Anthales : la logique de Sarek va sans doute souffrir encore un peu, mais c'est pour son bien ! ^^ Merci pour la review =D

Voici le chapitre 2 de Jeu courtois, où il est question de manières de lier la conversation, de sciences sociales et d'une étrange rumeur... ^^


S'il y avait une chose dans laquelle Sarek n'excellait vraiment pas, c'était l'art de parler pour ne rien dire, en d'autres termes, de discuter relativement informellement avec des humains – plus largement, avec des non-vulcains. Et s'il y avait une chose qu'il avait négligé d'étudier, c'était l'art d'entamer une conversation avec une jeune femme dans un contexte informel. Il fallait bien reconnaître que le risque de se retrouver dans cette situation était, pour l'ambassadeur qu'il était, assez faible… du moins, en théorie. Mais entre la théorie et la pratique…

Plus le temps passait, plus Sarek ressentait le besoin – nécessairement logique, comme celui de manger, de boire ou de respirer – d'aborder la Lectrice. Il lui fallait comprendre pourquoi exactement il la retrouvait sans cesse sur son chemin. Il lui fallait abolir le hasard. Suivant les préceptes de la logique et de la science, il avait commencé par sortir une bibliographie intitulée Sociologie terrienne, puis commencé à compulser les articles qui lui tombaient sous les yeux sur l'art de la conversation entre humains, le comportement social des jeunes humaines, les passe-temps des jeunes (moins de trente années terrestres) dans les villes, etc., etc., mais n'avait rien trouvé de probant sur le sujet qui l'intéressait. Au fond, ce n'était pas si dramatique : il aurait l'occasion d'apporter une contribution dans le domaine.

Les livres ne suffisant pas, Sarek se risqua – avec d'infinies précautions – à en parler avec ses collègues humains. Autant essayer de prendre ses informations à la source. Mais à la question : « Comment commenceriez-vous une conversation informelle avec une jeune personne ? », la réponse avait toujours été : « En lui adressant la parole. C'est logique. Vous n'y aviez pas pensé, Sarek ? » Et, toute attitude rationnelle mise à part, il avait l'impression que son interlocuteur se payait vraiment sa tête. Aussi répondait-il qu'il y avait songé et qu'en effet, c'était logique, mais qu'il se demandait s'il existait un protocole particulier, ou si le protocole vulcain convenait. On lui répondait que « bonjour » suffisait souvent. Et, comme les humains n'étaient pas les êtres les plus discrets et que la question de Sarek n'était pas des plus anodines, on commença à murmurer d'étranges choses concernant un ambassadeur frigide déjà père d'un enfant et une mystérieuse jeune femme. Quand on lui en parlait, il haussait les épaules : ridicule. Sa question n'avait d'autre but que la connaissance scientifique. On lui souriait en retour, et il ne savait pas vraiment comment prendre ce sourire. Les humains étaient vraiment plus intéressants qu'il ne l'aurait pensé…

Les deux méthodes précédentes n'ayant apporté que des résultats médiocres – pour ne pas dire piteux – à sa recherche, Sarek jugea que la méthode empirique, aussi peu logique soit-elle, méritait un essai dans ce cas précis. Aussi passa-t-il quelques heures chaque jour à flâner dans les rues de San Francisco et à écouter discrètement (l'ouïe vulcaine avait ses avantages) les manières dont de jeunes gens abordaient de jeunes demoiselles, puis à recenser ces techniques. Il finit par dégager trois modèles : le premier était d'une effarante grossièreté et d'une parfaite inefficacité, d'autant plus qu'il s'appliquait à des êtres humains d'une classe sociale différente de celle de la Lectrice le second ne semblait fonctionner qu'avec des gens qui se connaissaient, mais semblait avoir un certain intérêt le troisième… mieux valait ne pas en parler, il impliquait trop d'alcool et de bruit. Aucun des trois ne semblait convenir à sa situation actuelle. Peut-être n'avait-il pas examiné les bons spécimens. Peut-être sa situation était-elle relativement rare. Ou difficilement observable. Les hypothèses ne manquaient pas. Mais le problème, lui, subsistait.

Sarek en vint néanmoins à d'intéressantes et logiques conclusions. L'une d'entre elles était qu'il aurait beau consulter les livres ou observer les autres, il ne serait jamais dans la situation nécessaire à l'établissement d'un contexte, c'est-à-dire à proximité de la Lectrice. Il résolut de commencer par là. Résoudre le problème petit à petit, morceau par morceau, plutôt que tenter de le résoudre d'un seul coup. Le seul endroit où il était quasiment sûr de retrouver la lectrice à peu près chaque soir était le banc du parc. Il s'y rendit, erra entre les arbres. Elle n'était pas encore là. Elle n'allait pas tarder. Il la vit s'approcher dans l'allée, s'asseoir sur le banc. Il flâna encore un peu, la rejoignit, s'assit à l'autre bout du banc. Elle leva les yeux de son livre (Contes d'Hoffmann) et lui adressa un aimable « bonsoir ! », auquel il répondit par un « mademoiselle » un peu froid. Pour se donner contenance, il sortit son PADD et lut quelques lignes. Plus exactement, cinquante-trois fois le même paragraphe. Le silence ne semblait pas peser à la Lectrice, absorbée dans son vieux livre. Il n'aurait pas dû lui peser non plus, mais c'était le cas. Pour la première fois de sa vie, Sarek ne savait pas quoi dire.

Lorsqu'enfin il lui vint une idée, Sarek constata avec stupeur que… la Lectrice n'était plus seule. Trois femmes de son âge l'avaient rejointe et entretenaient avec elle une discussion animée. Il regarda à nouveau son PADD, se demandant comment il avait pu faire pour ne pas remarquer plus tôt cette arrivée. Celle des trois amies qui avait la voix la plus aiguë lança joyeusement : « Allez, 'Manda, ramène ! On va finir par déranger Monsieur ! ». La Lectrice lui répondait, d'un ton plus posé et plus grave : « Tu as raison, Missy. Allons-y. » Une vibration du banc lui indiqua qu'elle se levait, puis il entendit le bruit de leurs pas qui s'éloignaient. Il lut encore trois fois son paragraphe, sans rien en retenir. Il n'arrivait même pas à admettre que cette première tentative de nouer contact avec la Lectrice se soit soldé par un si cuisant échec.

Pas vraiment un échec, songea-t-il soudain. Elle s'appelle Manda. Sans doute un surnom, ou un diminutif : les humains ne s'appellent à peu près jamais par leur véritable prénom en contexte informel, s'appellent souvent par leur nom en contexte formel. Elle s'appelle Manda…

Sarek retourna dans le logement qui lui avait été attribué. Et pour mettre fin au « Manda » qui rôdait dans ses pensées, il se livra à la méditation.