Description : UA, three-shots, school-fic, Sasunaru. Sakura décide de rompre avec Naruto pour tenter sa chance avec un nouvel élève : Sasuke Uchiha. Abattu, Naruto finit par rejeter sa tristesse pour se contenter de la colère, bien plus facile à supporter. Celle-ci prend naturellement pour objet Sasuke et se transforme rapidement en une véritable obsession.

Disclaimer : Naruto appartient à Masashi Kishimoto. Je ne tire aucun profit pécuniaire de cette fanfiction.

Mot de l'auteur : Bonjour à tous ! La première chose que j'ai à vous dire est que je suis sincèrement désolée du retard qui a été pris dans la publication. Disons qu'Au sommet de la montagne a retenu mon attention et que ce chapitre a été très difficile à écrire, je ne saurais dire pourquoi. J'avais dans l'idée que je pourrais profiter de la semaine de la rentrée pour me ménager du temps – ce qui n'avait pas été tellement possible durant les vacances puisque j'ai eu la mauvaise idée de travailler. Et quelle rentrée ! Je n'ai jamais connu une semaine aussi ignoble. A croire que tout se concentre en un point quand il ne le faut surtout pas.

Ce retard est donc avant tout un souci d'organisation de ma part : j'aurais dû prendre en compte que de tels imprévus étaient possibles. Mais je préfère voir le côté positif de la chose et me dire que c'était sans doute nécessaire pour que je ne me fasse plus avoir par la suite. Et que le troisième chapitre sorte bien à la date prévue !

Après cela, je tiens à tous vous remercier de l'accueil chaleureux que vous avez fait à cette histoire sur les différents sites de publication. Merci à vous de la compréhension que vous avez su témoigner lorsque j'ai annoncé le retard de la publication. Merci de vos compliments, de vos encouragements, de vos retours. Ça me touche beaucoup et j'espère que ce chapitre saura vous plaire tout autant – surtout quand Naruto y devient un peu plus amical. Mais je ne dis rien de plus et vous laisse à votre lecture.

Amicalement,

Désespérine


QU'EST-CE QU'IL A DE SI EXTRAORDINAIRE, CE TYPE ?

Deuxième phase – Novembre


Deux mois plus tôt

Naruto courait à en perdre haleine. Il était rentré seulement la veille au soir de son mois de vacances – passé avec son tuteur, Jiraya, au pays des ombres – et il avait eu grande difficulté à se lever ce matin-là.

Et pourtant, s'il y avait bien un jour important où il ne pouvait pas se permettre d'être en retard, c'était la rentrée de septembre : c'était toujours l'occasion de raconter aux autres élèves ce qu'on avait fait durant un mois, de leur demander en retour ce qu'eux-mêmes avaient connu, de remettre ses devoirs de vacances – qu'il avait terminés dans la voiture en rentrant chez lui à force de les remettre à plus tard. C'était l'occasion de retrouver Kiba, Choji, Shikamaru, de reprendre ses marques au lycée, d'embrasser à nouveau Sakura, sa petite-amie. De faire bonne impression au premier professeur qu'ils avaient ce matin-là : Kakashi Hatake.

Mais tout cela partit en fumée ; la sonnerie retentit au moment où il tournait dans le couloir où se trouvait sa salle de classe. Il se jeta sur l'entrée, pria pour qu'une fois de plus le professeur fût en retard. Il saisit la poignée et s'y retint pour s'empêcher de tomber. Puis il prit le temps de calmer sa respiration et, d'un air décidé, fit bruyamment coulisser la porte.

« Désolé, professeur, je… »

Il leva les yeux. Et se figea sur place.

Tous ses camarades étaient là et le délégué venait, semblait-il, de se lever pour leur demander de saluer. Le professeur Hatake était debout derrière son bureau, les mains posées à plat sur ses notes, prêt à prendre la parole. Et sur l'estrade, à côté de lui, un jeune garçon se tenait coi.

Naruto ne l'avait jamais vu et il se demanda comment il avait pu le manquer car la première idée qui lui vint fut qu'il était tout simplement magnifique.

Il était grand, peut-être à peine plus que lui, fin et l'uniforme du lycée de Konoha lui seyait parfaitement : qu'il s'agît du pantalon bleu marine qui épousait la forme de ses jambes, de la veste de même teinte qui laissait deviner ses épaules larges, du col de la chemise blanche qui, légèrement entrouvert, donnait presque vue sur la naissance de ses clavicules ou de la cravate lâche qui disparaissait sous la jaquette. Il avait un sac noir en bandoulière qui reposait sur sa hanche, maintenu en place par des doigts blancs. Il respirait la prestance dans sa simple tenue : une main dans la poche, presque nonchalant, et pourtant droit.

Mais son visage, surtout, finit d'attirer son attention : peau pâle, lèvres minces, nez droit, des cheveux noirs mi-longs désordonnés qui retombaient sur son front, ses tempes et qui, rebelles, formaient de nombreux épis à l'arrière de sa tête. Et ses yeux noirs, posés sur lui, le happèrent tout à fait.

Il fut surpris de n'y trouver pourtant que du vide.

Le professeur Hatake se racla la gorge et le rappela à l'ordre :

« Monsieur Uzumaki, c'était juste ! Mais puisqu'il s'agit de la rentrée, dépêchez-vous de regagner votre place. »

Naruto cligna des yeux. Puis il s'agita.

« Heu… oui, merci. »

Ses joues le chauffèrent et, après avoir jeté un dernier coup d'œil à l'étrange garçon, il rejoignit son allée, salua de la tête ses trois amis, assis dans le fond, et prit place derrière Hinata Hyuuga.

Le délégué, enfin, put parler, demanda à la classe de saluer. Quand tout le monde fut rassis, le professeur se tourna vers le nouveau venu.

« Jeunes gens, dit-il, je vous présente Sasuke Uchiha. Il vient d'Oto et sera, à partir d'aujourd'hui, dans votre classe. »

Quelques murmures s'élevèrent et Naruto ne put s'empêcher de se tourner vers Kiba pour souffler :

« Ils font des transferts en milieu d'année, maintenant ? »

Son ami lui répondit par un haussement d'épaules. Et quand Naruto revint au garçon – à Sasuke, c'était ça ? -, il ne put s'empêcher de se demander pour quelle raison il était transféré si tard. Et puis il le regardait, plus il ne pouvait se retenir de se le dire : il avait l'air si seul. Et c'était bien suffisant pour que Naruto eût envie d'aller le voir.

« Sasuke, reprit Kakashi, veux-tu te présenter aux autres, s'il-te-plaît ? »

L'interpellé acquiesça à peine puis, tout aussi nonchalant, dit d'une voix grave :

« Bonjour. Je m'appelle Sasuke Uchiha, j'ai dix-huit ans, je viens d'Oto et j'intègre cette semaine le club de judo. »

Il les toisa d'un regard toujours aussi désespérément morne. Quelques filles gloussèrent. Naruto le remarqua aussitôt et ne put s'empêcher de se renfrogner, jaloux.

C'est bon, ça va. Il a rien d'extraordinaire, ce type, songea-t-il.

C'était certes de la mauvaise foi puisque lui-même ne pouvait s'empêcher de s'intéresser à cet étrange nouvel élève. Mais sa présentation des plus brèves en laissa surpris plus d'un. Et sans un autre mot, après que le professeur l'en eut autorisé, il prit place au bureau qui avait toujours été laissé vide devant Hinata, à deux rangs de Naruto – le pupitre, de façon tout à fait inexplicable, grinçait et personne n'avait plus envie d'attirer une quelconque attention à cause de cela. Mais lorsque Sasuke s'y assit, aucun son ne se produisit et tout le monde dut bien en conclure que le concierge avait enfin décidé de le réparer.

Quitter des yeux Sasuke, Naruto n'en fut pas capable tout au long de la journée. Il l'observa de loin, avec toujours cette terrible envie d'aller lui parler. Mais il ne fut pas le seul à vouloir tenter sa chance et, jusqu'au soir et par la suite, nombreuses furent les personnes qui tentèrent de l'aborder. Et qu'implacablement, Sasuke envoya promener.

Bientôt, la jalousie de le voir si populaire, la peur d'être lui-même rejeté le retinrent d'aller le voir. Il préféra se dire qu'il n'en valait pas la peine. Et au cours du mois, il se força à l'oublier. Sasuke n'était plus personne et c'était peut-être mieux comme ça.


Novembre était bien commencé. Ce lundi-là, nous étions le 4. Le temps avait encore fraîchi, la pluie tombait sans discontinuer depuis jeudi soir et Konoha était comme prise d'une terrible mélancolie. Naruto, maussade depuis sa dernière entrevue avec Sasuke, poussa mollement les grilles du portail du lycée. Il avait un peu de retard, bien qu'il fût très en avance sur ses camarades, mais il n'en avait cure. A quoi bon y aller puisque Sasuke ne serait pas là ?

Le vendredi, il avait espéré que Sasuke revînt pour pouvoir lui parler. Que lui dire, il l'ignorait. Mais il était certain d'une chose : ils avaient besoin, ensemble, de démêler toute cette histoire. Or Sasuke n'était pas venu de la journée. Les professeurs en avaient paru surpris et une terrible phrase avait fait écho dans l'esprit de Naruto :

Et après ça, on a : absentéisme en cours, non remise de devoirs, dégradation de matériel scolaire, injures et coups envers les autres élèves, insolence et menaces pour les profs…

Etait-ce à cause de lui que Sasuke n'était pas venu ? Il l'avait clairement accusé de vouloir faire de sa vie un enfer et lui avait assuré qu'il en avait désormais les moyens. Mais Naruto n'avait pas vraiment compris pourquoi.

Ce qu'il savait en revanche, c'était que ce qu'il avait appris changeait considérablement la donne : Sasuke n'aimait pas les filles et il n'avait donc pas pu séduire Sakura puisqu'il n'en tirait aucun profit. Bien sûr, le temps passant, il aurait dû se rendre compte de la stupidité de son raisonnement ; et pourtant, cela avait été confortable de rejeter la faute sur Sasuke, de lui inventer un crime. Car cela l'empêchait d'en vouloir plutôt à Sakura, de s'en vouloir à lui, de chercher au sein de leur couple la raison de sa déchéance.

Il avait passé le week-end entier enfermé chez lui à tout remettre en question. Il avait fait du mois d'octobre de Sasuke un carnage – et pourquoi ? pour le punir d'avoir fait voler en éclats son couple. Mais d'intention de cela, il n'y avait plus. L'équation n'était plus bonne ; le résultat, nul. Et il savait à présent que tout cela n'avait servi à rien à part à le rendre détestable à Sasuke.

La moindre des choses, dorénavant, c'était de présenter ses excuses. Mais comment faire si Sasuke n'était pas là ?

Son expression fut plus terne encore à cette pensée et ce fut avec une lenteur pleine d'amertume qu'il ôta ses chaussures trempées pour mettre celles d'intérieur, qu'il remonta les escaliers, tourna dans son couloir. Mais lorsqu'il fut à proximité de sa salle de classe, il avisa la porte ouverte, les quelques bruits qui venaient de l'intérieur. Son cœur s'emballa aussitôt et, fébrile, il s'y précipita.

Le prénom de « Sasuke » sur les lèvres, il entra en trombe. Et son regard ne sut pas immédiatement où se poser. Ce fut alors qu'il vit Homura Mitokado debout sur le bureau des professeurs, en train de changer la lampe qui se trouvait hissée au-dessus du tableau. Il se tourna vers lui.

« Ah, c'est toi, se contenta-t-il de dire en guise de salut. »

Puis il reprit sa tâche sans plus de cérémonie.

Naruto, quant à lui, sentit la déception s'abattre sur lui et se mordit la lèvre.

La moindre des choses, dorénavant, c'était de présenter ses excuses. Mais comment faire si Sasuke n'était pas là ?

Il fut difficile de se mouvoir, de rejoindre son bureau pour y poser son sac – il le laissa plutôt tomber, tant il se sentait abattu. Puis il leva la tête vers le bureau de l'Uchiha. Et de nouveau, l'excitation se répandit dans ses veines.

Le sac noir en bandoulière était là. Et cela ne voulait dire qu'une chose. Il se tourna vers Monsieur Mitokado.

« Sasuke est là ? »

Le vieux concierge maugréa quelque chose d'incompréhensible, finit de fixer l'ampoule, descendit du bureau.

« Hein ? De quoi ? Bien sûr qu'il est là ! Des abrutis, ces gosses, décidément… »

Naruto n'avait pas écouté la suite et il se dégagea bien vite de son bureau pour gagner l'allée qui séparait sa colonne de celle d'à côté.

« C'est bon, je l'ai trouvé. »

Naruto sursauta, se tourna vers l'entrée. Ses yeux bleus tombèrent sur ceux, noirs, tout aussi surpris que les siens. Sasuke était là, dans l'embrasure, et tendait un large tournevis, sans doute tombé de sa caisse, à Monsieur Mitokado qui s'en empara avant de reprendre ses affaires. Il les regarda à peine quand il leur dit :

« Et pas de bêtises, vous deux, hein ! »

Puis il poussa Sasuke pour passer et s'en fut dans les couloirs en marmonnant continuellement de viles remarques sur les adolescents.

Dans la salle, les deux jeunes continuaient de se fixer. Et Naruto ne remarqua qu'alors la large entaille qui serpentait de son front à sa tempe près de son arcade gauche et l'hématome qu'il y avait à sa pommette droite.

Sasuke fut le premier à détourner la tête, après que son visage se fut froissé de froideur. Il regagna sa place pour ouvrir son sac et en sortir ses cahiers. Naruto le regarda faire, presque intimidé de le voir finalement si proche de lui. Il se racla la gorge, mal à l'aise, baissa la tête pour fixer ses chaussures et, de temps à autre, jeter tout de même quelques coups d'œil à son camarade de classe. Puis il fut secoué d'un petit rire nerveux, se gratta la tête.

« T'es finalement revenu, finit-il par dire. »

Sasuke, surpris, arrêta tout mouvement. Puis haussa les épaules et posa son sac à côté de sa chaise.

« Apparemment, répondit-il d'un ton claquant. »

Naruto en frissonna, conscient que cela ne serait pas aussi simple, après ce qu'il s'était passé, de gagner la confiance de Sasuke. Mais il fallait essayer et son visage prit un air déterminé.

« C'est à cause de moi que tu n'es pas venu vendredi ? »

Sasuke eut un reniflement dédaigneux.

« Prends pas tes rêves pour des réalités. Ce n'est pas parce que tu as de quoi m'attaquer que je vais m'enterrer quelque part. »

Ses yeux noirs se dardèrent sur lui, décidés. Et l'estafilade ne lui parut que plus vilaine encore. De quoi était-ce l'œuvre ? D'un couteau ?

« C'est à cause de ça alors ? demanda-t-il doucement en désignant la blessure. »

Sasuke fronça les sourcils et ses yeux se perdirent dans le vague tandis qu'il portait une main à la plaie.

« On peut dire ça, répondit-il après un temps.

-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

Sasuke leva des yeux méfiants vers lui mais, avisant le visage sincèrement interrogateur de Naruto, il abdiqua et consentit à satisfaire sa curiosité.

« Une bande d'abrutis que j'ai croisée et sur laquelle j'ai passé mes nerfs. »

Naruto fronça les sourcils.

« Quand tu as quitté le lycée ? »

Sasuke eut un sourire amer.

« Si tu veux tout savoir, c'est la pluie qui tombait ce soir-là qui m'a empêché de venir. J'ai bêtement attrapé la crève, expliqua-t-il sur un ton sarcastique. »

Naruto, désarmé face à tant de froideur, ne sut comment se rapprocher de lui. Et s'il était rassuré par le fait de ne pas être ce qui avait poussé Sasuke à l'absentéisme, il était tout aussi inquiet de savoir qu'il pouvait, par colère, se lancer dans de telles intrigues et récolter une pareille cicatrice.

« Mais… ta blessure, elle n'est pas grave ? »

Sasuke haussa simplement les épaules et continua d'installer ses affaires, allant jusqu'à soulever le haut de son bureau pour y poser ses cahiers et les trier. Puis Naruto le vit quitter son bureau pour monter sur l'estrade et s'assurer, distraitement, que tout était en place, qu'il restait de la craie et des éponges. Il frissonna.

