arrête pas de me chercher, mais c'est peine perdue.
« J'en sais rien et j'veux pas l'savoir. On s'en va Titus. »
La réplique glacée du Banni n'a pas l'air de refroidir le moins du monde son ami qui commence déjà à parcourir le sol de pierre.
« Ah non Harold ! Je veux savoir ce qu'il se passe !
- Comme d'habitude, ce n'est pas une bonne idée… »
Dans un soupir, l'ingénieur en chef d'Alvin retourne sur ses pas, m'entraînant par là même par la chaine qui nous relie. Il n'a pas l'air emballé par l'idée et je me demande si la présence de Titus parmi ces abrutis qui beuglent n'est pas la seule raison qui le pousse à s'y joindre. Il est vrai que je ne suis pas certaine que le modèle réduit puisse se battre contre autant de monde, même si j'ai déjà eu un avant goût de sa débrouillardise.
Soit dit en passant, je ne suis pas certaine qu'Harold s'en sorte lui non plus.
La foule est compacte et beaucoup trop bruyante à mon goût. Certain rient aux éclats, d'autres ronchonnent dans leur coin mais ce qui me frappe le plus est le regard et l'écart que tous ces traîtres font au passage de l'homme qui me retient.
Je ne m'y habituerai jamais.
Complètement indifférent au changement d'attitude de nos voisins, les deux garçons qui m'accompagnent parviennent à nous hisser jusqu'au bord de l'attroupement et je vois – avec des sentiments mitigés je dois dire – l'amusement de Titus passer de la curiosité à un sombre et narquois rire.
« C'est bien ce qui me semblait… Soupira-t-il, ils ont changé cette salle en arène. Ces abrutis… »
Harold ne dis rien mais je l'ai senti : son tressaillement à la vue du changement opéré dans la pièce. Il n'apprécie pas visiblement et moi, je m'en délecte.
Il se poste silencieusement à mes côtés, tandis que Titus fait de même de l'autre, boucliers face aux regards des rats. Mais c'est visiblement inutile aujourd'hui, tant l'attention de tous est tournée vers l'homme au crâne chauve qui s'exhibe fièrement dans l'espace clos. De l'autre côté, un autre homme hurle de douleur, sa main – ou ce qu'il en reste – imbibée de sang. Le premier lève le bras et la cohue s'élève d'autant plus fort. Et je comprends alors.
Je m'attendais à une arène digne de celle de Beurk. Il n'en est rien. On ne se bat pas contre des dragons dans celle là.
Mais contre des hommes.
« Par Odin mais qu'est-ce qui se passe ? Murmuré-je pour moi-même.
- A vu de nez je dirais un petit règlement de compte, fait d'une voix pensive le jeune blond au teint halé à mes côtés.
- Juste pour ça ?
- Tu n'imagines pas ce qu'ils peuvent faire pour échapper à l'ennui. » Déclare Harold.
Je pivote la tête vers ce dernier et me fige devant ses yeux verts si… expressifs. C'est la première fois depuis des années que je vois une émotion sur ce visage. Mais il ne regarde pas la scène. Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il peut bien voir mais ce n'est définitivement pas le chauve qui danse presque sur le mutilé. Non.
Ce sont ses souvenirs.
« JE… DEFIE ! »
Le hurlement de l'artiste a le mérite de surplomber tous les autres qui après des cris stridents et enthousiastes se calment pour l'écouter. Pour ma part, je soupire de soulagement avant de voir mes deux compères serrer les poings.
Qu'est-ce qu'il se passe ?
« Je défie… le héros de l'Arène ! Pas cette arène ! La vraie ! Celle que vous autres – chiens ! – ne verraient que dans vos rêves ! Où es-tu ?! MORT ROUGE !
- Stultus … »
Le murmure de Titus me fait sursauter alors que le silence s'est abattu sur l'arène. Je ne connais pas ce mot – sans doute encore dans cette langue inconnue que les esclaves parlent pour certains – mais je suis trop occupée à me calmer devant tous ces regards à la fois effrayés et tendus des spectateurs qui sont braqués sur nous.
Non… Pas dans notre direction…
Dans celle d'Harold.
« Il ne pouvait pas choisir pire adversaire cet imbécile, hein Harold ?
- Epargne moi tu veux ? Siffle le brun à mes côtés, et tiens moi-ça je reviens. »
Il ôte la chaine qui me retient à lui de sa ceinture et la pose dans la paume de son ami qui a fermé les yeux dans un « Oui chef ! » sonore.
« Haddock ? »
Je n'ai pas pu m'en empêcher. J'ai murmuré son nom avant même d'y penser mais l'incompréhension est difficile à contenir.
Il pivote vers moi mais son regard demeure indéchiffrable. Nous restons à nous regarder en chiens de faïence avant qu'il ne se détourne complètement, non sans un dernier ordre à mon encontre.
« Regarde ailleurs. »
Passé l'effroi de ses yeux dans les miens, je fronce les sourcils. Pour qui m'a-t-il prise ? Je regarderai jusqu'au bout.
Les cris s'élèvent à nouveau lorsqu'Harold saute dans l'arène visiblement indifférent, presque ennuyé. Tout porte à croire qu'il désire être partout, sauf dans l'arène. Le chauve lui, semble aux anges mais le brun l'ignore royalement alors qu'il retire son gilet pour le jeter au petit blond qui la réceptionne avec un sourire. Et je suis désarçonnée par ce sourire.
Pas un sourire d'encouragement, comme de rares l'arborent dans les gradins.
Pas un sourire mauvais et excité à l'idée du sang qui va couler.
Non. Un simple sourire désolé et amer. De ceux qui signifient : « Ne crains rien. Je serais toujours là à la sortie, quoi qu'il advienne. »
Après quoi ?
Titus semble persuadé qu'Harold va remporter le combat. Je ne parierais pas là dessus.
