Grandeur et déchéance - Chapitre 2

- Chryséis !, appela Mu avant même d'entrer dans l'infirmerie.

Sa jeune assistante, qui se tenait penchée au dessus de son microscope, en train d'analyser un prélèvement, se redressa vivement. Elle n'eut pas besoin de demander ce qui se passait : en voyant le corps inanimé que portait son « patron » , elle comprit immédiatement l'urgence de la situation et bondit à ses côtés.

- Hémothorax consécutif à plusieurs plaies pénétrantes, dyspnée sévère et état de choc, commença à débiter le chevalier du Bélier d'une voix parfaitement maîtrisée, tout en emmenant son patient vers la petite pièce qui leur servait ordinairement de cabinet. Amenez-moi un plateau de ponction, vite, on n'a pas beaucoup de temps devant nous.

Chryséis obtempéra sans un mot.

Mu allongea précautionneusement Kanon sur le lit d'examen, veillant à surélever le buste puis, saisissant une paire de ciseaux, commença à découper les vestiges de sa tunique pour faciliter la suite des opérations. Pendant tout le chemin depuis le Palais – à pied, il n'avait pas pu utiliser son don de téléportation dont le choc physique aurait été fatal à Kanon– il avait constaté que la respiration du blessé devenait de plus en plus haletante. Il savait à quel genre de blessure s'attendre, puisqu'Athéna, rentrée la veille au Sanctuaire, leur avait fait le récit de la bataille . Personne ici n'ignorait donc plus que Kanon avait expié ses errements en s'interposant pour servir de bouclier à la déesse menacée par le trident de Poséidon.

Il avait donc été le premier surpris de voir que l'ex-général de l'empereur des mers avait survécu. Et, au vu de ses blessures, ce gars-là avait vraiment la vie chevillée au corps !

Le spectacle qu'il découvrit n'était en effet pas beau. Sur la poitrine dénudée s'étalaient trois profondes plaies suintantes de sang frais, disposées diagonalement. Le trident avait transpercé les deux seins en tranchant net plusieurs côtes, et à en juger par l'emplacement de la blessure située la plus à droite, il s'en était fallu d'un cheveu qu'il n'atteignit le cœur. Les veines et artères qui alimentaient les poumons avaient également dû être épargnées, sans quoi Sorrento n'aurait pas eu à se donner la peine d'amener son ancien collègue jusqu'au Sanctuaire ; il n'aurait trouvé qu'un cadavre.

En revanche, les poumons, eux, devaient avoir subi des dégâts très sévères …. Le teint livide de Kanon, presque bleuté, et ses narines pincées ne trompaient pas : cyanose. En d'autres termes, il était en train de se noyer lentement dans son propre sang.

- Je suis prête, dit Chryséis près de lui.

- Parfait. Montez sur la table et installez-vous sur lui, les genoux de chaque côté de ses cuisses. Vous allez le maintenir en position assise, pendant que j'évalue l'hémorragie.

Elle s'exécuta. Ce ne fut guère facile, car elle portait ce jour-là une jupe assez courte qu'elle dut relever pour pouvoir y parvenir, mais le beau chevalier du Bélier était bien trop occupé pour en profiter pour admirer ses jambes. Trop bien élevé aussi, d'ailleurs. Pas comme un certain chevalier du Scorpion qui ne s'en privait pas, lui.

- Ca va comme ça ?

- Parfait. Ne bougez pas.

Mu appliqua sa main sur le dos de Kanon après avoir ramené la masse de ses cheveux par dessus son épaule et ferma les yeux pour mieux se concentrer.

- Rupture des membranes séreuses, mais ça, il fallait s'en douter … Il y a beaucoup de sang qui est passé dans la cavité pleurale, j'ai un bruit à l'inspiration, et un murmure résiculaire très diminué à gauche.

Il déplaça sa main vers l'autre côté.

- A droite aussi.