« Ecoute… J'ai bien réfléchi à tout ce qu'il s'est passé ce week-end et je reconnais que j'ai eu tort. »

Sasuke s'arrêta mais resta dos à lui. Naruto prit une profonde inspiration puis poursuivit :

« J'étais complètement pris par ma rupture, j'avais mal, j'étais pas clair et c'était tellement plus facile de dire que tu étais coupable de tout ça, que c'était ta faute, que je pouvais te détester plutôt que d'en vouloir à Sakura ou de m'en vouloir à moi et je… j'ai fait n'importe quoi. »

Il laissa passer un temps avant de reprendre :

« J'aurais pu me rendre compte que tout ça n'avait pas de sens et que je m'entêtais pour rien mais… y'avait pas moyen, je pouvais juste pas. Et puis tu m'as balancé ça et j'ai compris que j'avais fait de la merde et je… »

Une nouvelle inspiration et il termina :

« Je suis désolé pour tout ça. »

Il leva des yeux pleins d'espoir vers la silhouette de Sasuke. Et comme celui-ci ne répondait pas ni ne bougeait, il fit un pas en avant et commença à s'agiter tout en disant :

« Sincèrement, Sasuke ! Maintenant que je sais que tu… heu… ne t'intéresses pas aux filles, je sais que voilà, t'as pas pu chercher à séduire Sakura et… bon, on va mettre ça de côté. Ce que je veux dire, c'est que j'ai plus aucune raison de t'en vouloir ou de chercher à te faire chier alors bon… Enfin, voilà, je veux juste que tu saches que je le dirai à personne. Tu sais, pour ton secret. En fait, je sais même pas pourquoi t'as peur à ce point que les autres le sachent. »

Sasuke se retourna alors brusquement vers lui et, après l'avoir toisé, quitta l'estrade pour le rejoindre dans l'allée et se planter devant lui.

« T'en n'as pas la moindre idée, t'es sûr ? demanda-t-il. »

Naruto fit les yeux ronds et répondit en secouant la tête :

« Ben… pas vraiment, non. »

Les lèvres de Sasuke se tordirent en un rictus colérique.

« Tu crois que c'est facile, peut-être ? D'arriver comme ça et de balancer à tout le monde : « Hé, salut ! J'aime les mecs ! On boit un verre, ce soir ? » Sois logique, Naruto. Tu crois que tes amis réagiraient comment s'ils le savaient ? »

Naruto fronça les sourcils, peu sûr de savoir où voulait en venir Sasuke. Selon lui, ils seraient sûrement très surpris mais par la suite, il ne saurait dire ce qu'ils penseraient. Rien de tout cela n'était encore arrivé dans son entourage.

« Ben… commença-t-il.

-Moi, je vais te le dire, le coupa Sasuke. Ils seraient dégoûtés. Tout simplement. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'être gay, c'est être déviant. On s'imagine que ça se transmet comme une grippe, que si on t'approche, tu le deviens aussi, que tu vas soudainement t'intéresser à tous les gars qui vont passer, que tu va vouloir leur faire le cul, qu'ils vont perdre toute virilité s'ils en viennent à coucher avec toi. »

Naruto était bouche bée face à Sasuke. Sasuke et ses poings crispés. Sasuke et ses épaules tendues. Sasuke et son ton froid. Sasuke et ses yeux. Sasuke et la douleur qui s'y reflétait. Sasuke et sa solitude. Encore et toujours.

Et comme il laissait son regard balayer son visage, il se reprit. Ses pupilles se rétrécirent, sa respiration se calma et face à la peine mêlée de rage de son camarade de classe, il choisit de se montrer décidé et répondit :

« Moi, je m'en fiche, que tu sois gay. »

Sasuke n'aurait jamais pu s'attendre à ce retour des choses. Aussi eut-il un imperceptible mouvement de recul et perdit-il de sa superbe.

« Je ne te fais pas peur ? »

Naruto se permit un petit rire.

« Bien sûr que non ! Pourquoi je devrais ? »

Sasuke fronça les sourcils.

« Parce que je pourrais m'intéresser à toi et vouloir te faire virer ta cuti, tiens ! »

La remarque tenait plus de la plaisanterie – même si le ton et l'intention n'y étaient pas. Aussi Naruto croisa-t-il les bras, amusé, et dit-il :

« Comme si j'étais ton genre ! Si c'était le cas, laisse-moi te dire que ta technique de drague est à revoir. »

Soufflé, Sasuke ne réagit pas immédiatement. Puis le soulagement le gagna et il eut un petit sourire au coin des lèvres.

« C'est pas faux, répondit-il. »

C'était comme s'ils étaient quittes. Naruto lui avait présenté ses excuses. Naruto avait enfin compris l'imbécilité de son raisonnement. Naruto n'avait plus de raison de lui nuire. Tout allait pour le mieux.

« Bon… Je… vais aller chercher une craie pour le tableau, conclut-il en se détournant de l'autre. »

Mais celui-ci lui attrapa le bras.

« Attends ! »

Curieux, Sasuke se tourna vers lui.

« Quoi ? »

Naruto, les yeux étincelants de résolution, un air très sérieux sur le visage, lui dit :

« Maintenant qu'on est plus ennemis, il faut que je me rattrape. »

Sasuke haussa un sourcil.

« Que tu te rattrapes ? C'est-à-dire ?

-Je vais devenir ton ami ! »

Ahuri, Sasuke se tourna pleinement vers lui.

« Pardon ? demanda-t-il, peu certain d'avoir bien entendu. »

Mais Naruto n'avait l'air ni de plaisanter ni d'hésiter.

« Au fond, expliqua-t-il, on a rien à reprocher à l'autre, pas vrai ? Ça veut dire qu'on aurait pu bien s'entendre, toi et moi. Hé ben c'est l'occasion de le prouver ! J'ai été un vrai salaud alors laisse-moi devenir un super pote pour toi. Je te ferai visiter Konoha, je te présenterai aux autres… On va avoir une tonne de choses à faire !

-Mais… tu es sûr que…

-Je l'ai jamais autant été ! Et puis je te l'ai dit, non ? Je ne reviens jamais sur mes mots ! »

Sasuke fut incapable de répondre quoi que ce fût face à l'enthousiasme débordant dont faisait preuve Naruto. Et ni son joyeux babillage ni son exubérance quand il fit ses corvées ni l'arrivée des autres élèves ne sut lui ôter son effarement. Et comme la sonnerie retentissait et le tirait de ses pensées, il songea qu'il ne savait quel était le pire entre l'animosité que Naruto lui avait témoignée jusque-là et sa brusque envie de devenir son ami.


La première semaine de novembre s'écoula sans trop de problèmes. Naruto était devenu affable : il le saluait le matin, faisait la conversation de manière dynamique et sincère, lui proposait son aide dès qu'il le pouvait, souriait à tout bout de champ, lui disait « à plus tard » dès qu'ils venaient à être séparés, se montrait toujours de bonne humeur et lui souhaitait de bien rentrer le soir.

Son subit changement de comportement avait beau trouver son explication dans la soudaine révélation de sa sexualité, Sasuke ne pouvait s'empêcher de se montrer méfiant. Il connaissait mal ce Naruto – ou plutôt ne l'avait jamais connu personnellement. Il savait bien sûr que l'Uzumaki était habituellement ainsi ; le mois de septembre le lui avait prouvé. Il avait été particulièrement marqué par cet élève un peu cancre arrivé en retard un jour de rentrée, justement quand il était sur le point d'être présenté à sa classe.

On ne pouvait pas ignorer un garçon comme lui : aussi pétillant de vie, aussi bruyant et maladroit et qui dégageait une chaleur humaine telle qu'il attirait tout le monde à lui. Sasuke aurait presque pu s'y laisser prendre. Mais comme il ne faisait pas attention à lui, il fit de même.

Alors oui, il savait que Naruto était facilement aussi amical, qu'il était même peut-être sincère avec lui. Mais il n'oubliait pas non plus qu'il l'avait vu sous son mauvais jour et que ce côté-ci de sa personnalité était susceptible de ne pas s'être totalement dissipé à son égard.

Sasuke ne rendit pas son amitié à Naruto. Et la froideur qui ne le quittait pas avait dû faire comprendre au jeune homme que s'il souhaitait réellement se rapprocher de lui, il avait tout intérêt à le faire progressivement.

Sa confiance ne se gagnait plus si facilement.


Le dernier jour de la semaine, après le cours de sport du professeur Maito – que Naruto passa, encore une fois, dans les gradins -, Monsieur Mitokado leur demanda de rester dans le gymnase pour ranger celui-ci.

« Pour le tournoi du week-end, avait-il marmonné entre ses dents, si bas que Naruto ne l'entendit pas. »

Sasuke se contenta de hocher la tête. Ils firent donc le tour du bâtiment pour le nettoyer et s'assurer que tout était en ordre. Ils finirent par le hall puis allèrent vider au dehors les seaux d'eau qui avaient servi pour passer la serpillère. En tordant celles-ci pour les essorer, Naruto sentit son ventre crier famine.

« Bordel, ce que je peux avoir faim ! T'as pas faim, toi ? demanda-t-il en se tournant vers Sasuke. »

Celui-ci haussa les épaules.

« Pas particulièrement, répondit-il. »

Naruto secoua une dernière fois sa serpillère avant de reprendre son seau et de suivre Sasuke dans le gymnase pour aller les remettre à leur place.

« T'as bien d'la chance, maugréa-t-il. Je rêve de ramen ! »

Sasuke haussa un sourcil, peu intéressé.

« C'est le meilleur plat qui existe au monde ! Tu aimes bien les ramen ? »

Sasuke soupira en rangeant le matériel et attendit en croisant les bras que Naruto fît de même.

« Pas particulièrement, répéta-t-il. »

Mais la réaction que Naruto eut à cette annonce le fit sursauter ; son visage surgit brusquement devant lui et il se mit presque à hurler :

« Tu n'aimes pas les ramen ? Mais comment c'est possible ! »

Par réflexe, Sasuke le repoussa d'une main sur la figure.

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? C'est pas ce que je préfère.

-Mais enfin, Sasuke ! On ne peut pas ne pas aimer les ramen ! Ou alors c'est que t'as jamais goûté ceux d'Ichiraku… »

Devant le manque d'intérêt de son camarade de classe, Naruto pâlit.

« Me dis pas que tu connais pas Ichiraku. »

Sasuke, une fois de plus, haussa les épaules et se détourna, désinvolte, pour récupérer ses affaires et sortir, Naruto sur les talons qui mettait à la va-vite sa veste d'hiver, frappée du blason du lycée.

« C'est pas vrai ! Bon, je sais que t'es nouveau à Konoha… mais quand même ! Si t'as jamais été manger à Ichiraku, il faut remédier à ça, et tout de suite ! Ils font les meilleurs ramen de Konoha. Non ! du pays du feu, même. Et même du monde entier. »

Il s'agitait tout en parlant et tournait presque autour d'un Sasuke qui, les mains dans les poches, l'écoutait à peine parler.

« Ah.

-Sérieux ! Tu fais un truc ce soir ? »

Sasuke secoua la tête et gagna le garage à vélos pour récupérer son VTT noir. Naruto ne le lâcha pas du regard, l'air le plus sérieux du monde sur le visage. Puis, après un petit silence, il bloqua la sortie du garage en écartant les bras et déclara :

« Y' pas. Je t'emmène manger ramen ce soir. »

Sasuke leva un regard curieux vers lui.

« Mais bien sûr. »

Il le repoussa pour sortir sa bicyclette et commença à avancer vers le portail, la faisant rouler à ses côtés. Narto lui emboîta le pas et se permit, une fois qu'ils furent sortis du lycée, de grimper sur son porte-bagage. Sasuke lui jeta un regard noir, pressé que l'Uzumaki descendît de son vélo pour qu'il pût rentrer chez lui.

« Allez ! C'est moi qui paye ! »

Sasuke plissa les yeux, menaçant. Mais Naruto ne répondit que pas un grand sourire.

« Grimpe. C'est la deuxième à droite. »


L'échoppe de ramen se détachait à peine des autres boutiques dans la petite rue où Sasuke avait garé son vélo. La pénombre de novembre planait déjà dans le ciel au-dessus d'eux. Le stand n'était qu'une petite pièce dont la devanture en bois portait, peint en rouge, le fier nom d' « Ichiraku ». Quelques petits panneaux de tissus blancs en pendaient. Avec habitude, Naruto les dégagea pour entrer. Il y avait quelques tables contre les murs mais il se dirigea aussitôt vers le comptoir du fond derrière lequel un homme et une jeune femme s'affairaient. Lorsqu'il le suivit, Sasuke fut aussitôt enveloppé par une grande chaleur. De nombreuses odeurs se mélangeaient et il ôta sa veste d'hiver avant de rejoindre son camarade de classe qui avait déjà pris place sur une des chaises hautes. Il posa au pied de celle sur laquelle il s'assit lui-même son sac en bandoulière, incertain de ce qu'il faisait ici. Il fixa un temps le rabat qu'il y avait devant lui et qui, de toute évidence, servait de table à qui s'asseyait là. Une ombre s'y projetant le fit relever la tête. Et il découvrit le visage avenant de celui qui devait être le patron de l'échoppe.

« Bonjour, jeune homme ! Alors vous êtes un ami de Naruto ? Je ne vous avais jamais vu ici. »

Naruto rit à cette remarque et expliqua au chef :

« C'est Sasuke. Il est tout nouveau au lycée, il est arrivé en septembre.

-Oh ! s'exclama l'homme. Pas évident d'être transféré comme ça en cours d'année, hein ? Bienvenue dans mon humble restaurant, alors ! Qu'est-ce que ce sera pour vous ? »

Sasuke eut à peine le temps de saisir la carte qu'il lui tendait que déjà Naruto lançait un bras autour de ses épaules et se mettait à commenter les formules proposées en les pointant tour à tour du doigt. Il ne sembla pas se rendre compte que son voisin s'était subitement figé à son geste. Il commanda même pour lui et lui ôta la carte des mains pour la rendre au chef puis entama une conversation dont Sasuke ne comprit rien avant d'être secoué par l'épaule.

« Hé, tu m'écoutes ? demanda Naruto. »

Sasuke leva un regard noir vers lui.

Naruto était incompréhensible. Il l'avait d'abord traité en ennemi, repoussé jusque dans ses retranchements les plus extrêmes et maintenant qu'il voulait avoir bonne conscience suite à sa révélation malencontreuse, voilà qu'ils devaient s'entendre comme de bons amis, oublier tout ce qui avait pu se passer ? Et quel était ce bras placé derrière sa nuque ? Quelle était cette soudaine proximité ? Quel avait été cet accroc dans sa respiration ? Et cette gêne ?

Il aurait aimé adresser toutes ces questions au principal intéressé et lui dire qu'il lui semblait un peu trop facile de se comporter ainsi. Mais Sasuke n'avait jamais été très à l'aise avec l'expression de ses sentiments – il avait même appris qu'il valait parfois mieux se taire. Et pensait que ce regard suffirait. Mais loin de désarmer Naruto, il fit rire celui-ci.

« Quoi ? Tu cherches à avoir l'air méchant ? Allez, arrête de faire la tête, tu vas pas regretter le détour ! Teuchi est le meilleur des chefs.

-Et moi la meilleure des serveuses ! »

Surpris, Sasuke se tourna vers la jeune fille qui venait de déposer deux bols fumants devant eux. Naruto lui adressa un sourire resplendissant qui le troubla par sa sincérité.

« Bien vrai, Ayame ! Ce serait triste ici sans toi.

-Dis tout de suite que je ne joue pas un peu dans le succès de mon échoppe, morveux ! fit aussitôt Teuchi, d'un air faussement vexé.

-Jamais, Teuchi, je vous aime trop pour dire ça. Et puis c'est bien vous qui m'avez invité ici la première fois. »

L'homme hocha la tête.

« Bien vrai. En même temps, tu avais l'air de les vouloir tellement, mes ramen !

-Bah, répondit Naruto en se grattant la tête. Jiraya m'avait appris à les aimer. »

Puis il posa les mains sur le comptoir, de part et d'autre de son bol, et se pencha pour ajouter de façon taquine :

« Mais vous savez quoi… ce sont les vôtres les meilleurs. »

Teuchi éclata d'un grand rire et ébouriffa les cheveux blonds du lycéen.

« Flatteur, va. Mange, plutôt que dire des bêtises.

-Hé ! s'offusqua Naruto. Ce n'est que la vérité. »

Le vieux chef lui adressa un sourire affectueux et le couva d'un regard protecteur – comme s'il avait fait face à son fils. Et cette simple idée finit de déstabiliser Sasuke.

Il avait assisté à toute la scène comme de loin. Et avait découvert un aspect plus que curieux de Naruto : celui d'un jeune homme à l'aise, aimant et aimé. La simplicité avec laquelle il échangeait avec ces deux personnes, avec laquelle il leur témoignait son affection, avec laquelle on la lui rendait ; tout cela n'avait rien à voir avec l'amertume qu'il lui avait témoignée tout au long du mois d'octobre.

Curieux, dérangé dans son jugement premier et qu'il aurait voulu définitif de Naruto – à savoir un imbécile détestable, méprisable -, il vit à peine son camarade de classe se saisir de deux baguettes, lui souhaiter bon appétit et se jeter goulument sur son plat. Les yeux dans le vague, Sasuke s'immobilisa un moment avant qu'Ayame ne l'encourageât :

« Vous ne mangez pas ? lui demanda-t-elle, les joues roses et un petit sourire gêné sur les lèvres. »

Sasuke cligna d'abord des yeux puis acquiesça avant d'imiter son voisin et, après un « bon appétit » murmuré du bout des lèvres, d'entamer son repas.