D'aussi loin que je m'en souvienne, il ne fallait jamais mettre Harold Haddock en présence d'une arme sans déclencher dans la seconde, une catastrophe improbable. Ce qui était contraignant, vu sa position d'apprenti dans la forge.
Et c'est ce même garçon qui autrefois enchaînait les bourdes qui se dresse torse nu, une longue épée à la main face à une espèce de mastodonte qui s'assurerait la sympathie de n'importe quel Viking.
Outre les zébrures blanches sur son dos que je n'avais pas encore eu l'occasion d'apercevoir, je fronce les sourcils en regardant mon tortionnaire se mettre en position. Il y a quelque chose qui m'intrigue mais je suis incapable de mettre le doigt dessus. Sa posture déjà est assez étrange pour un début de combat : décontractée au possible, sa longue épée pendue vers le sol, sa deuxième main ébouriffant ses cheveux… Il a l'air bien parti tiens.
Tout à coup, je sursaute. Je regarde ses mains, puis les miennes et fronce à nouveau les sourcils.
« Mais… Hésité-je.
- Hum ? Fait Titus à mes côtés.
- Pourquoi… Pourquoi il l'a prend de cette main ? L'arme ne se porte pas là… »
Je croise le regard du petit blond qui me regarde bouche bée.
« Quoi ?
- … Vous… Vous ne connaissez pas le principe de gaucher sur votre île de tarés ?
- De quoi ?
- Ah ! Les gauchers ma chère Astrid, les gens qui comme Harold, ne manient les armes et la plume qu'à la main gauche. »
C'est moi qui dois avoir l'air surprise cette fois car il arque un sourire à mon encontre – ce qui, soit dit en passant, est presque plus effrayant que lorsqu'il me foudroie du regard.
« Si vous basez vos critères uniquement sur la main droite, je comprends pourquoi Harold a été banni ! »
Titus s'emporte dans un rire éclatant mais je sens mon sang se glacer. Ce rire est froid, méprisant, haineux.
Il en veut au village pour ce que nous avons fait à l'inutile forgeron.
Je déglutie.
Lorsque je reviens au combat, les deux opposants n'ont fait que se jauger du regard tournant l'un autour de l'autre. Les cris d'encouragement se sont mués en désapprobation et ça ne sembla pas plaire au chauve qui commence l'attaque.
Il se précipite sur Harold et fend l'air de son épée vers son buste. Mon tortionnaire ne lève pas un bras mais recule d'un bond et évite de justesse la lame. Le chauve enchaîne une série d'attaques plus mortelles les unes que les autres mais encore une fois, Harold ne fait qu'esquiver ses coups sans jamais contre-attaquer.
« Mais qu'est-ce qu'il fout… Murmuré-je. Il compte gagner en ne faisant rien ?
- Exactement. Cet idiot est un vrai débutant, il n'a jamais vu Harold combattre. Même le plus crétin du lot, une fois qu'il l'a vu se battre, sait qu'il ne faut jamais l'attaquer de front comme ça. Harold est intouchable. Il s'épuise pour rien. »
Titus dit vrai. L'autre est bruyant et ses attaques sont complètement désordonnées. A force de beugler des insultes en-veux-tu-en-voilà à Harold en plus de ses attaques, il est à bout de souffle alors que son adversaire est juste ennuyé du combat.
Je dois le reconnaître, ce ne doit pas être souvent que ses attaques ne portent pas de fruits. Elles sont rapides, précises et mortelles mais Harold est encore plus rapide. Je ne suis pas certaine de pouvoir suivre le rythme non plus.
Une dernière attaque et le Banni semble s'être décidé. La lame reste à peine plus longtemps que les autres coups au sol mais c'est plus qu'il n'en faut pour Harold qui bondit, un pied sur la lame, l'autre qui frappe violemment le visage du chauve qui s'écroule sur le sol.
Tout s'est passé trop vite pour beaucoup de rats autour de l'arène. Je vois des visages incrédules un peu partout et un seul vraiment heureux. Titus.
« Le vrai combat commence enfin… »
Et il a raison. Le chauve a à peine le temps de se relever qu'Harold est déjà sur lui avec son épée. Il pare avec chance la lame de la sienne et les deux bretteurs commencent un ballet impressionnant sous le son du fer qui s'entrechoque. L'adversaire du Banni tient la route malgré sa fatigue apparente mais finit par reculer devant les coups et Harold fait de même en sautillant.
Les gens autour hurlent et réclament le sang qui tarde à venir. Ils me rendent malade.
« Y'a un problème… »
Le murmure de Titus me sort de ma contemplation et je le regarde d'un œil curieux.
« De quoi tu parles ?
- Harold… Il se méfie de l'autre idiot…
- Et alors ? Ça prouve juste qu'il a peur.
- Harold ? Peur ? Non ! Il a vu quelque chose que personne d'autre ne voit… C'est comme ça qu'Harold gagne ses combats. »
Quels combats ?
En revenant à l'arène, les deux opposants se jaugent à nouveau dans un coin un peu plus reculé. Je me force à les quitter des yeux et remarquent quelques hommes qui suivent à la marche les deux adversaires. L'un d'eux s'approche d'Harold sans qu'il ne le remarque.
Même moi je l'entends hurler son nom dans ses oreilles, le faisant sursauter et tourner la tête dans la direction du fauteur de troubles.
Une seconde d'inattention. Il n'en faut pas plus à son adversaire pour se ruer sur lui, une nouvelle énergie dans les yeux.
« Nothus ! » Siffle Titus à mes côtés.
Mais Harold pare. Sous la force du coup, il grimace un peu et doit reculer, son bras visiblement parcouru de tremblement. Sa cuisse doit faire la moitié du bras du gaillard et il a pris le coup de plein fouet, ça va laisser des marques évidentes. Il esquive à nouveau les attaques mais beaucoup moins rapidement que tout à l'heure.
