Chapitre 2

Océan Atlantique Nord

Quatorze ans plus tard

Les rayons du soleil qui passaient par le hublot frappèrent William en plein visage. Il posa une main sur ses yeux qu'il avait du mal à ouvrir à cause de la vive lumière. Quelques secondes lui suffirent cependant pour se lever et aller chercher ses vêtements, ainsi que ses armes qu'il ne quittait pour ainsi dire jamais.

Avant de sortir rejoindre son équipage, William se remémora son cauchemar, celui qui était récurant depuis cette nuit où tant de vies avaient été détruites. Rose... Edward... Des gens tellement biens, des parents aimants, qui avaient eu une fin atroce. Il savait ce qui était arrivé à la mère d'Alan et d'Anna mais s'était toujours gardé de le leur dire. Ils avaient assez souffert.

Se gratifiant d'une bonne claque pour bien se réveiller, William monta sur le pont où ses hommes étaient déjà au travail. Tous ceux qu'il croisa le saluèrent et il prit soin de répondre à chacun. Il trouva son second, James Obson, à la barre, maintenant le cap à la perfection.

- Monsieur Obson ? appela-t-il en se dirigeant vers lui.

- Bonjour, capitaine !

- Bonjour. Tout se passe bien ?

- Très bien, capitaine.

William inspira à plein poumon l'air iodé et se sentit revigoré.

Quant il avait pris les enfants avec lui sur le navire qui avait appartenu aux meurtriers de leurs parents, William avait très vite repris ses anciennes habitudes de pirate. Il n'avait pas su, sur le moment, s'il avait dû s'en réjouir. Il avait justement quitté ce monde pour espérer une vie plus rangée, fatigué de fuir et de tuer sans cesse.

Quand Mr Johnson lui avait proposé du travail à lui qui errait sans but dans les villes, William, lui, avait insisté pour lui parler de son passé. Son passé de pirate et de Maître Assassin. Si au début Mr Johnson avait émis quelques réticences à son sujet, William lui avait juré, afin de le rassurer, qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger sa famille – et particulièrement les enfants. Et avant la tuerie lors de l'anniversaire de Mrs Johnson, l'ancien Assassin avait eu plus d'une fois l'occasion de montrer son dévouement envers la famille.

William jeta un regard circulaire sur le pont. Deux personnes manquaient à l'appel.

- Avez-vous vu les enfants, monsieur Obson ?

- Ils sont là-haut, capitaine.

William suivit des yeux le doigt que pointait son second vers la proue du navire. Il aurait dû s'y attendre. Anna et Alan se trouvaient, comme souvent, sur le mât de beaupré.

Anna s'était mise à califourchon dessus, complètement penchée en avant, le menton sur les mains jointes. Alan se trouvait derrière elle, debout en bon équilibre, une main agrippée à une corde du faux-foc, la voile le protégeant du soleil. Eux aussi portaient épées et armes à feu.

Tous deux avaient changés sur plusieurs aspects depuis tout ce temps. Alan était devenu un charmant jeune homme à la peau toujours aussi pâle, ses cheveux châtains foncés faisant ressortir ses yeux bleus. Il était relativement mince et plus petit que William de quelques centimètres. Anna, elle, avait une teinte de cheveux plus claire que son jeune frère et la peau un peu plus mâte. Au niveau de la carrure, elle était restée assez ronde – même si sa vie mouvementée la maintenait dans une condition physique correcte.

Quant à leurs tempéraments, là aussi, ils étaient différents. Anna était renfermée et distante avec les inconnus, alors qu'Alan, lui, était vite à l'aise avec tout le monde et n'importe qui. L'aînée était impulsive, sauf avec son frère qui savait la canaliser et calmer le jeu avec sang-froid quand les ennuis le concernaient. Même s'il les avait élevés, William était toujours surpris de voir la complicité qu'il y avait entre le frère et la sœur, qui avait gardé cette habitude de le protéger de son mieux. Elle avait eu du mal à lâcher la bride afin de laisser Alan se débrouiller. William avait dû l'aider à propos de ça, des mois durant, quand il estima que le plus jeune de la fratrie fut en âge de se débrouiller, deux ans plus tôt.

William salua les deux jeunes gens qui lui répondirent en chœur.

- Tout va bien, les enfants ?

- Père, nous ne sommes plus des enfants, protesta Alan sans se retourner.

- Alan, coupa Anna d'une voix ferme, les yeux elle aussi rivés sur l'horizon.

- J'aimerais vous parler, dès que vous serez... disponibles, termina William, avec un sourire.

Il y avait plusieurs jours que l'équipage écumait l'océan sans trouver un quelconque divertissement. Mais ils ne chaumaient pas pour autant : il fallait nourrir tout ce petit monde, et tenir le bateau en bon état était capital.

- Nous parler de quoi ? s'enquit Anna en pivotant le buste vers William.

- Je vous le dirai plus tard.