Sans conteste, il s'agissait des meilleurs ramen qu'il eût mangés. Et son étonnement dut paraître suffisamment pour que Naruto, qui l'auscultait du regard depuis qu'il avait pris sa première bouchée, lui fît un grand sourire et lui dît en agitant ses baguettes :

« Ils sont bons, hein ? Je te l'avais dit, que c'étaient les meilleurs ! »

De mauvaise foi, Sasuke reprit un air impassible et l'ignora, terminant son repas dans le silence le plus complet. Naruto leva les yeux au ciel en souriant, conscient qu'il ne pouvait espérer un échange aussi amical qu'il l'aurait souhaité trop rapidement. Il se contenta de reprendre une bouchée puis de lever les yeux vers Ayame qui, une main devant la bouche et l'autre tenant son plateau contre elle, dévorait le brun des yeux. Surpris, il se tourna vers celui-ci. Quelques murmures derrière lui le firent se retourner vers une autre table où quelques collégiennes adressaient de fréquentes œillades au jeune homme en rougissant avant de s'esclaffer entre elles et d'échanger des commentaires plus que flatteurs à son égard.

Ce fut avec moins d'affabilité qu'il adressa un coup de coude à Sasuke, tirant celui-ci de son mutisme, pour lui indiquer les collégiennes du menton.

« T'as une touche, on dirait… »

Sasuke jeta un œil aux collégiennes qui, aussitôt, rirent de concert, souriantes au possible. Il se contenta de s'en désintéresser en haussant les épaules.

« Comment tu fais, sérieux ? s'énerva Naruto. En plus, tu t'intéresses même pas aux… aïe ! »

Sasuke l'interrompit d'un coup de pied dans le tibia. Naruto grinça des dents et lui marmonna quelques insultes.

« Non mais c'est vrai, quoi… »

Ayame quitta bientôt le comptoir pour prendre les commandes de nouveaux arrivants. Tout en essuyant un verre, Teuchi vint leur faire la conversation, particulièrement curieux vis-à-vis de l'Uchiha.

« Alors, Sasuke, est-ce que Konoha te plaît ? C'est une ville plutôt jolie, tu ne trouves pas ?

-Oui, c'est vrai… répondit le jeune homme.

-Tu as dû voir la place centrale et son superbe dallage. Il paraît que c'est la plus belle place du pays du feu.

-J'ai entendu dire, oui. Et oui, elle n'est pas mal.

-Et est-ce que tu as déjà été visiter le mont des Hokage ? Les visages gravés là sont ceux des fondateurs de la ville.

-Oui, j'ai vu le mont. Mais il y a longtemps, quand je vivais ici, à vrai dire.

-C'est vrai ? s'étonna Teuchi. Et quand as-tu… »

Ils s'arrêtèrent quand Naruto, auprès d'eux, s'étouffa avec ses nouilles à l'annonce et se mit à tousser prodigieusement. Ayame, accourue au comptoir, lui tapota gentiment le dos jusqu'à ce qu'il reprît sa respiration.

« Ça va, Naruto ? s'enquit-elle, inquiète.

-Ouais, ouais, pas de souci… Mais, continua-t-il à l'adresse de Sasuke, comment ça, tu as vécu à Konoha ? Sérieux ? »

Sasuke haussa de nouveau les épaules en tournant ses baguettes dans le reste de son bouillon.

-Quand j'étais petit. Avant de déménager à Oto. »

Un petit silence tomba sur le groupe et l'air rêveur de l'Uchiha obligea Teuchi et Ayame à retourner à leurs occupations. Naruto, quant à lui, sentit le changement d'atmosphère, détourna presque les yeux de gêne et continua, d'une voix douce :

« T'es parti à quel âge ? »

Sasuke joua encore un temps avec ses baguettes avant de répondre :

« A six ans.

-Ah oui ? C'est à cet âge-là que je suis arrivé ici. On aurait pu se croiser, tiens ! »

Sasuke lui adressa à peine un coup d'œil.

« D'où est-ce que tu viens ? demanda-t-il, tant pour faire la conversation que par curiosité.

-Du pays des tourbillons. Mon orphelinat était à Uzushio. »

Sasuke fut secoué d'un léger soubresaut et en perdit ses baguettes. Il fixa alors son bol, l'air perdu. Naruto l'observait du coin de l'œil et soupira.

« Ouais, on est tous les deux orphelins, en fait. C'est bien, ça nous fait un point commun, dit-il sur le ton de la plaisanterie. »

Mais tout ce qu'il récolta fut le visage interloqué de Sasuke. Et une colère ténue dans sa voix lorsqu'il voulut demander :

« Comment est-ce que tu…

-Ton dossier scolaire, l'interrompit Naruto d'une voix douce pour l'apaiser. Mais j'ai pas eu la chance de connaître mes parents, ils sont morts quand j'étais tout petit. Jiraya – mon tuteur – m'a récupéré à Uzushio et on y est resté un petit moment jusqu'à ce qu'il décide de revenir à Konoha. Parce que c'est là que mon père a grandi, que lui aussi a toujours vécu et… ben voilà, on est rentré. Et j'suis plus jamais reparti. »

Il se tourna vers son voisin. Et nulle tristesse ne se lisait sur son visage. Plutôt une légère tranquillité et un calme qui coupèrent de nouveau la respiration à Sasuke. Et le sourire qu'il avait, plus lumineux que jamais, était un appel véritable à l'amitié. La tentation d'y céder s'opposa à sa rancœur à partir de ce moment précis.

Gêné, Sasuke reprit ses baguettes pour terminer son repas. Naruto recommença à lui faire la conversation et il s'y intéressa à peine. Ils recommandèrent et comme promis, le blond paya leurs consommations.

Lorsqu'ils sortirent du petit restaurant, la nuit était tombée, noire et piquetée d'étoiles. Ils se quittèrent sur un nouveau sourire de Naruto et un regard moins agressif de Sasuke.


La semaine suivante débuta bien mal pour Sasuke. Le tournoi inter-lycées de judo qui avait eu lieu à Konoha tout le week-end et qui avait réuni les clubs de tous les lycées du pays du feu l'avait épuisé plus que de raison et un long coup de téléphone d'Itachi le dimanche soir – un des maintenant rares échanges qu'ils pouvaient avoir, son grand-frère avait désormais bien trop de travail à faire au sein de l'entreprise familiale – ne l'avait pas aidé à se coucher tôt.

La fatigue avait eu raison de lui et il s'était réveillé bien plus tard qu'il n'en avait l'habitude le lundi matin. Il avait à peine été en avance sur les cours et l'idée de ne pas effectuer ses corvées comme il le devait ne lui avait pas du tout plu : pour un peu que monsieur Mitokado eût été dans les parages et en eût informé la directrice de l'établissement, il aurait été bon pour le conseil de discipline.

Il avait bondi sur son vélo et roulé plus vite que jamais pour atteindre le lycée, grimpé quatre à quatre les marches d'escaliers et fait brusquement coulisser la porte de sa salle de classe pour découvrir que tout avait déjà été fait, que Naruto avait un grand sourire aux lèvres en le voyant arriver – comme s'il était normal qu'il n'eût pas été là le matin pour l'aider – et que déjà bon nombre d'élèves étaient assis. Abasourdi, il était longtemps resté sur le seuil d'entrée et Naruto avait même semblé vouloir venir lui parler. Mais la sonnerie avait finalement retenti et l'avait sorti de sa torpeur.

Il avait gagné sa place sans un mot, passant devant Naruto en faisant mine de ne pas avoir remarqué qu'il souhaitait l'aborder, et s'était muré dans son silence.

Avec tout cela, il n'avait absolument pas eu le temps de se préparer son habituel bento. Il avait été obligé de se rabattre sur la cafétéria, heureux de trouver suffisamment de monnaie au fond de son portefeuille pour se payer un repas.

Et le voilà qui ruminait sa fatigue et les inhabituels problèmes qui en avaient découlé. Il était plein de sentiments contradictoires : parler à Itachi lui avait fait tant du bien que du mal ; il adorait son frère et était heureux d'avoir de ses nouvelles et de se sentir toujours aussi protégé par lui – quand bien même son inquiétude eût connu un accroissement certain depuis son renvoi du lycée d'Oto ; mais cela lui rappelait tout autant qu'ils étaient bien loin l'un de l'autre, plus qu'ils ne l'avaient jamais été. Pourtant, Sasuke était conscient que son éloignement d'Oto, qu'ils avaient décidé ensemble, était la meilleure des solutions. Peut-être n'était-il, cependant, pas fait pour la solitude comme il l'avait cru suite aux derniers événements qui avaient conduit à son déménagement.

Et puis il y avait ses conditions de vie ici. Lorsqu'Itachi lui avait demandé si tout allait bien et s'il pouvait lui expliquer les quelques échos qu'il avait reçus de la proviseure, Sasuke lui avait immédiatement assuré qu'il ne comptait pas reproduire ses derniers actes, que tout allait bien, que son secret était bien à l'abri.

« Et est-ce que tu t'es refait des amis là-bas ? »

Une très bonne question. Il avait hésité à répondre. Certes, il avait été ce qu'on pouvait appeler proche de Sakura au cours de son premier mois, il connaissait assez bien les membres du conseil des élèves qu'il lui arrivait de côtoyer au cours d'une pause, il parlait parfois à certains garçons de sa classe – il s'entendait notamment plutôt bien avec Shino et Tenten qui lui servaient fréquemment de coéquipiers lors des cours de sport. Mais des amis, en avait-il ? Avait-il réellement un Suigetsu, un Juugo et une Karin comme il en avait eu à Oto ? Des amis qui le connaissaient bien, que lui-même savait comprendre, présents pour lui et prêts à l'aider s'il le fallait ?

Il lui semblait que non. Et pourtant, l'image de Naruto Uzumaki lui était venue et il s'était dit que si les conditions avaient été autres, ils auraient peut-être pu s'approcher – même s'il était plein de défauts susceptibles de l'irriter. Et ne lui avait-il pas dit que c'était ce qu'il souhaitait ? Leur sortie du vendredi soir avait presque été faite entre amis.

Il savait que cela rassurerait son frère. Aussi avait-il répondu :

« Oui, j'en ai un… justement celui avec qui j'ai eu de petits soucis. On en a parlé et ça s'est arrangé.

-Ah, c'est bien, avait répondu Itachi. »

Et il était certain qu'il s'était retenu de lui demander :

« Tu lui as dit ? »

Malgré moi, pensa-t-il, soudain amer.

Il fronça les sourcils sans s'en rendre compte, étranger à tout et simplement perdu dans les images qui lui revenaient parfois à l'esprit.

Le bruit d'un plateau posé brutalement sur sa table le fit sursauter. Face à lui, Naruto Uzumaki, manifestement courroucé, prit place et planta rageusement ses baguettes dans son assiette. Sasuke resta un temps interdit puis il reprit son air farouche et demanda, méfiant :

« Je peux savoir ce que tu fais là ? »

Naruto haussa les épaules, grimaçant devant la purée verte qui lui avait été distribuée.

« J'avais pas envie de te laisser seul pour manger. Tu traînes toujours seul à midi, c'est déprimant. 'faut que t'arrêtes ça. »

Désarçonné par cette réponse, il ne sut s'il devait s'en moquer ou s'énerver après Naruto. Il finit par se renfoncer dans sa chaise en soupirant.

« Et on peut savoir ce que tu as fait de ta petite bande ? »

Le visage de Naruto s'assombrit brusquement.

« Choji et Shikamaru sont allés voir Ino pour je-sais-plus-trop-quoi, une histoire de fête familiale, je crois. Ouais, parce que leurs pères sont amis, un truc comme ça, donc ils se voient souvent. Et Kiba fait la tronche depuis ce matin. Un truc à propos de son chien. Oui parce qu'Akamaru, c'est toute sa vie, tu vois, alors forcément, quand il y a un truc qui lui arrive, tu n'existes plus ! Je sais même pas où il est, il m'a complètement planté à la sortie des cours. Pff, franchement. »

Sasuke laissa un temps passer puis soupira de nouveau en fermant les yeux.

« En gros, je te sers de bouche-trou. »

Naruto releva subitement ses grands yeux bleus vers lui.

« Mais non, pas du tout ! Je comptais vraiment manger avec toi. Je te l'ai dit, c'est pas bon que tu restes tout le temps tout seul… Sérieux, comment tu fais pour survivre ?

-Je fais avec, répondit Sasuke d'un ton cinglant plein d'ironie.

-Ouais ben on va y mettre un terme parce que j'en ai marre de te voir comme ça. »

Les doigts de Sasuke se resserrèrent sur ses baguettes.

« Qu'est-ce que ça peut te foutre ? »

Il amorça un geste pour se relever mais Naruto porta sa main sur son poignet et l'intima du regard à se rasseoir.

« Hé… j'essayais juste d'être sympa. »

Devant l'air concerné qu'il affichait, Sasuke se sentit flancher, soupira une nouvelle fois et abdiqua.

« J'ai dit ça parce que… ben quand j'étais petit, à Uzushio, tu sais, j'avais pas franchement d'amis – les orphelins, c'était pas super bien vu dans le coin et ma mère avait pas non plus super bonne réputation, il paraît, donc ça n'aidait pas. Mais je l'ai super mal vécu alors j'ai tendance à m'imaginer que c'est le cas pour tout le monde. Peut-être que t'aimes bien être tout seul, hein, je veux dire, on a tous nos préférences. Mais bon… je me suis dit que tu serais quand même mieux si je te tenais un peu compagnie. »

Tout cela avait été dit sur un ton que Naruto n'adoptait que depuis vendredi dernier. Un ton sincère, insouciant, presque ingénu. Et cela le mettait mal à l'aise : parce que depuis la subite rédemption de celui qui lui avait témoigné tant d'inimitié, Sasuke était incapable de savoir comment il devait réagir. Son camarade avait toujours de quoi le faire douter et bousculer l'image qu'il s'était faite de lui.

Aussi dévisagea-t-il longtemps Naruto alors que celui-ci attaquait son repas. Et dans cette façon quasiment grossière de manger, ces mèches blondes éparpillées autour de son visage, ces gesticulations, il ne vit rien de dangereux. Et il se sentit malgré lui touché par cette remarque. Imperceptiblement, il se détendit. Et une ombre de sourire apparut au coin de ses lèvres.

Inévitablement, Naruto débuta une conversation, la bouche pleine. Sasuke en profita pour se moquer de lui. La vive réaction de son camarade qui s'insurgea tout à fait de la remarque et se mit aussitôt à répondre – mais loin de la méchanceté qu'ils avaient pu utiliser le mois dernier – finit de l'amuser. Ils échangèrent ainsi quelques taquineries. Et il ne put s'empêcher de trouver cela agréable.

Il répondit alors à son vis-à-vis : d'abord par onomatopées. Puis une véritable discussion s'amorça. Et l'idée de se rapprocher de l'abruti qu'il avait face à lui devint moins dérangeante.


« Uzumaki ! »

Mardi midi. Assis sur son bureau, Naruto dégustait son bento avec Choji lorsque Kiba surgit brutalement dans la salle de classe, Shikamaru sur les talons. Dès qu'il les eut repérés, il se précipita vers eux et se planta devant le blond qui, baguettes entre les lèvres, le regardait avec des yeux ronds.

« Quoi ? demanda-t-il, la bouche encore pleine. »

Kiba grimaça à peine puis se mit presque à hurler :

« C'est quoi, le coup foireux que tu nous as fait hier ?

-Hein ? Mais de quoi tu parles ?

-Je parle du lapin que tu m'as mis à midi !

-Quoi ? s'égosilla Naruto. Tu plaisantes, j'espère ! C'est toi qui es parti sans rien dire et qui m'as planté !

-Hein ? Mais non ! J'étais avec Hinata pour lui expliquer un truc en cours de bio… Bref ! C'est pas la question ! T'aurais pu m'attendre, quand même.

-Non mais t'es con ou tu le fais exprès ? Comment je pouvais savoir, moi, que tu reviendrais ? Et je te signale que je t'ai quand même attendu au moins un quart d'heure !

-Ouais ben excuse-moi d'avoir voulu bien faire les choses avec Hinata !

-Rah, pitié, c'est bon, calme-toi. »

Naruto descendit de son bureau, reposa son bento et voulut partir mais il fut retenu par Kiba.

« Une minute, j'ai pas fini. »

Naruto soupira et se retourna en croisant les bras. Il s'appuya contre son bureau et attendit que son ami eût fini de déverser sa bile.

« Quoi encore ? ajouta-t-il en soupirant d'exaspération. »

Le visage de Kiba s'empourpra de colère.