« Il s'est bien foutu du monde l'autre, grimace Titus.
- Il a fait croire qu'il était épuisé pour endormir la vigilance d'Harold…
- Ouais, mais il n'est pas tombé dans le panneau. Mais que l'autre salaud lui hurle à l'oreille, il ne s'y attendait pas… Il déteste le bruit de l'arène et s'efforce de l'oublier la plupart du temps. Ils l'ont ramené dans sa dure réalité. »
Harold continue de reculer mais finit par buter contre une table qui sert de limite à l'arène. Je peux presque lire la joie de la victoire dans les yeux du chauve lorsqu'il abat son épée de toutes ses forces.
Mais le Banni de Beurk est plein de ressources.
Il roule du dos sur la table et l'épée vient se ficher dans le bois alors qu'Harold est de nouveau sur ses pieds, accroupi sur la table. Le chauve n'a pas le temps de relever la tête que mon tortionnaire pose un pied sur son coude, l'autre sur son visage et se propulse dans les airs dans une galipette aérienne. Malgré la douleur, son adversaire fait volte face, une main sur son visage, l'autre tenant toujours son épée mais Harold le prend au corps à corps.
Au corps à corps. C'est une blague ?
Il est face au mastodonte qui écarquille les yeux lorsque le plus petit sert les poings et les abats de toutes les forces sur des points que j'imagine bien précis dans la tête d'Harold sur le torse de son opposant. Il va jusqu'à pivoter sur lui-même pour frapper du coude dans ses côtes que j'entends presque craquer de là où je suis.
Sous la douleur, le gaillard plie les genoux et Harold prend appui dessus pour se hisser jusqu'à son visage et continue à frapper de ses poings cette fois, le visage rasé du chauve qui bat des mains inutilement avant de s'écrouler au sol en gémissant de douleur.
Harold retombe avec plus de grâce et regarde un temps son adversaire mis au tapis avant de secouer les mains et attraper à la volée son arme délaissée sur la pierre. Il revient à pas lent vers Titus et moi, sous les hurlements des spectateurs dont beaucoup sont… désapprobateurs.
« Sanguis ! Sanguis ! Sanguis ! »
Le mot est répété en boucle par bon nombre de rats sans en savoir le sens. Titus lui semble comprendre car sa bouche se mut en rictus mauvais à l'encontre des hystériques. Je ne sais toujours pas ce qu'ils disent mais ça n'a l'air de plaire à aucun des deux hommes car Harold accélère sa course. Mais les dieux ne sont pas avec lui.
« ET BIEN ET BIEN ! »
La voix sonore et si reconnaissable surplombe toutes les autres et le silence se fait automatiquement dans l'arène. Même Harold s'est figé à son entente, les yeux grands ouverts dans le vide, sans pour autant se retourner vers le nouveau venu.
Alvin.
« Tu ne les entends pas, Mort Rouge ? Ils le réclament pourtant ! SANGUIS ! »
Une autre valve d'hurlements plus stridents les uns que les autres et je grimace aux décibels. Alvin lève les mains et tout s'arrête à nouveau.
« Tu es le vainqueur Mort Rouge. Fais honneur à ton titre… Sanguis. »
Le dernier est prononcé comme une sentence, le regard noir de l'ancien Viking plongé dans celui du chauve à terre qui balbutie quelques mots dans une terreur sans nom.
« Lutum… Murmure Titus, les dents apparentes tellement il grimace.
- Qu'est-ce qui se passe ? Demandé-je en lui agrippant le bras.
- Sanguis… Répète-t-il. Ils réclament le sang… Et Alvin le leur offre. »
Quoi ? Il le leur offre ? Alors Harold va… ?
Mon regard incrédule fixe le visage de mon tortionnaire qui vient de fermer les yeux. Il semble soupirer silencieusement avant qu'il ne change de main son épée. Ce simple geste fait hurler à nouveau la foule alors que sa main gauche, nouvellement libre, vient attraper le poignard dans son dos. Je me dois d'être honnête, je redoute ce qui va suivre.
Il a lentement pivoté sur lui-même pour s'avancer vers le chauve qui blêmit à vu d'œil. Il rampe en arrière sur le sol, une main devant lui et commence à bégayer des mots incompréhensibles dans une langue je ne connais de toute façon pas.
« Quaeso ! Quaeso ! Cri-t-il.
- AGEDUM ! AGEDUM ! »
Les rats ont changé de registre mais je ne comprends toujours rien. Ils doivent vouloir pousser Harold qui n'avance pas plus vite pour autant. Je vois ses épaules s'abaisser de plus en plus.
« Tacete… » Siffle Titus.
Le chauve a mis – par hasard – la main sur son épée. Pourvu d'une toute nouvelle énergie – celle du désespoir visiblement – il se redresse, lame au poing face à Harold qui ne ralentit pas. Il bondit en avant et s'en suit un nouveau ballet infernal pour lequel le fils de Stock mène largement la dance. Il ne lui faut pas plus de quelques secondes pour faire s'envoler l'arme de son adversaire et planter violemment la sienne dans son estomac.
Je me crispe.
Le silence est roi désormais. Tous attendent impatiemment quelque chose que j'ignore. Du coin de l'œil, je vois le petit blond tourner la tête.
L'épée est à peine ressortie, le corps du chauve s'arque en arrière en réponse. Dans la même seconde, la main gauche d'Harold se lève et tranche net et précis la gorge du chauve dont le sang jailli telle une fontaine, aspergeant les deux hommes d'une pluie pourpre.
Les hurlements de joie fusent.
Et moi je place mes mains devant ma bouche dans un réflexe.
La Mort Rouge. Je crois que je comprends maintenant.
Je ne connais absolument pas l'homme qui vient de violement trancher cette gorge.