William s'en fut à peine retourné qu'Anna se redressa vivement, passa devant son jeune frère qui lui chatouilla les côtes, manquant de la faire tomber – ce à quoi elle répondit par un sourire, un sourcil levé – et courut rejoindre le capitaine, avec une grande agilité.

- Vous vouliez nous parler de quoi ?

- Je préfèrerais que ton frère soit avec nous.

Mais Anna le pressa. Têtue comme elle était, William savait qu'elle ne cèderait pas. Il insista cependant. Anna siffla assez fort pour qu'Alan, qui ne se trouvait qu'à quelques mètres, puisse l'entendre. Il rappliqua aussitôt et tous les trois descendirent dans la chambre de William.

- Alors ? relança Anna.

William chercha ses mots avec précaution. Il regardait tour à tour le frère et la sœur, appréhendant par avance leur réaction.

- Je voulais vous demander quels étaient vos projets pour l'avenir.

- Que voulez-vous dire ?

- Eh bien... Je sais que je vous ai élevés d'une certaine manière, mais vous n'avez pas oublié que cette vie n'est, à l'origine, pas la vôtre.

Alan jeta un regard perplexe à sa sœur qui avait peur d'avoir compris où voulait en venir William qui reprit :

- Je pense qu'il serait temps que vous pensiez à votre propre vie.

- Mais, père, notre vie est la vôtre, protesta Alan. Nous sommes des pirates et des Assassins, comme vous. Vous nous avez élevés dans ce but.

William était plus inquiet du silence d'Anna que de la défense de son frère. Ça n'était jamais bon signe. Aussi, il lui demanda ce qu'elle pensait.

- Que voulez-vous que j'en pense ? J'attends seulement de savoir pourquoi nous dire tout cela.

- Avant que je n'aille plus loin, sachez que je ne pense qu'à votre bien depuis toujours.

Alan hocha la tête, conciliant. Anna, elle, eut un petit rire ironique qui voulait en dire long. William n'en tint pas compte.

- C'est pour cette raison que j'aimerais que vous réfléchissiez à ce que vous voulez faire de votre vie. En particulier toi, Anna. Tu es l'aînée.

- Je veux bien y réfléchir. Ceci dit, il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi nous avoir appris le maniement de toutes sortes d'armes, ainsi que l'art de se déplacer rapidement et furtivement, si vous aviez, comme projet, de vous séparer de nous un jour ou l'autre ?

Le ton d'Anna s'était fait cassant et William se sentit blessé.

- Je ne te permets pas de me parler ainsi, dit-il en haussant le ton. Je suis ton père, Anna. Tu sais que je t'aime autant que ton frère. Et pour te répondre, si je vous ai appris tout ce que je sais, c'était pour que vous puissiez vous défendre et prendre soin de vous. Et vous serez d'accord avec moi pour dire que cet enseignement vous a plus d'une fois servi.

- Alors pourquoi nous parler de tout cela ?

- J'aimerais que vous pensiez à l'avenir, c'est tout. Que vous pensiez à ce que vous voulez faire de vos vies, ensemble ou séparément. J'aimerais ne jamais vous quitter, croyez-moi, mais il est temps que vous pensiez à vous.

Alan sembla capituler mais sa sœur savait qu'il n'en pensait pas moins qu'elle. Toutefois, il promit de réfléchir à tout ce qui venait d'être dit et demanda la permission de se retirer – permission qui lui fut accordée. Anna, elle resta encore un peu.

- Pourquoi nous parler de tout ça, père ? Vous ne voulez plus de nous ?

- Anna...

William lui saisit tendrement les mains et l'invita à s'assoir près de lui sur le lit parfaitement arrangé.

- Je vous l'ai dit : j'aimerais que vous restiez avec moi. Sincèrement. Mais, je peux t'en parler maintenant que nous ne sommes que tous les deux, tu es devenue une femme, et à ton âge, il est naturel de vouloir plus qu'une vie de piraterie, comme par exemple te marier, fonder une famille...

- Mais je suis très bien ainsi.

- Tu n'as jamais eu envie de te fixer, de porter de belles toilettes, aller à des bals ?

- Porter des robes ? Père, la dernière fois que j'en ai porté une c'était...

Anna baissa les yeux. Sa voix s'était mise à trembler. La jeune femme inspira un bon coup avant de reprendre :

- Je me sens très bien vêtue de pantalons et de bottes.

- Je n'en doute pas. Mais promets-moi d'y réfléchir, d'accord ?

Avant qu'Anna ne puisse répondre, de l'agitation de fit entendre sur le pont et le père et la fille sentirent le bateau virer à bâbord. Des coups de feu retentirent. Anna se redressa d'un bond tout en dégainant le pistolet que William lui avait offert quelques semaines auparavant. Avant de remonter, elle se tourna vers lui, qui s'était également redressé, pour lui faire savoir qu'à moins que quelque chose puisse la convaincre du contraire, tout était réfléchi.

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