« Putain, c'est vraiment tout ce que tu trouves à me dire ?

-Qu'est-ce que tu veux que je te dise d'autre ?

-Je sais pas, moi. Peut-être que tu préfères aller fraterniser avec l'ennemi, tiens ! »

Pris au dépourvu, Naruto ouvrit de grands yeux et ne répondit pas immédiatement.

« Comment…

-Tout le monde au lycée est au courant ! Tu penses, voir un Uchiha et un Uzumaki manger tranquillement ensemble alors qu'il y a une semaine et quelques à peine, il a tenté de te tuer, c'est pas franchement courant !

-Il a pas essayé de…

-Mais on s'en fout, putain ! s'écria Kiba. La vraie question ici, c'est : qu'est-ce que tu fous ? Depuis quand l'Uchiha est ton pote ? Ok, t'avais l'air un peu plus cool avec lui mais là… T'as oublié qu'il t'a chouré ta copine ou quoi ? »

Naruto pinça les lèvres.

« Il ne m'a pas « chouré » ma copine, comme tu dis, Kiba.

-Et depuis quand ? T'as passé un mois entier à lui faire des sales coups à cause de ça !

-Oui ben je m'étais trompé ! s'emporta à son tour Naruto. »

Kiba fut si surpris qu'il recula d'un pas.

« Tu… quoi ?

-Je me suis trompé, répéta Naruto en insistant sur chaque mot. On a parlé avec Sasuke, jeudi soir, et…

-Et toute l'histoire sur son ancien lycée ?

-C'est pas ce que tu crois, dit Naruto d'un ton plus incertain – car il n'avait toujours pas abordé ce sujet avec Sasuke et n'osait pas le faire ; il semblait presque tabou. »

Définitivement choqué, Kiba tira sa chaise et s'assit dessus. Choji, timidement, demanda :

« Vous êtes devenus amis ? C'est pour ça que vous avez mangé ensemble, n'est-ce pas ? »

Naruto hocha la tête. Shikamaru, quant à lui, s'était adossé au bureau de l'Akimichi et le fixait d'un regard bien trop perçant.

« C'est un sacré retournement de situation, murmura-t-il. Qu'est-ce qu'il a dit pour te faire changer d'avis à ce point ? »

Naruto se sentit rougir jusqu'aux oreilles.

« Ce… rien. Pourquoi ? »

Les yeux de Shikamaru se plissèrent.

« Il y a deux semaines encore, tu le détestais. Et maintenant, vous êtes « amis » ? Tu ne trouves pas ça un peu gros ?

-On est pas vraiment amis, rétorqua Naruto. Enfin… on le devient peut-être, c'est juste que là, on est… je sais pas, en bons termes ? »

Son ton devenait de plus en plus hésitant et Shikamaru ne le lâchait pas des yeux.

« Il y a quelque chose que tu ne nous dis pas. »

La remarque tomba comme sur une chape de plomb sur le groupe. Naruto en eut la respiration coupée. Il ne savait comment se sortir de cette situation sans trahir le secret de Sasuke. Car là était la clé de sa remise en question. Il baissa la tête.

« Je peux pas en parler. »

L'air trahi de Kiba lui fit mal au cœur. Shikamaru et Choji se montrèrent plus compréhensifs. Le Nara finit par soupirer et déclara :

« Très bien. Si tu ne veux rien nous dire, ok. Et si tu accordes ta confiance à Sasuke, on fera de même.

-Quoi ? »

Kiba avait bondi de sa chaise.

« Mais c'est hors de question ! T'étais pas là quand il s'est jeté sur Naruto mais moi, je deviendrai pas ami avec un mec qui a failli tuer un de mes potes !

-Kiba, tenta Naruto, il n'a pas essayé de…

-La ferme ! Sérieux, c'est quoi ce trip que tu nous fais ? Tu peux pas avoir changé d'avis comme ça à cause d'une simple discussion. Il te fait quoi ? Du chantage ?

-Mais non ! T'es franchement débile quand tu le veux.

-Pardon ?

-Sasuke n'a pas l'air d'être le type qui ferait ce genre de choses, dit Choji pour calmer le jeu entre les deux amis.

-Qu'est-ce qu'on en sait ? Son dossier scolaire est clair, non ?

-Mais il y avait quand même une bonne raison à ce qu'il s'énerve : il avait eu Naruto sur le dos pendant un mois.

-Pourquoi est-ce que tout le monde retourne sa veste pour ce type, bon sang ? »

Kiba, définitivement sur les nerfs, les dévisagea tour à tour. Bien sûr que Choji sauterait sur l'occasion : il détestait la violence et était un parfait pacifiste. Bien sûr que Shikamaru suivrait le train : il avait toujours été un peu réticent aux actions de Naruto et si le dossier scolaire de l'Uchiha l'avait interpellé, il se doutait bien que si leur ami avait décidé de faire entrer dans son cercle leur camarade de classe, c'est qu'il y avait une bonne raison ; il suivait aveuglement, c'était tout. Mais lui avait besoin d'une bonne raison pour accepter Sasuke ; après tout, c'était bien lui qui avait relevé Naruto quand il avait été brutalement attaqué en plein milieu de la cour. Cette scène l'avait profondément marqué et il s'irritait de voir que cela ne semblait pas être compris du groupe.

« Vous êtes tous… rah ! »

Il sortit rageusement de la salle, bousculant même deux camarades de classe au passage. Naruto soupira. Rien ne s'arrangeait avec lui. Mais la main réconfortante que posa Choji sur son bras et le visage avenant de Shikamaru lui remirent du baume au cœur.

« Dites, les gars, ça vous dirait pas que Sasuke mange avec nous demain midi ? »


Et ainsi fut fait. Le lendemain à midi, Naruto appela Sasuke à le rejoindre au fond de la classe où ses amis avaient déjà constitué un cercle avec leurs chaises pour manger. Kiba s'était également rallié à eux, bien qu'il fût d'une humeur toujours aussi massacrante. Choji invita immédiatement le nouvel arrivant à s'asseoir à côté de lui et commenta aussitôt le contenu de son bento.

« Oh ! Tu aimes les onigiri ? J'adore ça, moi aussi ! Mon père en fait de très bons.

-Ah oui ? demanda Sasuke plus par politesse qu'autre chose.

-Oui, il tient un restaurant près de la place centrale.

-C'est « le clan Akimichi », compléta Naruto. Tu le connais peut-être.

-Bien sûr, c'est un des restaurants qu'on préfère avec mon frère. C'est le premier où j'ai mangé à mon déménagement. La carte est excellente. »

Choji en rougit de plaisir. Des trois amis de Naruto, ce fut le premier conquis. Il ne put s'empêcher de poursuivre la discussion sur ce que proposait le restaurant, demandant à Sasuke quelles étaient ses préférences et comparant ses goûts au sien.

Heureux, Naruto souriait à tout va. Seuls le regard qu'il trouvait trop analytique de Shikamaru posé sur Sasuke et l'air peu affable de Kiba égratignaient sa bonne humeur. Il se retint même de grogner lorsque le premier attira l'attention de l'Uchiha pour lui demander de but en blanc :

« Si tu nous parlais un peu de toi ? »

Sasuke s'interrompit dans la longue diatribe qu'il tenait à propos de l'assaisonnement correct d'une salade de tomates auprès de Choji et tourna ses yeux d'encre vers Shikamaru.

« Qu'est-ce que tu veux savoir, au juste ? »

Le visage de son vis-à-vis resta impassible et il précisa simplement :

« Ta présentation ne nous a pas appris grand-chose de toi. D'où tu venais, ce que tu aimes faire dans la vie, ta famille… les raisons pour lesquelles tu es venu ici. »

Un terrible silence se forma autour d'eux et Naruto déglutit à peine, conscient du regard lourd de sens que Sasuke venait de poser sur lui – qui signifiait qu'il se souvenait qu'il avait dévoilé les informations les plus confidentielles de son dossier scolaire à l'ensemble de leur classe. Mais il finit par répondre :

« Je suis né à Konoha où j'ai vécu jusqu'à six ans. »

La même surprise dont avait été pris Naruto marqua les visages des trois autres lycéens.

« Après ça, ma famille a déménagé à Oto. J'ai perdu mes parents deux ans plus tard, j'ai été sous la garde de mon oncle avant de passer sous celle de mon grand-frère quand il a eu l'âge. J'étais avant au lycée d'Oto où tout s'est bien passé jusqu'à ma dernière année. A partir de ce moment-là, les choses se sont un peu compliquées et comme vous le savez, j'ai à un moment craqué. Mais disons que c'était une seule fois après plusieurs mois pendant lesquels on m'a cherché des noises. Après ça, j'ai été renvoyé et je suis revenu m'installer à Konoha pour changer d'air et m'inscrire dans ce lycée. Mes principales activités sont le sport, surtout le judo, la lecture et la cuisine. A part ça, je n'ai rien d'exceptionnel. »

Le petit groupe garda le silence après ce monologue de présentation. Puis Kiba se reprit et demanda :

« Ça veut dire… que tu n'as pas frappé ces gars par plaisir ? »

Sasuke releva vers lui un visage figé dans une expression des plus sérieuses.

« Ce n'est pas franchement mon passe-temps favori. En réalité, c'est la seule fois que j'ai perdu mes moyens et que j'ai répondu à leurs attaques.

-Alors… poursuivit Kiba, mal à l'aise. Ils ont été renvoyés, eux aussi ? »

Sasuke s'autorisa un ricanement désabusé.

« Bien sûr que non. Disons que dans ma situation, politiquement parlant, c'était plus intéressant de me faire porter à moi seul le chapeau. J'imagine qu'ils ont bien récupéré et coulent des jours heureux à Oto. »

Nul regret ne perçait dans ses traits mais l'ironie était mordante et Shikamaru fut à ce moment convaincu que Sasuke pouvait réellement devenir un des leurs. Seul Kiba restait à convaincre. Celui-ci se racla la gorge et, gêné par cette conversation, dériva sur un autre sujet.

« Et sinon, à part la lecture, qu'est-ce que tu fais de tes moments libres ? »

Sasuke haussa un sourcil.

« C'est-à-dire ?

-Ben je sais pas, moi. Tu aimes aller au cinéma ? Regarder des matches de foot ? Jouer aux jeux vidéo ?

-Ça m'arrive.

-De ?

-Jouer aux jeux vidéo.

-De quel type ?

-Hé bien… »

Il posa une main sur son menton, se donnant l'air de réfléchir.

« Jusqu'à présent, j'avais une préférence pour Ninja Storm. L'histoire est vraiment intéressante et le graphisme est génial. »

Un grand sourire s'étira sur les lèvres de l'Inuzuka.

« Sérieux ? Tu aimes Ninja Storm ? »

Sasuke haussa les épaules.

« J'adore ce jeu, moi aussi ! »

Naruto se permit un léger rire et ajouta à l'attention de Sasuke :

« Kiba est un très grand fan de Ninja Storm. Surtout du troisième opus.

-Ah bon ? Pourtant, c'est le plus mauvais de tous.

-Quoi ? s'écria Kiba en s'étranglant à moitié. Tu peux pas dire ça !

-Bien sûr que si. L'animation était géniale mais les étapes n'avaient aucune cohérence entre elles et le scénario était vraiment tiré par les cheveux. »

Bouche bée, Kiba le scrutait comme s'il venait de lui annoncer la nouvelle la plus choquante au monde. Puis il se laissa retomber contre le dossier de sa chaise.

« J'y crois pas… T'as testé le dernier sorti, au moins ?

-Le 4 ? Non, j'ai été assez déçu par le 3 pour m'éviter de dépenser mon argent pour rien.

-Quoi ? »

Kiba se redressa, animé par une grande passion.

« Il faut que tu l'essaies ! Il est ab-so-lu-ment gé-ni-al ! Il est disponible à l'arcade de jeux de la place centrale. On ira le tester un de ces quatre, si tu veux. Même ce soir, si ça te dit !

-Moi, je ne préfèrerais pas, intervint Naruto. Ma dispense est finie, je reprends le club de base-ball aujourd'hui et on prépare la rencontre avec le lycée de Kumo pour la fin du mois.

-Ah, ça y est, tu ne passeras plus les cours de sport dans les gradins ? se réjouit Choji.

-Exactement !

-En parlant de rencontres, intervint Shikamaru, comment s'est passé le tournoi de judo de ce week-end, Sasuke ? »

Interloqué, Naruto se tourna vers l'interpellé qui, petit sourire aux lèvres, répondit :

« Très bien. On a gagné, bien sûr.

-Hein ? T'avais un tournoi ce week-end ?

-Pourquoi on a préparé le gymnase vendredi soir à ton avis, abruti ?

-Mais pourquoi tu me l'as pas dit, enfoiré !

-Tss. Comme si je voulais que tu viennes.

-Je serais venu.

-Justement.

-Hé ! »

Et ils commencèrent ainsi à se chamailler doucement sous l'air bienveillant de Choji et de Shikamaru et celui surpris de Kiba qui se rendait compte du naturel avec lequel ces deux-là agissaient désormais. Et ce fut de cette manière-ci que Sasuke conquit le dernier ami de Naruto.


Naruto n'était pas retourné dans le bureau de Tsunade Senju depuis qu'elle l'avait menacé de le traîner en conseil de discipline. Mais il s'y fit de nouveau conduire par un surveillant le jeudi, juste avant le cours d'histoire que dispensait le professeur Asuma Sarutobi. Il n'avait pas fière allure, le nez en sang et sa veste d'hiver de travers. Le garçon qui l'accompagnait avait l'œil déjà bien tuméfié – un coup bien placé de Naruto – et la lèvre du bas fendue. Il ne connaissait pas son nom. Mais il savait à présent qu'il ne pouvait absolument pas le sentir.

C'était arrivé alors qu'il regagnait sa salle de classe après un rapide tour dans la cour pour aller dire bonjour à Ino. Il marchait gaiement dans les couloirs lorsqu'il avait été bousculé. Bien sûr, il n'avait pu s'empêcher une remarque acide à l'encontre de l'importun qui l'avait violemment repoussé de l'épaule quand il était passé. Son vis-à-vis avait été tout aussi mordant dans sa réponse et le sang de Naruto n'avait fait qu'un tour. Ils en étaient venus aux mains et avaient rapidement été séparés par un surveillant.

Et il se retrouvait maintenant dans l'exacte situation où il avait été début octobre avec Sasuke : forcé de s'asseoir face au bureau de sa proviseure, les yeux détournés avec défiance et une moue boudeuse accrochée aux lèvres. Madame Senju, face à lui, les mains éternellement croisées devant son visage, les coudes posés sur un dossier, le regardait presque avec amusement.

« Hé bien, pour une fois que ce n'est pas avec Sasuke que tu viens me voir… Comment va-t-il, d'ailleurs ? Vous vous ignorez suffisamment pour ne plus avoir à vous battre ? »

Irrité par cette pique, Naruto tourna la tête vers elle et répondit effrontément :

« Pas du tout ! On est même amis, maintenant ! »

Surprise, elle haussa un sourcil. Naruto le remarqua aussitôt et ajouta sur le ton de l'ironie :

« Ça vous en bouche un coin, hein ? »

Tsunade se permit un sourire et se laissa aller contre le dossier de son fauteuil.

« Comme si j'allais te croire. Je pense surtout que le conseil de discipline retient suffisamment vos ardeurs pour que vous osiez recommencer.

-Mais non ! s'insurgea Naruto. C'est la vérité ! On s'entend bien, maintenant.

-Tss. Donne-m-en la preuve et je songerai peut-être à réduire le temps de votre punition. »

Le jeune homme ouvrit de grands yeux.

« Pour de vrai ? »

Les lèvres savamment maquillées de la proviseure se tordirent en un méchant rictus.

« Prends ça comme une marque d'encouragement. »


« Monsieur Uzumaki, évidemment. »

Le professeur Sarutobi l'observa refermer la porte et rejoindre, presque penaud, sa place. A cause de Tsunade et de son sermon quant à son dernier affront, il avait bien cinq minutes de retard en cours d'histoire et désormais, l'enseignant le fixait presque méchamment. Il se jura de se venger de la directrice.

Bien sûr, il ne pouvait ignorer ce qu'elle avait plus tôt laissé entendre : si elle obtenait la preuve d'une réelle coopération et d'une entente cordiale entre Sasuke et lui, elle réduirait considérablement la durée de leur punition. C'était l'occasion de se débarrasser d'un fardeau qui, il fallait le reconnaître, pesait de plus en plus sur leurs épaules. C'était un volume certain pris sur leur temps libre : ils veillaient plus tard pour terminer leurs devoirs, se levaient tous les jours plus tôt que les autres et monsieur Mitokado, dernièrement, ne manquait pas une occasion pour les réquisitionner et leur faire effectuer les tâches les plus ingrates.

Discrètement, Naruto jeta un œil à la chevelure si sombre de Sasuke. Et se mordit la lèvre.