Il n'est plus le Harold Haddock que je connaissais.
Il est la Mort Rouge.
Les cris n'en finissent pas de s'épuiser. Seuls quelques uns demeurent silencieux, beaucoup d'entre ces derniers portent des chaines comme moi. Titus semble être le seul homme libre à ne pas rire ou crier. Son visage à lui est déchiré entre deux émotions, la peine et l'indifférence. Je me doute bien que la dernière n'est qu'une façade pour le garçon qui s'avance vers nous la tête basse, de la tête au pied couvert de sang.
Harold passe à nos côtés sans nous regarder et le petit blond m'entraîne à sa suite.
« Harold ! Commence-t-il à appeler. Non ! S'il te plaît Harold, fais pas l'idiot ! »
De quoi parle-t-il ?
Le vainqueur d'aujourd'hui ne semble pas l'entendre, ses pas s'accélérant au fur et à mesure des couloirs qui s'entrecroisent.
« Harold arrête ! Il caille, merde ! »
Les petites jambes de Titus ne font définitivement pas le poids face aux grandes enjambées de son aîné qui bifurque une nouvelle fois. Mais Titus ne le suit plus et commence à courir avec moi dans le couloir à sa droite.
« Cours Astrid ! Me supplie-t-il. Il faut qu'on aille chercher quelque chose ! »
Mais je n'ai pas la moindre idée de quoi il peut bien parler et je ne peux que jeter un dernier regard avant qu'Harold disparaisse à un embranchement.
Contre toute attente, c'est dans la chambre de ce dernier que Titus nous emmène. Il se précipite dans l'ancienne cellule qui par chance était ouverte, accroche d'une main absente ma chaine à sa ceinture comme le faisait Harold et commence à me charger les bras de couvertures cachées dans une malle au fond de la pièce.
« Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça ? Demandé-je abasourdie.
- Tu me suis avec ! »
Il en prend avec lui aussi et nous recommençons à courir dans les couloirs.
« Titus ! Hélé-je. Qu'est-ce que veut faire Harold ?
- Se débarrasser de la Mort Rouge pour en attraper une autre… » Grommèle-t-il.
Je ne comprends pas. Mais le « Il caille » de tout à l'heure me frappe au visage alors que nous bifurquons sur un nouveau couloir lui et moi.
L'extérieur. Et le début de l'hiver qui commence.
« Harold ! »
Je lève la tête et l'aperçois. Le sang devenu presque noir sur sa peau, il grimpe à main nue les pierres qui constituent le repère d'Alvin et ses hommes alors que Titus beugle à mes côtés.
« Harold ça suffit ! Il caille trop ! Ça n'en vaut pas la peine ! Harold écoute moi ! »
Mais Haddock ne l'écoute pas. Je me demande même s'il l'entend vu son acharnement. De notre côté, avec les couvertures dans les bras, nous peinons à monter mais Titus redouble d'efforts pour rattraper son ami. Haletante, je lève la tête pour apercevoir mon ancien camarade qui semble être arrivé à destination. Mes chaines m'empêchent de me mouvoir aussi facilement que lui.
Elles m'arrachent la peau en plus de me faire mal.
Titus crie une dernière fois de désespoir et Harold plonge la tête la première dans ce qui au bruit, ressemble à de l'eau. Qui doit être glacée vu la température extérieure.
Je comprends maintenant le « Il caille ».
Le petit blond grogne de frustration alors que nous arrivons près du plongeoir d'Harold. Une immense marre d'eau de pluie certainement, rougie par le sang si bien qu'il est impossible de voir à travers le corps qui vient d'y plonger. Titus grogne à ma droite avant de s'accroupir au sol, la couverture sur les épaules et une moue sur le visage.
« Cet idiot… Il va attraper la mort…
- L'eau doit être gelée… Murmuré-je. Pourquoi il a fait ça ?
- Il déteste la Mort Rouge, il s'en débarrasse comme il peut… Soupire le blondinet. Ce n'est pas tant son corps que son cœur qu'il tente de laver…
- Si ça lui déplait tant que ça, pourquoi est-ce qu'il l'a tué ? Fais-je, acide.
- Essaye de t'opposer à Alvin et reviens en vie si tu en es capable. Même Harold ne fera pas face à Alvin comme ça. »
Lentement, la tête d'Harold vient dépasser la tâche de sang qui s'est étalée dans la mare. Ses cheveux auburn sont encore un peu rouges et collent à son visage où seule sa bouche et son nez sont encore visibles. Je vois un petit nuage blanc s'échapper d'entre ses lèvres avant qu'il ne replonge aussi sec dans le fluide glacial, arrachant un soupir désespéré à son ami.
« C'est quoi la Mort Rouge ? »
Ma question a l'air de prendre Titus de court alors que le petit blondinet commence à grimacer en tournant la tête. Je suppose qu'il ne me répond que parce qu'Harold est sous l'eau.
« C'est lui.
- D'où vient ce nom ?
- L'Arène. La vraie. Celle où il a fini par se perdre. Celle dont il m'a sorti…
- Tu étais avec lui ?
- Je n'ai jamais eu le même travail que lui là-bas. Lui divertissait le public. Moi les divertissements… »
Mes sourcils s'arquent alors que je réfléchis à sa phrase. De quoi peut-il bien parler ? Divertir… les divertissements ? Les quoi ?
Harold remonte, me coupant dans mes pensées et Titus bondit sur ses pieds.
« Ça suffit Harold ! Maintenant tu reviens et t'arrêtes tes conneries ! »
L'ordre à l'air de faire mouche car enfin, Harold semble remarquer notre présence. Ses doigts viennent attraper ses cheveux pour les repousser derrière son crâne et il dévoile par la même, ses grands yeux vers qui nous fixent tour à tour. Il soupire un nuage blanc et commence docilement à nager jusqu'à nous.