Mu saisit le poignet de son patient et prit son pouls.

- Son cœur va finir par lâcher si on ne le soulage pas rapidement. Je vais d'abord faire une ponction pour extraire le plus de sang possible et rétablir une oxygénation acceptable, puis je placerai un drain. Continuez à le maintenir dans cette position. Vous n'avez jamais pratiqué de ponction pleurale, je crois ?

- Non.

Il prépara rapidement le matériel nécessaire, avec les gestes efficaces de quelqu'un qui sait parfaitement ce qu'il fait, tout en lui expliquant la technique à suivre.

- Il faut procéder avec une seringue que vous introduisez soit entre le quatrième et le cinquième espace intercostal de la ligne axillaire moyenne, soit entre le deuxième et le troisième espace de la ligne médio-claviculaire. Là, vous voyez ?

Il jugea préférable de ne pas perdre de temps à anesthésier la zone. Bien réalisée, la ponction pleurale était relativement indolore, et de toute manière Kanon, s'il avait été conscient, aurait été bien trop focalisé sur la douleur causée par ses blessures pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Il se contenta de passer un coton imbibé d'alcool sur la peau pour ne pas risquer une infection, et piqua.

****

Chryséis se laissa lourdement choir sur une chaise. Après de longues heures passées à califourchon sur la table de consultation, à maintenir un homme plus grand et plus lourd qu'elle en position assise tandis que Mu prélevait le maximum de sang de ses poumons, elle ne sentait plus son corps, ou plus exactement elle ne savait pas où elle avait le plus mal, percluse de crampes qu'elle était.

- Café ?, lui proposa Mu.

- Oh, avec plaisir. Quelle heure peut-il donc être ?

- Presque sept heures. Le jour ne va pas tarder à se lever.

Mu la laissa quelques instants veiller sur Kanon. Le jeune homme, allongé sur un lit près d'elle, plus blanc que les draps, n'avait pas repris connaissance. Mu l'avait placé sous oxygène, et plusieurs drains plongés dans sa poitrine soulageaient un peu sa respiration rauque.

- Tenez.

Le chevalier du Bélier revint avec un mug fumant, le lui tendit et s'assit près d'elle.

- Merci. Dites-moi, quelles sont ses chances ?, demanda-t-elle à voix basse.

- Vous voulez la vérité ?

Son regard se perdit dans le vague.

- Quasi-nulles, fit-il d'une voix neutre.

Chryséis sentit sa gorge se serrer. Elle avait toujours connu Mu passionné par sa charge de médecin, soignant sans compter son temps petits bobos et maladies graves, réconfortant, rassurant, pansant… et pour la première fois depuis qu'il l'avait engagée pour l'assister au dispensaire du Sanctuaire, elle avait l'impression que le sort de son malade lui était indifférent. Plus que le pronostic, c'était cela qui la peinait. Elle avait le sentiment de s'être trompée sur lui – d'avoir été trompée. La chaleur du mug lui brûlait les paumes.

- Vous avez déterminé son groupe sanguin comme je vous l'ai demandé ?, demanda Mu après un moment .

- Oui, AB, pourquoi ?

- Je vais devoir lui faire une transfusion. Il a perdu pas mal de sang et va continuer à en perdre encore. On va prendre le mien.

- Le vôtre ?

- Oui, peu importe si je suis du groupe A, puisque Kanon est receveur universel. Il peut donc accepter mon sang sans problème.

- Je sais tout ça, la comptabilité des groupes sanguins est l'une des premières choses que vous m'ayez enseignée quand vous m'avez prise comme assistante. Je veux dire : pourquoi vous, et pas quelqu'un d'autre ?

- Il est préférable que ce soit le sang d'un chevalier d'or, ce sera plus efficace. Et je doute que les volontaires se bousculent au portillon, voyez-vous ?, fit-il avec une petite moue. Je suis à jeun, vous me piquez ou je le fais moi-même ?

A suivre ....