L'heure de cours passa lentement sans qu'une seule idée lui vînt à l'esprit. Seule la pensée quelque peu farfelue de convier la proviseure à la sortie à l'arcade qu'ils avaient prévue pour vendredi soir s'était présentée à lui mais il l'avait bien vite rejetée.

L'occasion parfaite se présenta à lui lorsque le professeur Sarutobi leur annonça qu'il leur faudrait se répartir par binômes pour préparer des exposés sur l'histoire du pays du feu qu'ils présenteraient à partir de la dernière semaine du mois de novembre. Le choix du sujet était laissé libre, devait simplement correspondre au thème donné et nul propos ne pouvait être traité par plus d'un groupe. Il laissa à leur disposition des fiches qu'il épingla au mur.

« Je repasserai les prendre à la fin de la journée. Alors pensez bien à vous inscrire ! »

L'heure suivante était réservée à l'habituel cours de chimie du professeur Orochimaru au laboratoire. Naruto resta à son bureau, les poings serrés, à réfléchir intensément. Puis il se leva brusquement pour rejoindre le petit attroupement qui s'était déjà formé devant les fiches tandis que les autres élèves étaient déjà en route pour aller chercher leur blouse aux casiers et rejoindre la salle de chimie.

Naruto joua des coudes pour atteindre les fiches, emprunta un stylo à une fille à côté de lui qui venait tout juste d'écrire son prénom et qui protesta vainement à ce geste. Rapidement, il écrivit deux noms puis rendit l'objet à sa propriétaire et se retira de la foule pour aller reprendre son sac. Sasuke était encore à son bureau, finissant de réunir ses affaires. Lorsqu'il passa à côté de lui, il posa la main sur son épaule et lui annonça :

« Je nous ai mis ensemble pour l'exposé d'histoire. »

Sasuke s'arrêta dans son rangement tandis que Naruto se dépêchait de récupérer son sac.

« Quoi ? Une minute, Uzumaki ! »


« Sérieusement… Déjà, tu te mets avec moi pour le cours de Sarutobi sans me demander mon avis, et maintenant, tu me colles en chimie ? T'as bien vu ce que ç'a donné la dernière fois, non ?

-Mais je te l'ai déjà dit ! rétorqua Naruto. C'est Senju. Elle veut nous voir travailler ensemble ? Hé ben elle va être servie ! Et puis ce sera un bon moyen de montrer à Orochimaru qu'on peut faire du bon boulot ensemble.

-Bien sûr… surtout quand je m'occupe de tout et que tu me regardes faire ! assena Sasuke en jetant un regard noir à son camarade affalé sur la paillasse tandis qu'il faisait tous les dosages de leur préparation.

-C'est toi qui veux pas que j'y touche. »

Sasuke grommela quelques insultes mais ne répondit pas et poursuivit sa manipulation.

« Mais imagine : plus de corvées fin novembre ! Un mois de décembre libre ! Surtout qu'avec tout ce qu'on a fait, le délégué est pas prêt de nous mettre sur la roue des corvées avant un moment. Ce serait cool, non ?

-Si tu le dis, répondit évasivement Sasuke en faisant tournoyer le tube à essais devant lui.

-Hé, Sasuke, on le fait sur quoi, l'exposé ?

-J'imagine que c'est à moi de trouver un sujet…

-J'suis pas franchement doué pour ça. »

Sasuke reposa le tube et se tourna vers lui.

« Et je fais tout tout seul, c'est ça ? Compte pas sur moi, Uzumaki. Soit on bosse tous les deux, soit tu peux abandonner cette idée de partenariat à la con. »

L'humeur noire, l'Uchiha entreprit de remplir la fiche que leur avait distribuée leur professeur pour y reporter ses observations. Naruto soupira d'exaspération.

« C'est bon, je mettrai la main à la pâte. De toute façon, 'faut qu'elle voie qu'on a vraiment bossé ensemble.

-Hm.

-Non, sérieusement ! Je te promets que je travaillerai dur. »

Sasuke lui coula un regard peu convaincu. Puis un fin sourire – presque sournois – étira le coin de sa bouche.

« Prouve-le. Trouve-moi le sujet. »


Le vendredi soir, comme ils se l'étaient promis, Naruto et Sasuke, une fois leurs corvées terminées, rejoignirent Choji, Shikamaru et Kiba à l'arcade de jeux sur la place centrale. A peine étaient-ils arrivés que ce dernier empoigna l'Uchiha et le traîna à l'intérieur pour tester le dernier opus de Ninja Storm. Naruto n'avait pas même eu le temps de le saluer et il se contenta de suivre ses deux autres amis, encore un peu choqué de la vive excitation de l'Inuzuka.

Kiba et Sasuke passèrent la soirée à jouer ensemble et Naruto les regarda de loin, se désintéressant, le temps passant, des machines de jeux et rejoignant Shikamaru qui patientait dans un coin. Le Nara le vit arriver avec morosité et lorsqu'il l'interrogea sur la raison, il fut incapable de répondre.

Etait-ce réellement parce qu'il avait espéré passer du temps avec Sasuke et qu'il ne le pouvait finalement pas ? Impossible. Il était absurde qu'il éprouvât de la jalousie pour Kiba qui était un de ses amis les plus chers.

Cependant, ce fut avec soulagement qu'il accueillit l'heure tant attendue du repas – et des grillades, grande spécialité du « clan Akimichi » où ils furent accueillis à bras ouverts par les parents de Choji. Une table leur avait tout spécialement été réservée et le service fut étonnamment rapide.

Définitivement acquis à Sasuke, Kiba avait tourné son entière attention vers lui et ne cessait de vanter les mérites du nouveau jeu qu'ils avaient longuement éprouvé ensemble – et Sasuke partageait, bien qu'avec modération, son avis. Il adressa également ses compliments aux parents de Choji – ce qui fit rougir de plaisir ce dernier – et s'entretint à peine de politique avec Shikamaru ; suffisamment pour que celui-ci reconnût son intelligence et sa finesse d'esprit et le rangea définitivement du côté des inoffensifs.

En une petite semaine, Sasuke parvint à charmer tout à fait les amis de Naruto. Dès le lundi, il fut invité chaque matin à s'asseoir sur le bureau du blond, tout proche de celui-ci, pour venir converser avec eux de tout et de rien. Il ne fut plus sans eux durant une seule pause ou un seul repas à moins de s'éclipser discrètement sur le toit ou de rejoindre quelques connaissances du conseil des élèves.

Et si Naruto se réjouissait de voir son nouvel ami – il n'en démordait – si apprécié par sa petite bande, il regrettait presque l'espèce d'exclusivité qu'il avait autrefois eue vis-à-vis de lui. Aussi savoura-t-il les séances quotidiennes qu'il lui imposa à la bibliothèque pour préparer leur exposé ; Naruto en avait trouvé le sujet en rentrant chez lui le vendredi soir et en découvrant La volonté du feu, qu'il avait enfin finie, au pied de son lit. Ils travailleraient donc sur la construction du pays selon la pensée d'Hashirama Senju.

Sasuke avait eu un drôle de regard lorsqu'il lui avait proposé ce sujet et qu'il lui avait montré l'exemplaire de la bibliothèque qu'il avait emprunté, l'exacte copie du sien – et ce fut peut-être ce qui décida le brun à pardonner à son camarade son acte. Car c'était le signe le plus évident de la rédemption de celui-ci.

« Tu l'as lu ? lui avait-il demandé. »

Naruto avait hoché la tête. Ils s'étaient souris. Et avaient commencé leurs recherches.

Sasuke, chaque jour, se dévoilait aux yeux de Naruto : il redécouvrait son profil, sa pâle carnation, ses lèvres minces et moqueuses, ses prunelles ténébreuses, ses longues mèches noires, son uniforme toujours impeccable, ses mains impatientes lorsqu'elles tournaient les pages des livres d'histoire, son sérieux, sa méticulosité, sa rigueur, sa méfiance, sa froideur quand Naruto dépassait les limites ; mais également les ris malicieux qu'il lui accordait, les taquineries qu'il se permettait de plus en plus à son sujet, les regards longs et lourds qu'il posait parfois sur lui.

Sasuke plaisait à Naruto : il mourait d'en faire son ami proche, n'en revenait pas de l'étonnante complicité qu'ils développèrent en quelques deux semaines quand ils s'étaient tant acharnés l'un sur l'autre un mois plus tôt.

Mais Naruto n'oubliait pas pour autant que s'il gagnait peu à peu sa place auprès de Sasuke, celui-ci était toujours plein d'ombres : l'histoire de son renvoi n'était toujours pas clarifiée et il arrivait parfois, sans qu'il sût pourquoi, que l'Uchiha détournât le regard et le repoussât violemment du plat de la main.

Le « prince des ténèbres », comme il était appelé par la majorité des filles du lycée qui lui couraient après, restait toujours aussi mystérieux. Et loin d'être une mauvaise intention, Naruto souhaitait plus que tout l'en défaire pour tout connaître de lui. Simplement parce qu'il en avait envie.


Le vendredi vit leur dernière séance de la semaine à la bibliothèque : ils profitèrent d'une heure libre qu'ils avaient juste avant le cours de sport et s'immergèrent entre des piles de livres que Sasuke avait pris soin d'ériger sur leur table de travail. Jamais Naruto n'avait autant lu ni autant réfléchi pour l'un de ses exposés. Il les faisait en général avec Kiba qui était tout aussi peu un travailleur acharné que lui. Mais avec Sasuke, il était impossible de se dérober à la tâche. Naruto savait pertinemment qu'ils auraient sans doute une note excellente et que c'était en grande partie dû à son camarade – bien qu'il eût lui aussi trouvé de bons éléments pour quelques unes de leurs parties au cours de ses lectures.

Ils en étaient donc à mettre en commun ce qu'ils avaient retenu d'un des derniers livres qu'ils avaient inclus à leur bibliographie lorsque l'heure d'aller récupérer leurs affaires de sport sonna.

Sasuke se laissa aller au fond de sa chaise en soupirant, la main tenant une page qu'il tournait avec une lenteur extrême.

« On est loin d'avoir fini…

-Qu'est-ce que tu racontes ? contra faiblement Naruto qui s'était proprement affalé sur ses cahiers.

-On a la base, c'est bien, mais il faut qu'on finisse d'organiser ça. Il nous faut un plan. Et je te rappelle qu'un exposé, c'est surtout de l'oral. Il faut qu'on se répartisse les choses à dire, qu'on mesure combien de temps on met à présenter tout ça – oublie pas que ça doit faire trente minutes maximum. Et puis il faut qu'on voie de quels supports on va avoir besoin, s'il va falloir faire des photocopies et…

-Ouais, c'est bon, j'ai compris… On le fera la semaine prochaine. »

Sasuke ricana.

« Bien sûr. Sachant qu'on a une semaine d'examens qui vont nous tomber dessus à partir de lundi… Pas très intelligent, Uzumaki. »

Naruto gémit rien qu'en pensant aux effroyables soirées de révision qu'il allait devoir faire pour passer les épreuves d'automne.

« La vie est trop injuste… Sarutobi est vraiment un enfoiré quand il le veut.

-Tss. »

Ils restèrent un long temps silencieux, épuisés par les derniers préparatifs de leur exposé et incapables de se lever pour se rendre au cours suivant.

« Il faudrait qu'on se voie ce week-end pour terminer ça.

-Hein ? »

Naruto releva brusquement la tête pour dévisager son vis-à-vis.

« T'es sérieux ?

-Pourquoi ? Ton tournoi est pas en semaine ?

-Si mais…

-Bon, alors ?

-Ben… c'est juste que je m'y attendais pas.

-Tch. C'est pour le travail, qu'est-ce que tu vas t'imaginer ? »

Sasuke se mit alors à ranger ses affaires, détournant une fois de plus le regard comme il avait pris l'habitude de le faire, d'un air presque gêné et pourtant agacé. Naruto sentit ses lèvres s'étirer. Il se leva d'un bond, fit le tour de la table et passa un bras autour des épaules de son camarade.

« Héhé, c'est peut-être idiot mais tu sais quoi ? Ça me fait plaisir de travailler avec toi, même le week-end !

-Rah, lâche-moi ! »

Sasuke se dégagea de sa prise et finit de boucler son sac.

« Dépêche-toi ou on va être en retard. »

Puis il se saisit d'une pile pour aller ranger les différents livres. Naruto acquiesça avec enthousiasme et l'imita. Ils quittèrent bientôt la bibliothèque, Sasuke les mains dans les poches, Naruto les siennes croisées derrière la tête, l'un l'air renfrogné, l'autre plutôt joyeux.

« T'as qu'à venir chez moi demain après-midi, proposa Naruto. Tu sais déjà où c'est, en plus. Merci Shizune ! Tu t'en souviens au moins ?

-Evidemment, abruti.

-Mon tuteur sera à un colloque en plus. Ça veut dire que si on veut piocher dans sa réserve personnelle de bières, on pourra ! Haha ! Ça pourrait être marrant.

-Oublie pas qu'on doit travailler.

-Ouais, ouais… »

Une fois leurs affaires de sport récupérées, ils gagnèrent rapidement le gymnase. Tout en se changeant dans les vestiaires, Naruto continuait de faire la conversation pour deux.

« Enfin sur le terrain ! J'ai cru mourir quand Maito m'a mis sur la touche la semaine dernière… Ça m'a presque manqué. Mais ça va surtout être un soulagement pour toute la classe de récupérer son meilleur joueur !

-Laisse-moi rire, fit Sasuke d'un air mesquin. Est-ce que je dois te rappeler que la dernière fois qu'on a joué l'un contre l'autre, tu as lamentablement perdu ?

-N'importe quoi ! s'écria Naruto en se retournant pour ôter son tee-shirt dans une attitude plus que boudeuse. J'étais pas en forme, ce jour-là.

-Tu l'étais pour me mettre un pain.

-Peuh ! Tu l'avais cherché !

-Bien sûr.

-Il n'empêche qu'aujourd'hui, je me sens en pleine forme et que je vais faire des étincelles !

-Je demande à voir. »

Naruto jeta un œil à Sasuke par-dessus son épaule.

« Ce serait presque dommage que tu ne sois pas dans mon équipe. Je vais tellement te laminer que tu vas en pleurer !

-Ça veut dire qu'il vaudrait mieux que je sois ton coéquipier ? »

Naruto eut un sourire moqueur.

« Carrément, ouais. »

Il finit d'enfiler son uniforme de sport et suivit Sasuke qui gagnait déjà la salle de sport.

« Non mais imagine ! ajouta-t-il en poussant les battants. Nous deux, les deux plus beaux et forts joueurs de ce lycée, ensemble pour gagner à coup sûr chaque match ! Ce serait cool, non ? »

Sasuke, les bras croisés, se contenta de le toiser d'un air taquin.

« Hm. »

Bientôt, tous les élèves furent regroupés et le professeur Maito parut dans son habituel ensemble vert, un sifflet autour du cou, les cheveux noirs brillants et toujours aussi riche de dynamisme.

« Bonjour jeunes gens ! Tout le monde est là ? Oui ? Alors c'est parti ! Dix tours de terrain pour commencer votre échauffement. Et que la fièvre de la jeunesse vous emporte ! »

Il souffla un grand coup et le bruit strident qui sortit de son sifflet fit trembler l'ensemble de la classe. D'un même mouvement, tous les élèves s'animèrent et commencèrent à courir sous les acclamations de leur enseignant. Sasuke avait agi par instinct et ne reconnaissait aucun des garçons de la bande autour de lui. Inconsciemment, il chercha Naruto des yeux. Les mèches blondes apparurent bientôt sur sa gauche. Il ralentit à peine pour permettre au jeune homme de le rattraper et chacun s'adapta au rythme de l'autre. Naruto avait un éclat malicieux dans les yeux et ne cessait de lui jeter un regard qui signifiait « mets-toi avec moi, on va faire des étincelles ».

Le temps passant, Sasuke put le voir les joues rougies par l'effort, les mèches blondes brunies par la transpiration qui les collait à son front et le souffle court. Ce n'était pas la première fois. Et pourtant, une étrange sensation le parcourut.

L'échauffement se poursuivit sans qu'il y fît bien attention et quand ils furent enfin prêts à jouer, le professeur, d'un nouveau coup de sifflet, les réunit.

« Bien ! Jeunes gens, les premiers matches m'ont montré vos faiblesses et comme les séances précédentes, nous allons les travailler une par une pour les transformer en forces ! La séance d'aujourd'hui sera donc consacrée aux passes ! »

Un murmure de protestation se répandit dans la salle.

« Sérieux ? marmonna Kiba à côté de Sasuke. On s'éclatait encore aux dernières séances mais là… on va juste s'amuser à s'envoyer des balles ? »

L'Uchiha ne répondit pas et focalisa son attention sur monsieur Maito qui, un grand sourire aux lèvres, laissait persifler ses élèves. Quand le silence fut revenu, ses sourcils se froncèrent sans qu'il eût perdu sa joie – et cela ne disait rien qui valût à Sasuke.