Il met à peine sur la terre ferme que Titus est déjà sur lui, une couverture à la main qui vient recouvrir ses épaules nues. Il attrape l'une de celles entre mes bras et commence à lui sécher frénétiquement les cheveux.
Je ne remarque qu'à cet instant qu'Harold a plongé entièrement habillé. Il n'a même pas enlevé un vêtement. Il est complètement inconscient.
Je n'ai pas la moindre idée de ce que le plus jeune se met à babiller. Encore cette langue que je ne connais pas, des mots, des phrases aux consonances plus étranges les unes que les autres. Harold, lui, comprend visiblement, sa tête hoche de temps à autre, plus par habitude qu'autre chose j'imagine.
Il nous faut plusieurs dizaine de minutes pour emmener Harold loin du froid de l'hiver qui commence à pointer le bout de son nez. Nous avons élu domicile dans la forge personnelle du forgeron attitré d'Alvin où Titus s'est affairé presque tout de suite à préparer un feu digne de ce nom pendant que j'étais remise aux mains inertes d'Harold emmitouflé dans ses couvertures.
Je ne sais pas vraiment quoi faire. Ce n'est pas comme si j'allais aider mon tortionnaire à se sentir mieux, qui semble de toute façon avoir oublié toute présence autour de lui.
Titus a ramené un banc devant le feu et oblige presque son aîné à s'y assoir. Tirée par la chaine, je ne trouve pas mieux que le sol comme assise avant que Titus ne me prenne pas surprise, ses mains sous mes épaules et il me soulève jusqu'au banc.
« Prête-lui tes cuisses.
- Excuse-moi ?!
- Je ne veux rien savoir ! »
Il pousse Harold de l'épaule et ce dernier vient s'échouer mollement sur mes genoux, absolument absent.
Que les dieux me viennent en aide. Comment j'en suis arrivée là ?
Titus s'est sauvé. Je suppose qu'il va chercher quelque chose pour Harold mais maintenant, je me retrouve avec pour seule compagnie, l'homme qui m'a agressée la première fois.
Je n'aime pas ça.
En même, je ne suis pas certaine qu'il soit capable de quoi que ce soit là tout de suite. Je ne suis même pas sûre qu'il sait où il se trouve, s'il dort – ses yeux sont fermés depuis un certain temps – ou s'il se pait ma tête.
Je repense à Beurk. A ce qu'il était là bas. Un simple petit apprenti forgeron timide et maladroit incapable de lever une masse. Il n'était pas comme ça.
Timide, faible et ennuyeux.
Non. En fait, je ne suis plus si sûre que ces trois mots puissent décrire ce qu'il était.
Timide ? Il faisait de son mieux pour parler avec les autres et je n'étais pas la dernière à le repousser.
Sans doute faible mais courageux dans un sens. Comment défier l'autorité de son père et vouloir combattre des dragons alors qu'on a déjà du mal à faire un pas devant l'autre ?
Ennuyeux… je ne sais plus. Pour moi il l'était. Mais je me demande si j'ai même un jour essayé de le regarder autrement.
En vérité, je ne sais plus vraiment si ce dont je me rappelle était la personne qu'il était. La seule chose dont je suis certaine, c'est qu'il n'aurait pas du devenir… ça.
« Comment as-tu pu en arriver là ?
- Tu veux savoir ? »
Par Thor j'ai parlé à haute voix. Ses yeux se sont entrouverts sur les flammes de l'âtre et sa main droite vient se poser à son tour sur mes genoux. Il bouge encore un peu, sans doute pour trouver une position plus confortable.
Moi je ne bouge plus. Maintenant qu'il est revenu parmi nous, il n'est plus aussi inoffensif dans mon esprit. Malgré tout, je redresse la tête et fixe le feu, tentant d'oublier qui est l'homme sur mes genoux.
« Tu n'étais pas vraiment du genre à tuer le moindre dragon à une époque alors un homme…
- Les gens changent.
- Et pourquoi toi tu as changé ? »
Je le sens prendre une profonde inspiration et déglutir un moment avant de commencer son récit qui, je le savais, allait prendre une certaine partie de la nuit.
« Tu sais ce qu'on donne aux Bannis quand ils sont renvoyés de Beurk ?
- … Une barque et des vivres ?
- Pour trois jours seulement. Ensuite, tu es livré à toi-même sur les eaux glacées.
- C'est ce qui t'es arrivé ? Tu as fini par dériver ?
- J'ai économisé mes forces la journée pour me diriger avec les étoiles la nuit. Je n'ai mis que quatre heures à accoster sur une île.
- Tu veux rire ? Tu savais naviguer ?
- J'avais quelques ressources et j'avais préparé mon coup. Mais ça ne m'a pas empêché d'être capturé de la même manière que toi en deux heures seulement.
- Les hommes d'Alvin ? Fais-je, les sourcils froncés.
- Ouais… J'ai embarqué dans une galère direction… le Sud. »
Je déglutis. Je vois danser dans les yeux d'Harold des ombres que je n'avais vu qu'une fois : avant son combat dans l'arène. Et je n'aime pas ça.
« Le Sud ? Demandé-je.
- Le Sud… Cet endroit où la neige ne dure que trois mois et que le Soleil brille le reste du temps.
- Ça semble… intéressant…
- Le temps est peut-être paradisiaque mais les gens qui y vivent sont pire que les plus effroyables Vikings que tu puisses imaginer. Alvin est un grand fournisseur là-bas, c'est pour te dire…
- D'esclaves ?
- … De divertissement… »
C'est la deuxième fois que j'entends parler de divertissement. Titus avant, puis Harold.
En vérité c'est la troisième. Harold en avait déjà fait mention lors de mon premier soir. Il parlait d'hommes et de femmes je crois.
Ma prochaine question me brûle les lèvres, j'imagine qu'il doit le sentir aussi.
« De quoi tu parles ?
- … Il existe un endroit là bas. Un endroit où tous les citoyens se regroupent et vibrent ensembles, dans une même passion. Celle du sang. L'Arène. Arena.
- C'est quoi ?
- Un endroit où les spectateurs sont rois. Un endroit où ils aiment et réclament le sang d'autres hommes. Un endroit où les hommes affrontent les pires créatures qui soit : d'autres hommes. On les appelle Gladiatores. Gladiateurs dans notre langue, ceux qui combattent à l'épée.
- Tu en étais un ?
- Moi ? Non. Pas au début en tout cas. Je n'étais que le menu fretin qu'on envoie pendant l'entre-acte pour éviter que le public s'impatiente.
- Le… menu-fretin ?
- On ne peut pas laisser s'assécher l'Arène pendant que les gladiateurs se préparent. On envoie donc de jeunes gens se faire tuer par de vieux gladiateurs qui ont déjà fait leurs preuves pour ravir le public.
- … Mais c'est horrible…
- Tu imagines ? Moi, la petite crevette que j'étais, la peau rougie par ce Soleil dont je n'avais pas l'habitude, les fers aux pieds et aux mains… Devant ces montagnes de muscles aux lames aiguisées.
- Non, je ne peux pas imaginer.
- Alors la suite va te plaire encore plus. Je n'étais même pas le plus petit de la bande.
- Par les dieux…
- Il y en avait un encore plus petit que moi… Il était terrorisé. Tellement terrorisé qu'il s'est fait dessus avant que la herse ne s'ouvre. Les trois autres l'étaient tout autant. Et moi, encore plus.
- Qu'est-ce qui s'y passé ?
- Elle s'est ouverte. Et j'ai couru. Des lances dans le dos, une épée devant… l'Arène n'est qu'une vaste blague. J'ai couru tout autour s'en m'arrêter. Je n'ai attendu personne, je n'ai cherché qu'à sauver ma peau. Je pensais au début qu'on pouvait peut-être conjuguer nos forces mais c'était sans espoirs. Quand le gladiateur a chargé vers nous, on a tous paniqué comme des moutons.
- C'était… légitime.
- Sans doute… Mais j'en ai laissé mourir trois avant de me reprendre.
- Laissé mourir ?
- J'ai trébuché à un moment donné, ça faisait longtemps que je ne regardais plus où j'allais mais normalement, l'Arène est pleine de sable alors ça m'a interpelé. J'avais trébuché sur un corps… Un corps sans tête.
- … Des enfants… ?
- On était tous des gamins. Et le dernier l'était encore plus.
- Le… ?
- Ouais, il ne devait pas avoir plus de dix ans… Et lorsque j'ai relevé enfin les yeux, je l'ai vu. Il m'avait visiblement couru après. Et à cet instant, il se balançait dans la main de ce type.
- Par Odin…
- Un coup d'épée… et j'ai vu sa tête rouler jusqu'à mes pieds. Mort, comme tous les autres… »
Je sens ma poitrine se tordre. Comment est-ce possible ? Comment un peuple peut-il ainsi sacrifier des enfants de la sorte ? Du bétail… Du simple bétail qu'on envoie chez le boucher…
« Comment… Comment as-tu fait pour survivre ?
- … J'en sais rien.
- Quoi ?
- C'est comme ça. J'en sais rien. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé ensuite. Tout est devenu… noir. Comme si je m'étais évanoui… Mais j'étais bien vivant lorsque je me suis réveillé… Sur le dos du gladiateur, sa propre lame dans ma main, profondément enfoncée entre les deux omoplates.
- … Comment c'est possible ?
- Ne me demande pas. On a bien tenté de me l'expliquer mais rien n'y fait. Je ne me souviens de rien. Absolument rien.
- Tu as réussi à le tuer malgré ton état… Ça tient du miracle...
- Et le miracle m'a fait entrer en enfer.
- En enfer ? Tu as gagné ta liberté par ce combat non ?
- Les choses sont bien plus compliquées dans l'Arena Astrid… Ma mort avait déjà été annoncée. Je n'aurais pas du survivre à ce combat. Pourquoi étais-je encore en vie ? Les organisateurs n'ont pas tellement appréciée que je tue un ancien gladiateur. Mais heureusement, les spectateurs furent ravis de la surprise.
- C'est horrible…
- Exacte. Et même si je les avais avec moi, les organisateurs eux n'étaient pas heureux. Et ils me l'on bien fait comprendre dans le combat suivant.
- C'est pas vrai…
- Cette fois, je ne suis retrouvé seul contre un gladiateur. Seul face à l'Arène.
- Mais tu as gagné.
- Oui… Mais encore une fois avec l'aide des dieux. J'ai fermé les yeux et la seconde d'après, l'homme était là, le cou dans ma chaine et moi, tirant de toutes mes forces. Il est mort, tout comme l'autre.
- Comment as-tu fait… ?
- Une sombre histoire de vitesse, chaine et étranglement, un truc du style. Ça a pris à peine quelques minutes apparemment. Et l'enfer a pris encore une autre mesure.
- Tu ne devais pas gagner.
- Certainement pas mais là, j'avais fait un pas dans la cour des grands. On avait parié et j'avais fait la fortune de certains. Je suis devenu Gladiatores. Avec même un surnom à la clé.
- La Mort Rouge.
- Oui. Mors Rubrum. C'était un surnom idiot pour se moquer de ma peau au soleil au début mais c'est devenu mon surnom officiel lorsque j'ai commencé à tuer vraiment six mois plus tard, après que les maîtres d'entraînement se soient occupés de mon cas. J'étais désastreux mais ils s'accordaient à dire que j'étais plus malin que les autres. Bien plus. Et dans l'Arène, aucun ne faisait long feu.