« Voilà comment nous allons procéder. Vous allez vous répartir par binômes. Nous créerons trois grandes colonnes que vous devrez franchir mais de telle sorte que chaque binôme soit toujours en face d'un autre. Le but est que chaque binôme à tour de rôle essaie de passer l'autre avec la balle. Et pour ce faire, vous allez être obligés de vous faire des passes ! Je noterai à chaque fois quels binômes gagnent. A la fin de cet exercice, ceux qui s'en seront bien sortis auront le droit de se faire un petit match s'ils le souhaitent. Les autres continueront l'exercice ou se feront des passes à côté pour s'améliorer. Des questions ? Non ? Hé bien à vous de jouer ! Je vous attends à mon bureau pour noter les binômes. Allez, les jeunes ! »

De nouveau, la petite classe fut parcourue de chuchotements, d'approbations comme de désapprobations. Sasuke voulut tourner la tête pour se choisir un partenaire quand deux mains se saisirent, en parfaite synchronisation, de ses bras. Naruto et Kiba lui hurlèrent simultanément aux oreilles :

« Sasuke, on se met ensemble ? »

Il écarquilla les yeux, les regarda l'un après l'autre et nota immédiatement l'air farouche qu'ils abordaient et le regard noir qu'ils s'accordaient mutuellement.

« C'est mort, Inuzuka. Il est avec moi.

-Ah ouais ? Il me semble qu'on a demandé en même temps, non ? »

Naruto s'étrangla, coula un regard vers Sasuke qui se contenta de hausser un sourcil, se renfrogna. Puis un sourire inquiétant se peignit sur son visage.

« Dis-moi, Kiba, tu connais Senju, hm ?

-Quel est le rapport ? s'enquit le jeune homme, méfiant.

-Si t'avais les moyens de lui clouer le bec, tu le ferais ?

-Heu…

-Ben voilà ! On a besoin de faire cet exercice ensemble avec Sasuke pour ce faire ! Pas vrai ? »

La main de Naruto se resserra sur le bras de son camarade. Celui-ci soupira et affirma les dires du blond :

« Désolé, Kiba, mais il n'a pas tort. Une prochaine fois, ok ? »

Il se dégagea de sa prise et suivit presque à contrecœur son compagnon de fortune maintenant euphorique vers le bureau du professeur où ils s'inscrivirent. A l'annonce de leur équipe, celui-ci ouvrit de grands yeux et quelques élèves montrèrent encore de l'étonnement quand bien même il était devenu courant dans la classe de troisième année qu'ils passassent du temps ensemble.

Puis la petite classe se répartit de chaque côté des trois colonnes matérialisées par des plots aux couleurs criardes.

« Vous êtes prêts ? C'est parti ! »

Au coup de sifflet, balles en mains, trois premiers binômes s'animèrent pour passer trois autres. Sasuke les regarda faire, admira l'aisance de certains, moqua ceux qui perdaient lamentablement la balle. Cela ne semblait pas si compliqué mais il se doutait bien que derrière le simple entraînement sur les passes, c'était avant tout le travail d'équipe que leur professeur cherchait à perfectionner.

Cette notion l'effrayait un peu. Parce que son coéquipier n'était autre que Naruto. Cependant, en regardant celui-ci qui, loin d'avoir peur, semblait n'attendre que son tour, il remettait son appréhension en doute. Après tout, pourquoi pas ? Peut-être que malgré ce qu'il s'était passé entre eux ils pouvaient bien travailler ensemble ?

Un nouveau coup de sifflet retentit et Naruto lui agrippa le bras pour le tirer vers la colonne. C'était le binôme face à eux qu'ils devaient arrêter. Son corps s'anima sans qu'il eût eu besoin d'y penser. Il s'élança, Naruto à ses côtés, pour aller marquer l'élève qui avait la balle. Paniqué, celui-ci voulut la renvoyer à son binôme ; mais Naruto l'intercepta, dribbla un peu, passa sans souci l'autre élève et envoya souplement la balle à Sasuke qui termina la colonne.

Le professeur Maito eut un grand sourire et griffonna rapidement sur un bloc-notes les binômes gagnants.

« On échange ! cria-t-il. »

Naruto et Sasuke se mirent en place, face au binôme qu'ils venaient de passer. C'était à présent à leur tour de se faire des passes. Ils s'échangèrent à peine un coup d'œil. Un courant électrique sembla parcourir le corps du brun. Et au coup de sifflet, il se mit à courir sans crainte.

Il fut le premier à avoir la balle. Il dribbla jusqu'à être gêné par un premier adversaire. Pied gauche bien en place, il pivota pour trouver une ouverture et passa à Naruto avant qu'il ne fût marqué. Le temps que son adversaire suivît le trajet du ballon, Sasuke était déjà plus loin, derrière leur dernier concurrent. Il reçut une passe en cloche, faillit la perdre à cause de l'élève qui le marquait ; mais Naruto qui passait à son côté lui permit de se débarrasser habilement de la balle pour qu'il la récupérât et finît la colonne.

L'enseignant n'en pouvait plus et s'extasiait de ce qu'ils parvenaient à faire ensemble. Complices, ils se frappèrent dans la main et s'en allèrent faire la queue dans une autre colonne.

Les échanges se poursuivirent. Ils ne perdirent pas une seule fois. Et furent classés meilleur binôme à la fin de l'exercice.


Il faisait gris lorsque Sasuke sonna chez Naruto. En attendant que celui-ci vînt lui ouvrir, il observa, méfiant, les gros nuages qui s'amoncelaient au-dessus de Konoha. Le temps était menaçant et il n'aimait pas cela. Il repensa à son vélo, qu'il avait abandonné devant l'immeuble, espéra qu'il ne se mettrait pas à pleuvoir. Puis son hôte se décida enfin à lui ouvrir et l'accueillit avec bonne humeur.

« Vas-y, entre ! »

Sasuke ne se fit pas prier et pénétra le petit vestibule où il ôta ses chaussures pour suivre son camarade de classe qui s'était déjà avancé dans un couloir étroit mais lumineux. Il s'ouvrait, à droite, sur un petit salon que jouxtait une cuisine. Les portes de gauche devaient mener aux chambres et à la salle-de-bains. Il gagna ainsi la salle-à-vivre.

L'appartement, dans l'ensemble, était plutôt chaleureux : des couleurs chaudes s'éparpillaient sur les murs, s'accrochaient aux rideaux, serpentaient sur les étagères sous la forme de petits objets décoratifs, attaquaient même le mobilier. De nombreuses photos étaient épinglées à la va-vite aux murs et Sasuke y reconnut sans peine Choji, Shikamaru, Kiba, Ino et même Sakura en plus de Naruto et de ce qu'il jugea être Jiraya, son tuteur.

Quelques photos du blond plus jeune le firent sourire quand il remarqua qu'il avait dû être encore plus énergique et versatile autrefois.

« J'étais déjà beau, hein ? »

Les lèvres du brun s'étirèrent un peu plus.

« Tu plaisantes, j'espère ? Ta tête faisait déjà peur et ça ne s'est pas arrangé. »

Il eut en réponse un grognement rageur et se permit même de pouffer avant de venir s'asseoir sur le tapis devant le canapé pour installer ses affaires sur la table-basse.

« Je te sers quelque chose ? proposa Naruto.

-Je veux bien un thé.

-Rien de plus fort ? suggéra son vis-à-vis, lui rappelant au travers d'une œillade insistante qu'ils bénéficiaient de la réserve d'alcool de son tuteur.

-Plus tard. Finissons d'abord l'exposé et on fera ce que tu veux ensuite. »

Naruto hocha la tête et s'éloigna vers le coin-cuisine tandis que Sasuke se penchait déjà sur l'ébauche de plan qu'il avait commencée le matin même. Le temps ne fut pas long avant qu'une tasse fumante fût déposée devant lui. Il remercia son hôte du bout des lèvres et commença à boire tout en annotant de temps à autre son compte-rendu.

« Alors, ça donne quoi ? interrogea Naruto. »

Il s'assit auprès de lui et Sasuke lui montra l'ensemble de leurs notes et les regroupements qu'il fallait faire pour arriver à un tout cohérent. Ils passèrent bien deux heures à décider de l'ordre dans lequel ils allaient présenter les choses et à s'entraîner à l'oral. Il arriva souvent que Sasuke reprît Naruto :

« Non pas comme ça… Ouais, plutôt… Non, là, tu mets trop de temps, il faut que tu sois plus concis… Oui, mais qu'est-ce que tu peux ajouter ?... Ça se dit pas comme ça… Oui, aussi… Non… Bon, écoute… »

Enfin, ils se mirent d'accord et vinrent à bout du projet. Ereinté, Naruto se laissa tomber en arrière, les jambes repliées contre le rebord de la table-basse et les bras étendus au-dessus de sa tête jusqu'à toucher le canapé.

« Aaah, j'suis vanné ! »

Il s'étira alors en poussant un gémissement de bien-être. Le regard que lui jeta Sasuke était trouble et il détourna la tête dès qu'il le vit rouvrir les yeux. Loin de se douter de quoi que ce fût, Naruto resta étendu là, pensif, à fixer le plafond. Ce ne fut qu'alors qu'il se rendit compte que la pièce était plongée dans la pénombre – l'automne se consumait aussi rapidement que la lumière du jour qui laissait place de plus en plus tôt aux ténèbres de la nuit – et qu'il perçut le bruit de la pluie qui ricochait contre les vitres. Il regarda à peine la fenêtre pour voir qu'au dehors, le vent fouettait les arbres et frôlait les immeubles. Il grimaça. Cette saison n'était décidément pas clémente.

« Bon, je vais peut-être y aller. »

Il ouvrit de grands yeux et se redressa aussitôt.

« Quoi ? Mais tu vas pas partir maintenant ? »

Sasuke refusa de se tourner vers lui.

« Pourquoi est-ce que je resterais puisqu'on a fini ? »

Naruto fronça les sourcils, pas sûr de comprendre ce qui prenait soudain son camarade.

« Ben je sais pas, on pourrait peut-être réviser ensemble pour la semaine prochaine, non ? »

Il se rappela alors une chose essentielle et sa bonne humeur le reprit.

« D'ailleurs, ça me fait penser ! T'es bon en maths ? Non, parce qu'il y a un truc que j'ai absolument pas compris au dernier cours… Attends-moi là, je reviens. »

Il lui fallut moins de deux minutes pour bondir jusqu'à sa chambre, déranger les piles d'affaires en tout genre qu'il avait faites rapidement avant l'arrivée de Sasuke pour donner l'impression que sa chambre était rangée et revenir dans le salon, son carnet de cours en mains. Il l'imposa presque à Sasuke, se rassit plus proche encore de lui et pointa du doigt un passage de son cours.

« Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? »

Sasuke s'était tendu à ses côtés mais il ne s'en aperçut pas, ne l'entendit ni déglutir ni soupirer. Il ne vit que le léger mouvement des mèches sombres qui retombaient sur ses joues quand il se pencha pour déchiffrer ses notes. Les sourcils noirs se froncèrent et il débuta bientôt une explication qui sembla bien plus claire à Naruto que celle du professeur Hatake. Puis on lui indiqua un autre passage qui avait mal été retranscrit et qui était sans doute la raison pour laquelle tout était aussi confus. Le blond s'y intéressa, appuya une main sur le sol, y transféra son poids et son corps se rapprocha imperceptiblement de celui de Sasuke. Il regarda le tout par-dessus son épaule.

Son souffle passa alors sur le cou découvert de son camarade. De nouveau, celui-ci se figea, tourna à peine la tête vers lui. Et s'arrêta si près de son visage que son souffle se coupa. Les grands yeux bleus ne cillèrent pas ni ne montrèrent de gêne. Et leur propriétaire se contenta de demander :

« Quoi ? »

D'un ton si innocent que Sasuke se sentit rougir et détourna aussitôt les yeux.

« Rien, murmura-t-il. »

Il ferma les yeux pour se reprendre et poursuivit son explication.

Au dehors, la nuit venait à grands pas. Naruto finit par se lever pour allumer la lumière du salon. Son départ fut source de soulagement pour Sasuke et il aurait sans doute réitérer sa proposition de s'en aller si son camarade ne lui avait pas tendu une manette de jeu.

« Après l'effort, le réconfort ! s'exclama-t-il d'une humeur si joyeuse qu'elle eut raison de ses résolutions. »


« Il fait quand même sacrément moche… On dirait que ç'a empiré. »

Appuyé sur le rebord de la fenêtre, collé au radiateur dont il appréciait la morsure chaude à travers son pantalon, Naruto observait l'extérieur depuis la fenêtre du coin-cuisine. Assis à la table derrière lui, Sasuke fixait d'un regard morne les ramen instantanés que son hôte était en train de préparer.

Le temps avait filé à toute allure et il s'était rendu compte avec surprise de l'heure qu'il était quand Naruto avait décrété qu'il mourait de faim et qu'il avait mis fin au jeu auquel ils jouaient. Ce temps de camaraderie avait été si naturel – si agréable, à vrai dire – qu'il s'y était laissé prendre. Il avait coulé dans un confort et une convivialité qu'il n'avait jamais véritablement connus.

Il était facile de passer du temps avec Naruto lorsqu'on n'était pas son ennemi : il avait toujours la conversation facile, un mot taquin à la bouche qui invitait à y répondre sur le même ton, une chaleur communicative, une bonne humeur qui étincelait dans ses yeux et s'inscrivait sur ses lèvres en un grand sourire. Cela étirait à peine ses joues, rehaussait peut-être un peu ses pommettes, plissait ses yeux, lui donnait un air à peine animal et joueur auquel ajoutaient les étranges cicatrices qu'il portait sur chaque joue. Et bien malgré lui, il devait le reconnaître : au cours des dernières semaines, il avait appris à aimer ces sourires.

Naruto ne lui avait pas laissé le choix de rester manger avec lui. Et puisqu'il avait apprécié les ramen de Teuchi, il aimerait obligatoirement ceux-ci. Sasuke avait d'ailleurs haussé un sourcil quand il s'était rendu compte du nombre incalculable de plats instantanés qu'il avait dans ses placards.

« Ben quoi ? s'était défendu Naruto. Quand Jiraya est pas là, je me nourris comme je peux. »

Rien qu'y penser le faisait lever les yeux au ciel en grimaçant légèrement.

La chaise que fit grincer Naruto pour s'asseoir à côté de lui le sortit de ses pensées.

« Il fait vraiment moche. »

Et c'était vrai. On entendait parfaitement le vent s'acharner au-dehors. Et la pluie semblait tomber selon des trajectoires aléatoires qui évoquaient des tourbillons. C'était comme si une terrible tempête sévissait sur la ville.

« Tu devrais pas rentrer à cette heure-ci avec ce temps. Tu veux pas rester dormir, au pire ? Je peux t'installer un futon dans ma chambre. »

Naruto lui tendit des baguettes qu'il prit nerveusement.

« Je ne sais pas si c'est une bonne idée.

-Hein ? Tu plaisantes ? C'est sortir qui est une mauvaise idée, oui ! Tu dérangeras pas, si c'est ça la question. »

Sasuke, les yeux fixés sur la table, ne répondit pas. Naruto fronça les sourcils, ne comprenant pas le malaise qui semblait planer dans l'air.

« Bon… ben bon appétit, hein. »

Il commença à manger. Sasuke l'imita. Naruto l'observa un petit moment puis sortit une plaisanterie sur le professeur Sarutobi. Son vis-à-vis accepta sa feinte et suivit le mouvement en répondant par une autre boutade.

L'atmosphère se détendit. Et Sasuke accepta de penser à autre chose.


Il était finalement resté.

Il était désormais près de vingt-trois heures. Naruto avait l'art de lui faire passer le temps.

Quelques semaines plus tôt, il n'aurait jamais cru qu'il serait invité à dormir chez lui ni qu'ils feraient ensemble la vaisselle tout en se donnant de temps à autre des coups de torchons bien placés jusqu'à ce que tout se terminât en une bataille acharnée accompagnée d'éclats de rire.

Il n'aurait pas non plus cru qu'il serait à présent en train de regarder Naruto dérouler un futon pour lui dans sa chambre au milieu de piles d'affaires qui l'avaient bien fait sourire lorsqu'il était entré pour la première fois dans la pièce. Assis sur le lit de son hôte, une bière à la main – non pas la première mais il avait perdu le compte de celles qu'il avait déjà bues et tout ça était la faute de cet abruti -, il fredonnait une chanson agaçante qui passait sans cesse à la radio en ce moment et que son camarade lui avait mis en tête.