- … Mais ils ne t'ont pas laissé tranquille pour autant.
- Les gladiateurs se battent pour leurs libertés ou pour l'argent. Dans les deux cas, tu es payé pour les combats que tu remportes. Mais je n'étais à personne au début, juste un petit cloporte qui ne méritait pas de vivre. Légalement, j'étais à l'Arène. A personne en particulier.
- Donc tous les organisateurs se battaient pour toi si je comprends bien ?
- Tous sans exceptions. Mais au final, je me suis retrouvé As de l'Arène.
- C'est-à-dire ?
- Tous les gladiateurs combattaient dans l'unique but de pouvoir un jour, m'affronter et me tuer. La somme était plutôt alléchante.
- … Mais… Et toi ? Tu recevais quoi en échange ?
- ... Une petite maison à moi. De la nourriture, de l'alcool, des femmes, du bois et du métal. Travail et divertissement.
- … Des… femmes ?
- A quoi crois-tu que vont servir les femmes envoyées dans les galères ? »
Je suis blême je crois bien. Lui n'a pas bougé d'un pouce alors que moi, je me sens une certaine envie de vomir. D'autres femmes. Je l'avais bien imaginé, que je n'étais pas la seule à qui Harold ait fait certaines choses. Mais l'entendre de sa bouche est difficile à entendre.
Et d'autres femmes ont du subir ça.
« Et elles avaient de la chance si elles allaient avec lui. »
La voix de Titus dans mon dos me fait sursauter. Harold aussi. Comme s'il reprenait pied sur la réalité.
« Tu parles trop.
- Ouais ouais tu me le dis assez souvent. Bonne appétit ! »
Il nous a ramené pour tous à manger des cuisines. Des miches de pain, du fromage et un peu de lard. Harold ne semble pas avoir faim mais le regard de son ami en dit long sur la sentence qui s'appliquera s'il ne mange rien.
« Continue Harold, t'en arrivais au meilleur passage, s'exclame en souriant Titus, du pain dans la bouche.
- Plus envie, réplique le tatoué.
- Oh ! T'as pas envie de savoir Astrid ?
- Savoir quoi ?
- Comment Harold est parvenu jusqu'ici ? »
Son ton est malicieux, son regard braqué sur moi. Je déglutie et regarde du coin de l'œil l'homme qui s'est relevé pour manger plus facilement. Il a détourné la tête.
Je crois que la soirée en a dévoilée plus que ce qu'il espérait.
« Je veux savoir.
- Cool ! Harold ? »
Je l'entends grogner – est-ce un son humain ? – avant de lentement soupirer, puis reprendre son récit là où il l'avait laissé.
« J'ai passé quelques mois comme ça, à augmenter sensiblement la réputation de l'Arène. J'ai même fini par faire mon show sur le sable pour augmenter l'excitation de ces tarés. Je n'ai jamais perdu un match. Mais je n'aurais jamais tenu la distance s'il fallait que je me batte tous les jours. Comme combat était toujours plus intense que les autres et je finissais écroulé à chaque fois.
- Mais ces jours heureux ont pris fin un peu trop vite, grimace Titus.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Un certain empereur n'a pas vraiment apprécié les rumeurs qui me concernaient.
- « Il est le plus fort, le plus impitoyable, le plus incroyable, le plus-… » Commence à énumérer Titus avant d'être coupé.
- Il avait un favori lui aussi et n'aimait pas qu'on lui pique la vedette. Un défi m'a été proposé, si je gagnais, je récupérais ma liberté.
- Une semaine après, toute la petite bande était au Colosseum !
- Colosseum ?
- On dit le Colisée chez nous, explique Harold. Une immense Arène, la plus grande de toute, des dizaines de milliers de spectateurs, en plein dans la capitale. Et j'allais me battre là-bas.
- Rectification : le plan initial était que tu te fasses exploser là-bas, réplique son ami.
- Quoi ?
- Je n'étais pas sensé gagner. On ne gagne pas contre l'empereur. Les organisateurs me l'ont bien expliqué. Mais j'ai pas réussi à perdre.
- Le vide a encore frappé ! Rit Titus.
- Le vide ?
- C'est comme ça que Titus appelle mes absences, soupire Harold.
- Tu l'as encore fait devant l'autre gladiateur.
- Plus ou moins. Au début, j'avais abandonné l'idée de gagner. Il était vraiment très fort et je n'avais plus envie de faire quoi que ce soit. J'ai pris un méchant coup et j'ai fini par voir comment le tuer. J'ai arrêté de penser à mourir et avant que je ne m'en rende compte, il était mort, la tête hors du corps.
- Le vide je te dis !
- La ferme Titus.
- Et ensuite ?
- L'empereur n'a pas apprécié. Pas du tout. Même si j'avais gagné, les spectateurs n'étaient pas venus pour me voir remporter le combat.
- La mise à mort… Murmure le cadet.
- Mise à mort ?
- Ouais. La herse ne s'est pas ouverte pour que je revienne en coulisse et j'ai compris que je ne ressortirai pas comme j'y suis entré. Les grilles au sol se sont ouvertes et les lions sont sortis.
- Les quoi ?
- Des bêtes de la taille de petits yacks, une fourrure dorée comme le soleil, des grilles et des dents acérées. Les mâles possèdent une énorme couronne de poils pour protéger la nuque et le cou.
- Ce sont les monstres les plus redoutés vers le Sud, rajoute Titus.
- Mais ce ne sont que des moutons faces aux dragons. Deux mâles, quatre femelles pour moi tout seul, gorgés du sang de l'autre idiot.
- Mais tu as gagné…
- Même pas. »
Je hausse un sourcil. Titus ricane de son côté alors qu'Harold lui lance un regard noir.
« Y'a pas eu de combat !
- Quoi ?