« Putain… je me vengerai, je te le jure, marmonna-t-il tout en s'énervant contre lui-même après seulement quelques paroles. »

Naruto répondit par un rire, termina d'installer les draps, reprit sa cannette abandonnée et alla s'asseoir à côté de Sasuke, le dos calé contre le mur. Ils trinquèrent et burent chacun une longue gorgée. Leurs joues avaient rosi et leurs regards s'étaient troublés mais un air ingénu faisait son empire sur leurs visages. Et si leurs esprits étaient brumeux, ils se sentaient néanmoins presque heureux.

Naruto coula un regard vers Sasuke alors que celui-ci portait de nouveau sa boisson à ses lèvres. Et le mouvement que fit sa pomme d'Adam à chaque lampée le fascina. Il sortit sans s'en rendre compte de son état comateux et demanda avant de le réaliser :

« Dis, Sasuke, comment t'as découvert que tu étais gay ? »

L'interpellé s'étrangla et se mit à tousser bruyamment tandis que Naruto se sentait rougir jusqu'à la pointe des cheveux.

« Dé-désolé, c'est pas ce que… heu… »

Il se perdit dans ses mots et commença à s'agiter nerveusement, se mordant même la lèvre sous la gêne. Il n'osa pas même s'approcher de Sasuke pour l'aider ; mais celui-ci se calma de lui-même et posa sa bière sur la commode avant de renverser son contenu. Puis il prit une profonde inspiration en fermant les yeux et releva ensuite la tête vers son camarade. Son regard n'avait rien d'offusqué et était étrangement calme. Il apaisa aussitôt Naruto.

« T'en as de ces questions, toi… La prochaine fois, demande-le-moi quand je ne suis pas en train de boire. »

Naruto se détendit tout à fait et répondit par un grand sourire.

« Promis ! »

Sasuke l'imita et se laissa de nouveau aller contre le mur. Il croisa les mains et porta son regard sur elles.

« Pour répondre à ta question… Je crois que je m'en suis toujours douté. Je ne me suis jamais intéressé aux filles. Elles n'arrêtaient pas de me courir après – je n'ai jamais très bien compris pourquoi, d'ailleurs – et moi, je ne pouvais pas m'empêcher de les trouver exaspérantes. Et puis un jour, j'ai eu le coup de foudre pour quelqu'un. Et c'était un garçon. »

Naruto cligna des yeux et retint sans trop bien se l'expliquer sa respiration.

« C'était en deuxième année. On était dans le même lycée mais on ne s'était jamais croisé. Il est venu à un de mes tournois. Il était ami avec un de mes aînés qui nous a présentés. Et on s'est tout de suite plu.

-Comment il s'appelait ? demanda doucement Naruto, comme pour ne pas le brusquer. »

Sasuke lui sourit d'une matière étincelante bien que légère ; et son cœur s'emballa un peu.

« Sai. »

Ce prénom, prononcé d'une manière si affectueuse – une manière qu'il n'aurait jamais pu imaginer possible chez Sasuke -, retentit d'une manière étrange à ses oreilles. Il n'avait rien d'original, pouvait même sonner assez mal : car après un sifflement et un « a » qui passait trop vite, il finissait sur une voyelle beaucoup trop aiguë, peu chantante, presque agressive.

Mais dite ainsi par Sasuke comme s'il s'était agi d'un trésor, l'appellation gagnait en prestige et paraissait presque faite de velours, agréable à l'ouïe.

« Comment il était ? s'enquit Naruto. »

Sasuke eut alors un air rêveur qu'il ne lui avait jamais vu et comme pris d'une nostalgie heureuse, loin de la triste mélancolie qui aurait pu se saisir de lui, il dit :

« C'était quelqu'un… de différent. Il passait assez inaperçu. Il était grand, pourtant, mais assez mince. Il avait des cheveux noirs très fins… »

Et il leva la main pour l'ausculter, comme s'il se souvenait de la sensation qu'ils faisaient en passant entre ses doigts.

« Il avait des yeux bruns comme les miens, mais plus petits, et une peau vraiment… pâle. Et puis il était discret. Uniquement parce qu'il avait beaucoup de mal à communiquer avec les autres. »

Il se tourna vers lui et son sourire se fana un peu.

« Sai était assez maladroit. Ça lui a valu de se retrouver dans des situations assez comiques ou juste très compliquées. Et pourtant, il ne se démontait pas facilement. Je pense que tu l'aurais détesté. »

La dernière remarque, amusée, fit doucement rire Naruto. Mais il s'arrêta bien vite quand il vit les yeux sombres de son camarade se perdre dans le vague.

« Je ne saurais pas vraiment expliquer ce qui m'attirait chez lui mais… on sentait qu'il lui manquait quelque chose, qu'il avait perdu quelque chose de précieux. En fait, il a totalement changé après la mort de son frère. Et il n'a jamais réussi à retrouver de vrais liens. J'ai été une exception.

-Vous êtes sortis ensemble tout de suite ?

-On peut dire ça. Ça s'est fait progressivement mais aussi très naturellement. Mais notre problème à tous les deux, c'est qu'on était trop confiants. »

Sasuke revint à lui.

« On savait que tout le monde ne prendrait pas forcément bien notre relation. On n'en a parlé à personne. Que ce soit mes amis ou mon frère, je n'ai jamais rien dit à quiconque. Mais voilà. L'idée d'être découverts avait beau être effrayante, elle n'en restait pas moins… »

Il chercha son mot.

« Excitante. »

Naruto se sentit tressaillir mais laissa Sasuke poursuivre. Sa langue se déliait et tout se racontait si aisément qu'il aurait pu croire que l'alcool y était pour quelque chose. Cependant, il restait persuadé du fait que si son camarade n'avait rien voulu lui dire, il n'aurait jamais répondu à ses questions. Ce simple état de fait lui réchauffa le cœur. Et son attention s'accrut lorsque Sasuke poursuivit :

« On a été surpris un jour au lycée en train de s'embrasser. Et il a fallu moins d'une semaine pour que tout le monde soit au courant. »

Le cœur de Naruto se resserra. Cette simple phrase pouvait vouloir tout dire.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il. »

Il se souvenait encore, au début du mois, de la réaction de Sasuke lorsqu'il lui avait dit qu'il ne comprenait pas forcément son inquiétude à l'idée que sa confession s'ébruitât. Le brun lui jeta un coup d'œil puis fixa le futon et répondit :

« Au début, on a juste eu droit à de longs regards qui nous suivaient quand on passait, à des chuchotements. Mais après, ç'a empiré. S'il n'y avait que de la surprise dans leurs yeux, après on y a vu… de la peur, du dégoût, de la colère… de la haine, même. Et ce n'étaient plus simplement des chuchotements. C'étaient des insultes hurlées par quelqu'un dans la foule. Hurlées pour nous. »

Naruto vit les poings de Sasuke se serrer.

« Nos casiers ont parfois été forcés ; nos affaires, volées ou abîmées. Sai a eu droit à un tag sur le sien une fois. Ça m'est aussi arrivé de recevoir des lettres de menace. »

Naruto se mordit la lèvre pour retenir les injures qui s'obstruaient dans sa gorge. S'il avait pu tenir entre ses mains ceux qui avaient osé tout ça, il les aurait écrasés sans aucun scrupule.

« Nos amis nous ont aussi tourné le dos. Moi, j'en avais trois principaux : Karin a pris ses distances parce que je crois qu'elle a toujours eu un faible pour moi ; et de découvrir que le mec avec qui on voudrait sortir est gay… Suigetsu m'en voulait de ne lui avoir rien dit alors qu'il était celui dont j'étais le plus proche. Juugo… lui, est resté. Mais je ne sais pas s'il comprenait bien dans quelle situation je me trouvais. Sai, quant à lui, n'avait pas franchement d'amis, il s'entendait surtout bien avec le président du club d'art. »

Il se tourna vers lui.

« Mais il l'a viré, Naruto. Il l'a viré parce qu'il sortait avec moi… alors qu'il était peut-être le meilleur peintre de toute l'école ! »

Son regard alarmé se perdit autre part.

« Tu aurais vu ses toiles, c'était… elles étaient vraiment superbes.

-Et pour le club de judo ? »

Il grimaça.

« J'étais peut-être trop indispensable pour qu'ils me virent aussi facilement… Seulement, il y en avait peu qui voulaient que je m'entraîne avec eux. »

Son ton se durcit et devint cinglant de cynisme.

« Tu comprends : pour un peu que j'en aie allongé un au sol et que j'aie voulu lui faire quelque chose de pas net. »

Naruto baissa les yeux.

« Mais jusque-là, c'était supportable malgré tout. Tout a changé le jour où, vers la fin de l'année, Sai a été passé à tabac. »

Ses prunelles bleues s'écarquillèrent.

« Ils avaient profité que je ne sois pas là pour… »

La voix de Sasuke se cassa et il dut prendre une profonde inspiration pour poursuivre :

« De nous deux, j'étais le plus solide. Je tenais bon pour moi mais aussi pour lui. Mais après ça, Sai a… changé. Il est devenu distant, sombre et plus solitaire que jamais. »

Il eut un petit rire nerveux.

« Je pense qu'il avait déjà tout prévu. Mais je n'ai rien vu. Et quand il est venu me voir pendant les vacances pour me dire qu'il partait d'Oto, je… j'ai été… surpris. »

Le visage de Naruto se froissa.

« J'ai passé le reste des vacances enfermé chez moi à ne rien faire. Je n'arrivais pas à croire ce qui était en train de se passer. Je suis même retourné au lycée à la rentrée en troisième année en me disant que c'était une mauvaise blague et que j'allais le revoir. »

Sasuke leva la tête vers le plafond et soupira.

« Mais non, il n'était pas là. Et je crois… que Sai a signé mon arrêt de mort à ce moment-là. »

Il se tut et le silence s'étira, s'appesantit sur la petite chambre. Naruto eut une brusque envie de s'agiter. N'en fit rien. Et encouragea son camarade à continuer :

« Et ensuite ? »

Sasuke lui coula un regard puis revint au petit lustre de papier orangé qui entourait la lampe de la pièce.

« Ensuite, tout s'est accéléré. J'étais malheureux alors irritable. Je répondais aux insultes que je recevais alors que je n'en faisais rien avant pour protéger Sai. Je me suis mis à me battre avec ceux qui allaient jusqu'à me donner un coup. J'avais décidé de ne plus me laisser faire et de rendre ce que je recevais. Mais ça devenait invivable. Je n'avais même plus envie d'aller en cours. J'ai commencé à sécher, à ne plus rien rendre à mes profs. J'ai même été insolent avec eux parce que je prenais la moindre remarque comme une attaque. Mes notes ont dégringolé mais je n'en avais rien à faire à ce moment-là. Tout ce qui m'importait… c'était que j'avais mal et que je n'arrivais pas à arrêter ça. »

Son visage se crispa.

« Je n'avais plus confiance en rien, plus rien ne comptait. Je me foutais de blesser des gens ou de détruire l'école. Parce que tout le monde était coupable de ce que je ressentais. »

Naruto déglutit. La fin de l'histoire approchait et son cœur se mit à battre la chamade.

« Et puis un jour, en juillet, j'ai définitivement craqué. »

La tête de Sasuke retomba et ses cheveux sombres glissèrent de ses épaules pour voiler ses pommettes et l'ovale de son visage.

« J'étais dans la cour quand ils ont rappliqué. »

Ses mains se détachèrent et se raccrochèrent dans des mouvements spasmodiques.

« Au début, c'est moi qu'ils ont insulté et tourné en dérision. Je n'avais rien de mieux à faire que de les ignorer. Alors je me suis levé et j'ai voulu partir. Mais ils m'ont retenu et ont commencé à me bousculer. Et ils ont abordé le sujet qu'il ne fallait pas. »

Il stoppa tout mouvement et ses doigts, fermement entremêlés, étaient si crispés que leurs jointures en étaient devenues blanches.

« Sai. »

Ses épaules se tendirent et sa voix se fit plus rauque, plus agressive.

« Ils l'ont traîné dans la boue, Naruto. Tu aurais entendu tout ce qu'ils ont dit… Que fuir, c'était la seule chose dont il avait été capable, que c'était bien digne de la tapette qu'il était. Ils disaient que la tête qu'il avait faite lorsqu'ils étaient allés le cogner était jouissive. Je ne pouvais pas les laisser dire ça. »

Il tourna les yeux vers lui. Et ils étaient brillants – si brillants.

« Je leur ai hurlé d'arrêter. Mais ils n'arrêtaient pas et je… »

Ils s'écarquillèrent et se perdirent dans le vague, presque fous.

« Je les haïssais tellement… C'était leur faute, tu comprends ? Tout ce que je voulais, c'était qu'ils éprouvent ce que Sai avait subi lorsqu'ils l'avaient frappé. Il y en a un qui s'est jeté sur moi. Et je… j'ai perdu mes moyens. »

Ses dents se serrèrent, ses sourcils se froncèrent.

« Tout ce que je voulais, c'était qu'ils crèvent ! »

Il se mit à trembler de rage contenue et peut-être d'autre chose. Les mots coulaient dans un rythme saccadé et disparate.

« Je n'arrivais pas à m'arrêter. Je voyais le sang sur leurs visages, j'entendais les os craquer et les cris qu'ils poussaient mais je… je ne pouvais pas… »

Il se recroquevilla.

« Je ne pouvais pas… et… il y a des hommes qui sont arrivés et… »

Il plaqua une de ses mains sur son visage et s'immobilisa quelques temps, sans doute pour retrouver son calme. Naruto, à ses côtés, le regardait avec un air profondément peiné. Mais il ne dit rien et attendit simplement qu'il reprît la parole. Ce fut d'une voix beaucoup plus calme que Sasuke termina :

« J'ai été convoqué en conseil de discipline et renvoyé. Mon frère a tout su et m'a récupéré à la petite cuillère. C'est lui qui m'a décidé à quitter Oto. Je ne pouvais pas rester là-bas. Pas après ça. »

Naruto acquiesça, compréhensif.

« Karin et Suigetsu sont venus me voir après tout ça avec Juugo. Pour me dire qu'ils avaient été aveugles et qu'ils regrettaient de ne pas avoir été là. Ils sont restés une journée entière avec moi dans ma chambre à me remonter le moral. Et je crois… qu'on n'a jamais été aussi proches que ce jour-là. »

La main glissa lentement et lorsque Naruto observa le visage de Sasuke, celui-ci avait de nouveau cette impassibilité qui lui était habituelle.

« Après ça, je suis venu à Konoha parce que je connaissais la ville et que c'était suffisamment loin du pays du son. J'ai passé toutes mes vacances ici à me demander comment se passerait mon premier jour d'école au lycée. Tout ce que je voulais, c'était que personne ne sache jamais ce qu'il s'était passé ou ce que j'étais. Et je me suis juré que plus jamais je ne referai ce genre de choses. »

Un nouveau silence les entoura jusqu'à ce que Naruto le brisât d'une voix tremblante :

« Mais… »

Il s'éclaircit la gorge.

« Et eux ? Qu'est-ce qu'ils ont eu ? »

Le rictus qui déforma alors les lèvres de son camarade l'inquiéta.

« Tu sais, c'est une histoire qui aurait pu faire plus de bruit que ça, arriver aux oreilles des parents. Ce n'était pas politiquement correct de punir quelqu'un parce qu'il avait provoqué un déviant. »

Naruto bondit, hors de lui.

« Quoi ? Mais c'est injuste ! »

Sasuke se tourna vers lui et le regard qu'il lui lança, qui mêlait colère et tristesse, l'incita au calme.

« Je sais, Naruto, je sais. Mais il n'y a rien à faire, d'accord ? »

Naruto sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine alors qu'il contemplait, dévasté, les plaies que la solitude avait pu laisser dans les yeux de son camarade.

« Maintenant, ma vie est à Konoha, ok ? »

Il se mordit la lèvre et baissa les yeux, toujours pris par ce terrible sentiment de révolte.

« C'est dégueulasse…

-Je sais.

-Non, tu ne sais pas. Tu ne sais pas que je te comprends parfaitement. C'est dégueulasse d'être rejeté pour un truc que tu ne choisis pas. Tu ne choisis pas de naître orphelin comme tu ne choisis pas d'aimer les mecs. C'est… dégueulasse. »

Sasuke le dévisagea longuement et les paroles de Naruto lorsqu'il l'avait traîné à Ichiraku lui revinrent. Il sourit à peine et posa une main réconfortante sur l'épaule de son vis-à-vis qui se figea sous ce geste.

« C'est peut-être pour ça que c'est aussi facile de tout te confier, souffla-t-il. Parce que tu sais ce que c'est. »

Naruto leva le bras pour toucher du bout des doigts ceux de Sasuke. Mais avant qu'il eût pu le faire, celui-ci conclut :

« Tu dois du coup savoir qu'il vaut mieux ne pas trop ressasser tout ça, non ? »

Il suspendit son geste et sentit Sasuke quitter son épaule et son lit pour gagner le futon.

« J'ai sommeil. On dort ? »

Il ne réagit pas immédiatement et finit par acquiescer.