- Ils ne m'ont pas attaqué. Je les ai regardés droit dans les yeux et j'ai compris. Ils étaient dans la même galère que moi. Obligé de se battre pour survivre.
- Harold a la faculté de voir des choses dans les yeux des gens que personne d'autre ne voit. »
Titus sourit en disant ça mais il n'est pas le moins du monde moqueur. Son regard ancré dans le mien tente de me faire comprendre quelque chose mais je n'ai pas la moindre idée de là où il veut en venir.
Titus a l'art et la manière de me mettre hors de moi lorsqu'il fait ça.
« Et donc ? Craché-je pour départir cet abruti de son sourire idiot.
- Et donc, même si un bon nombre venait de perdre tous ce qu'ils avaient pariés à cause d'Harold, une grande partie elle était enchantée par le spectacle. L'empereur n'était pas content mais Harold avait gagné sa liberté devant une vraie foule en délire. Il a dû le laisser partir.
- Il t'a vraiment laissé partir comme ça ? Fais-je en revenant au sujet principal de la conversation qui mirait d'un œil distrait son bout de lard entre ses doigts.
- Compte là dessus… Siffle-t-il. Mes secondes étaient comptées avant que ses soldats ne me poursuivent. J'ai pris ma récompense et me suis enfuis par la mer.
- Il oublie le passage où je le regarde avec les yeux de l'amour et où il me rétorque que c'est la mer ou l'Arène, reprend Titus. Pour le coup j'ai pas beaucoup hésité… »
Je devrais sans doute répondre mais je n'en fais rien. Il a fallu un simple coup d'œil d'Harold vers le petit blond pour que ce dernier referme aussi sec la bouche et ravale ce qu'il allait dire dans un sourire gêné. Et il a fallu un autre dans ma direction pour que je replonge dans mon assiette sans un mot.
Le message est passée d'accord. Je ne saurais pas ce qu'il s'est passé ensuite.
Et c'est bien pour ça que je tâcherai de le découvrir plus tard.
C'est un bâillement sonore du Banni qui sonne la retraite générale de la troupe dans les appartements du premier. Il n'y a plus personne dans les couloirs lorsque nous les traversons. D'après les deux garçons, la plupart doit être en train de déverser les litres d'alcool que la dernière cargaison a débarqués. Je suppose que la liqueur est en partie responsable de la scène de tout à l'heure.
L'ancien esclave nous abandonne à la porte de la chambre d'Harold qui me fait office de cellule. C'est une nouvelle fois sur le lit que celui-ci m'accroche et non pas sur le mur prévu à cet effet. Mais au lieu de plonger sur son bureau comme il a l'habitude de le faire, le Banni s'effondre à mes côtés, emmitouflé dans les couvertures.
Je mets un certain temps à réagir. Un – très long – certain temps.
Plus qu'il n'en faut pour remarqué qu'il a éloigné ses armes de ma prise et qu'il est sans défense – ou ce qui s'en rapproche chez lui – à quelques centimètres de moi.
Je pourrais le tuer. Là, maintenant. Ce n'est pas compliqué. Je pourrais le tuer, mes chaines sous sa gorge. Comme je l'ai fait avec Titus. Comme lui l'a fait.
Comme il l'a fait dans l'Arène.
« Arrête de réfléchir, ça résonne. »
Sa voix me fait sursauter avant que je ne resserre mon poing à ses paroles.
« C'est sûr que ce n'est pas l'intelligence qui doit meubler les conversations ici.
- … Ouais… C'est sûr. » Sourit-il.
Un sourire. Un vrai sourire. Il vient de laisser échapper un sourire et visiblement il s'en rend compte car il lui faut une seconde pour retrouver son visage impassible.
Mais il a sourit.
Les yeux mis clos, il se retourne vers moi. Son bras attrape ma taille avant que je ne puisse faire quoi que ce soit et il m'allonge, dos à son torse qui reprend peu à peu de la chaleur.
Il ne me faut pas plus qu'une demi-seconde à moi pour me reprendre.
« Haddock ! Où est-ce que tu crois… !
- Tiens-toi tranquille. »
Mon corps réagit avant que je ne réfléchisse. Ma bouche se referme derechef et mon corps se tend sous son bras Presque au même instant, c'est sa porte que j'entends s'ouvrir.
« Hé Haro- ! Oups… Je crois que j'dérange… Hihihi… »
J'entends la porte se refermer et la voix de l'homme alcoolisé retentit encore quelques secondes avant que le silence ne s'installe à nouveau dans le couloir.
Je ne bouge plus. Harold non plus. Un bras replié sous sa tête, son autre sur mon ventre, il a complètement arrêté de bouger et seule sa respiration me signale qu'il est toujours vivant.
Sa voix aussi.
« Dors. »
Je ne sais pas combien d'heures il m'a fallu, mais je crois bien m'être endormie au final.
Toujours dans ses bras.
Lexique:
Stultus: idiot
Nothus: batard
Sanguis: sang
Mors Rubrum: Mort Rouge
Lutum: ordure
Quaeso: je t'en pris
Agedum: Allez
Tacete: la ferme
Quel langage ce Titus :p
Et bien j'espère que ce chapitre n'est pas trop too much (comment ça "t'adores ça" ? Qui a dit ça ?), qu'il vous a quand même plus et que j'aurais la chance de vous revoir au prochain !
Avant que je n'oublie (encore), si vous trouvez des fautes, signalez-les. Je préfère encore qu'on me dise "t'as encore une quinzaine de fautes" que de les laisser là où elles sont. Je les vois très facilement chez les autres mais incapable les voir sur mes écrits. Donc, vous gênez pas !
Désolée encore du retard !
A la semaine prochaine pour un nouveau chapitre ! (et n'oubliez pas le petit bouton bleu ! 0:))
Edit du 20/08/2014 : Chapitre corrigé sous la beta de mon cher Naemos, merci à lui.