« Ok. »


« Allez Naruto ! s'égosilla Kiba de l'autre côté de la grille qui entourait le terrain de base-ball. »

Sasuke, à ses côtés, avait un air désabusé. Le fameux tournoi dont Naruto lui rabattait les oreilles depuis des semaines n'était autre chose qu'une rencontre amicale avec le club d'un petit lycée en périphérie de Konoha. Peu de personnes, d'ailleurs, s'étaient déplacées pour y assister. Et pour couronner le tout, il faisait gris et froid et malgré le manteau d'hiver de son uniforme, il commençait à claquer des dents.

Il observa l'Uzumaki se mettre en place, dans l'uniforme de son club, tout aussi bleu marine que l'était leur habituelle tenue de sport. Il avait vissé une casquette de même teinte sur sa tête, plus pour se donner un genre qu'autre chose. Il se saisit de la batte et s'installa, l'objet sur l'épaule et le regard menaçant, prêt à recevoir la balle.

Plusieurs jours étaient passés depuis qu'il avait quitté l'appartement de Naruto. La matinée entière avait été étrange car la discussion qu'ils avaient eue la veille semblait peser de tout son poids sur eux. Sasuke ne regrettait pas vraiment de s'être ainsi confié. Après tout, comme il l'avait dit à l'intéressé, il était facile de lui accorder sa confiance.

Un léger ricanement le prit lorsqu'il se souvint qu'au début du mois, il s'était promis de ne jamais se faire avoir par Naruto. Force était de constater qu'il avait lamentablement échoué.

Lorsqu'il était parti, le blond ne l'avait pas lâché des yeux, que ce fût alors qu'il laçait ses chaussures, qu'il ouvrait la porte, s'avançait dans le couloir de l'immeuble. Puis il s'était retourné vers lui et lui avait lancé, dans une vague tentative de détendre l'atmosphère :

« N'oublie pas l'examen de maths demain à la première heure. »

Naruto avait souri, reconnaissant peut-être puisqu'il n'avait pas semblé savoir quoi dire depuis qu'ils étaient levés. Il s'était appuyé sur le chambranle de la porte d'entrée pour le regarder partir. Et lui avait soufflé chaleureusement :

« Merci, Sasuke. »

Mais merci de quoi ? De les avoir acceptés, son amitié et lui ?

Le lanceur envoya sa première balle. Naruto réagit à peine tard et elle fut récupérée derrière lui.

« Allez, Uzumaki ! Défonce-les ! hurla Kiba. »

Sasuke grimaça sous le volume sonore de l'autre garçon et revint ensuite au blond qui se repositionnait, l'air plus déterminé que jamais.

Le lundi, ils s'étaient retrouvés plus tôt que les autres comme ils en avaient maintenant l'habitude et la bonne humeur était de nouveau au rendez-vous. Naruto était intarissable et Sasuke s'était fait la remarque qu'il n'avait jamais connu quelqu'un d'aussi volubile.

« Naruto ! »

Le nouveau cri de Kiba le sortit de ses pensées et il eut peine à suivre la balle jusqu'à ce qu'elle percutât avec une violence inouïe la batte de Naruto. Elle monta à une vitesse folle dans les airs. Le blond, sous les exclamations de son équipe, lâcha aussitôt l'objet et se mit à courir. Déjà, l'équipe adverse s'affairait pour récupérer la balle et se la renvoyer.

Mais Naruto était rapide. Il termina le tour de terrain avant que ses adversaires eussent eu le temps de réagir. Ses coéquipiers se jetèrent avec joie sur lui pour l'acclamer et Kiba crispa ses doigts sur le grillage tout en sautant sur place et en hurlant à tout-va son allégresse.

Sasuke, bien plus calme, se permit simplement un sourire.

Maintenant que le tournoi était gagné d'avance, il ne leur restait plus que l'épreuve de jeudi : le fameux exposé qu'ils devaient présenter au cours du professeur Sarutobi. Et auquel – il ignorait encore comment – Naruto avait réussi à convier leur chère proviseure.


« Bordel, mais qu'est-ce qu'il fout ? »

Sasuke faisait les cent pas devant la porte de leur salle de classe. Tous ses camarades étaient déjà installés à l'intérieur, Tsunade Senju avait pris place aux côtés du professeur Sarutobi dans le fond, tous attendaient le début de leur exposé. Et il n'y avait pas de trace de son binôme.

Cela faisait presque cinq minutes que le cours aurait dû commencer. Il était parvenu à modérer les ardeurs des deux adultes en précisant que des photocopies de dernière minute avaient obligé Naruto à aller quémander l'aide du concierge. On lui avait répondu qu'ils auraient pu prévoir à l'avance ce fait. Et ils l'avaient fait. C'était simplement que Naruto n'avait pas de mémoire.

Exaspéré, Sasuke s'appuya au mur et se pinça l'arrête du nez en soupirant.

Enfin, le bruit d'une course précipitée lui parvint et Naruto lui apparut, la veste de travers et la cravate presque défaite, rouge et suant de s'être autant dépêché. Il s'affala presque au sol en le rejoignant et tendit les copies que Sasuke s'empressa de lui arracher des mains sans plus se préoccuper de lui. Méthodiquement, il vérifia que tout y était. Et s'arrêta en cours de route.

Naruto, encore haletant, ne sentit pas immédiatement le poids du regard noir que Sasuke lui adressa. Puis il releva la tête vers lui, s'essuya le front et demanda en haussant les épaules :

« Quoi ? »

Une veine battit à la tempe de Sasuke et il s'expliqua, d'une voix polaire :

« Où est l'organigramme ? »

Naruto haussa un sourcil.

« L'organi-quoi ? »

Sasuke se retint de le frapper et conserva son calme pour le provoquer :

« T'es vraiment un crétin ou tu le fais exprès ? »

Naruto se releva d'un bond, poings serrés et l'air farouche.

« Hé !

-On n'a plus le temps, en piste. »

Sans autre mot, Sasuke le saisit par le col, fit coulisser la porte et l'envoya valser à l'intérieur de la classe devant les visages éberlués de ses camarades de classe. Naruto se figea devant eux et sentit Sasuke passer nonchalamment derrière lui avant de monter sur l'estrade où il le rejoignit avec précipitation.

« Veuillez nous excuser pour ce contretemps, émit Sasuke en s'inclinant. »

Pris au dépourvu, Naruto l'imita maladroitement et se sentit rougir comme une pivoine. Sasuke prit l'initiative de distribuer les documents que son coéquipier avait plus tôt photocopiés. Puis, avec une aisance incroyable, il revint sur l'estrade, derrière le bureau, et annonça distinctement :

« Aujourd'hui, Naruto et moi allons vous parler de la fondation du pays de feu en lien avec la pensée d'Hashirama Senju. Mais débutons par une présentation de ce penseur qui fut essentiel dans l'élaboration du système des pays. »

Puis il se tourna vers l'Uzumaki qui, au début paniqué, trouva l'encouragement dont il avait besoin dans les yeux noirs de son compagnon de fortune ; en effet, loin de le moquer, ils semblaient plutôt le couver. Il sourit à cette constatation, prit une profonde inspiration, se tourna vers la classe et, sans avoir besoin de regarder ses notes de trop près, débuta.


La sonnerie de fin de cours retentit. La porte coulissa et les élèves sortirent joyeusement de la salle de classe pour aller chercher les blouses nécessaires à l'heure de chimie du professeur Orochimaru à laquelle ils devaient se rendre à présent. Kiba et Choji suivirent le mouvement en commentant allégrement l'exposé qu'avaient réalisé Sasuke et Naruto. Shikamaru, un peu en retrait, suivait d'un pas lent et étouffa tant bien que mal le bâillement qui le prit.

Asuma Sarutobi succéda à ses élèves après de dernières félicitations aux deux élèves qui, les premiers, avaient ouvert le bal des exposés qui se suivraient au fil des prochaines séances d'histoire. Tsunade Senju, enfin, impeccable dans son tailleur brun, lunettes sur le nez, relisait, tout en gagnant le couloir, le calepin sur lequel elle n'avait pu s'empêcher de prendre quelques notes. Il s'agissait après tout d'un oral sur l'un de ses ancêtres – celui dont, sans doute, elle était la plus fière.

Elle aurait sans doute poursuivi sa route jusqu'à son bureau si la voix stridente de Naruto Uzumaki n'avait pas retenti dans son dos.

« Attendez ! »

Agacée avant même de l'avoir écouté, elle s'arrêta et se retourna vers lui.

« Uzumaki, fit-elle en croisant les bras. »

L'élève tirait Sasuke par la manche et s'avança jusqu'à elle pour l'interroger, d'un air plus que sérieux :

« Vous êtes convaincue, maintenant ? »

Elle fronça les sourcils, mécontente de voir une telle situation se retourner contre elle. Elle ouvrit la bouche pour parler. S'arrêta. Les dévisagea longuement tous les deux et nota l'air presque implorant de Naruto comme le regard perçant de Sasuke qui semblait attendre qu'elle dît « oui, vous avez bien travaillé, tous les deux ».

Et cette proximité qu'elle n'avait jamais vue entre eux auparavant, la facilité avec laquelle ils avaient tous deux présenté leur exposé, le naturel avec lequel la parole s'était partagée entre eux, la complicité même qu'on aurait pu déceler chez eux…

Il ne semblait pourtant pas si lointain le temps où ils venaient régulièrement dans son bureau, couverts de bleus et d'entailles, une haine réciproque clairement affichée, après s'être battus.

Elle avait lourdement sanctionné cette attitude. Il fallait bien les récompenser pour leurs efforts, à présent. Aussi soupira-t-elle et accorda-t-elle du bout des lèvres :

« Très bien, je lève votre punition à la fin de la semaine. »

Sasuke se permit un petit sourire et Naruto serra les poings en hurlant victoire.

« Mais attention ! prévint-elle. Au moindre faux pas, je vous remets tout sur le dos. »


Vendredi 29 novembre. Dernier jour de corvées. Dire que Naruto était de bonne humeur était un euphémisme. Il rayonnait depuis la matinée et ne s'était jamais montré aussi sympathique. Kiba, tout aussi euphorique, adorait le voir dans cet état. Choji et Shikamaru, plus réservés, appréciaient quand même ce tempérament chez leur ami.

Réunis tous les quatre autour de leurs bureaux pour la pause de midi, ils conversaient joyeusement. Sasuke avait cette fois-ci refusé leur invitation : il mangeait avec quelques garçons du conseil des élèves avec lesquels il s'était lié d'amitié. Naruto finissait à peine son repas et racontait encore à quel point il avait été dur et long de préparer l'exposé qu'il avait fait la veille et qui avait fait si bonne impression auprès de ses camarades, de leur professeur – qui avait juré qu'il leur mettrait une très bonne note – et de leur proviseure au point que celle-ci avait annulé leur punition.

« T'es sacrément chanceux, quand même, pesta Kiba pour la forme. C'est pas tout le monde qui parvient à faire déplacer la dirlo pour un exposé. C'est parce qu'elle connaît ton tuteur, ça encore.

-N'importe quoi, rétorqua Naruto. Si ce que je crois que tu sous-entends était vrai, elle m'aurait pas collé en corvées avec Sasuke pour trois mois !

-En même temps, qu'est-ce qu'elle aurait pu faire d'autre ? intervint Choji. On aurait dit qu'il était impossible de vous arrêter.

-Ça… soupira Shikamaru. »

Naruto se gratta la tête de gêne et rit nerveusement.

« Ouais bon, ça va. On est amis, maintenant, et c'est tout ce qui compte. »

Ses amis l'approuvèrent. Puis Shino vint les interrompre d'une main sur l'épaule de Naruto.

« Il y a quelqu'un pour toi, indiqua-t-il. »

Naruto leva la tête vers son camarade, cligna des yeux puis fixa la porte pour deviner de qui il s'agissait. Il n'eut pas besoin de beaucoup de temps. A la vue des mèches teintes de son ex-petite-amie, il sentit son cœur s'emballer. Il se leva d'un bond l'air grave, ce qui surprit ses amis. Ceux-ci suivirent son regard et reconnurent immédiatement Sakura.

« Naruto ? demanda Choji d'une voix inquiète. »

Naruto leva la main en signe d'apaisement.

« Je reviens. »

Puis il se dirigea vers l'entrée de sa classe et en sortit pour se retrouver face à la présidente du conseil des élèves. Elle n'avait pas une fois relevé la tête vers lui et ses doigts entremêlés s'agitaient nerveusement.

« Salut, Sakura, souffla Naruto. »

Elle répondit par un vague hochement de tête.

« Je peux te parler ? »

Il acquiesça à son tour et ils s'éloignèrent pour gagner un lieu plus calme et isolé. Ils optèrent pour la cage d'escalier qui menait au toit et se tinrent coi, l'un en face de l'autre.

Naruto n'était pas à l'aise. Il n'avait pas revu la jeune fille depuis qu'il avait commencé à se battre avec Sasuke. Il s'était nourri de son image pour alimenter sa haine envers ce dernier durant tout le mois d'octobre. Mais il n'avait jamais véritablement pensé à elle ; il s'était surtout concentré sur sa douleur et son ressentiment. Novembre avait été différent : il avait la sensation, cette fois-ci, de l'avoir en quelque sorte oubliée. Et il se demandait comment diable il avait bien pu faire.

Car il la trouvait toujours aussi jolie dans cet uniforme qu'elle avait toujours impeccable et qui lui allait si bien. Et il se souvenait avec une acuité incroyable à quel point il avait pu l'aimer.

Il toussota pour se redonner contenance et demanda :

« Qu'est-ce que tu voulais me dire ? »

Sakura tritura encore une fois ses doigts puis abaissa ses mains toujours jointes pour agripper le pan de sa jupe.

« En fait… commença-t-elle d'une voix fluette qu'il ne lui avait jamais connue. J'ai entendu dire que Sasuke et toi vous entendiez très bien maintenant. »

Il fronça les sourcils, peu certain que le tournant de cette discussion lui plût.

« Oui. On est devenu amis, oui. »

Elle se crispa et ses doigts se resserrèrent brusquement sur le tissu bleu marine de son uniforme.

« J'en suis très contente, vraiment. Je préfère ça plutôt que… »

Plutôt que ce qu'il y avait eu avant, pensa-t-elle.

Naruto ne pouvait que l'approuver.

« Je voulais… reprit-elle incertaine. »

Elle se mordit la lèvre et une larme coula sur sa joue pâle. Estomaqué, l'Uzumaki ne réagit pas immédiatement et attendit simplement qu'elle implorât, d'un ton minable :

« Je n'arrive pas à l'oublier, Naruto. Ça fait deux mois mais je… je n'arrive pas à… »

Sa voix se brisa et elle couvrit son visage de ses mains pour masquer ses pleurs. Son ex-petit-ami, face à elle, était incapable du moindre geste et sentait simplement une terrible sensation de vertige, accompagnée d'une horrible impression de froid, l'envahir.

« Je voulais savoir si… enfin, maintenant que tu es proche de Sasuke, si… si tu pouvais lui parler… pour moi. »

Sakura essuya tant bien que mal ses larmes et prit le temps de respirer profondément pour se calmer. Puis elle avisa le silence qui s'étirait et l'immobilité de Naruto dont elle ne voyait que les poings subitement resserrés, à tel point que ses ongles devaient avoir entaillé ses paumes. Apeurée, elle leva les yeux jusqu'au visage hostile du jeune homme qui la foudroyait du egard. Elle voulut prendre la parole mais il la coupa aussitôt :

« J'aurais pu m'attendre à beaucoup de choses de ta part, Sakura, mais pas à ce que tu te montres un jour aussi cruelle. »

La remarque lui coupa le souffle et lui fit ouvrir de grands yeux.

« Quoi ? peina-t-elle à articuler. »

Naruto serra les dents puis finit par dire :

« Si encore tu avais demandé à Kiba, Choji ou Shikamaru, j'aurais encore pu laisser passer. Mais me demander ça à moi ! C'est que t'as vraiment aucune considération pour moi. »

Affolée, Sakura voulut lever la main vers lui.

« Qu'est-ce que tu ra…

-Ne me touche pas ! »

Naruto s'arracha à sa prise et, furieux, lui cracha à la figure :

« Tu peux aller te faire foutre ! »

Et sans un mot de plus, il tourna les talons. Sakura hésita à peine à lui courir après et se contenta de hurler :

« Naruto ! »

L'interpellé ferma brusquement les yeux et serra de nouveau les poings, décidé à ignorer ces appels désespérés. Il descendit les marches quatre à quatre jusqu'à son étage et atteignit à grands pas la porte de sa salle de classe. Tous ses camarades étaient revenus et même Sasuke était à son bureau, en grande discussion avec Kiba. Celui-ci l'aperçut et agita la main.

« Hé, Naruto ! Qu'est-ce qu'elle voulait ? »

Naruto détourna alors le regard et rejoignit sa place en les ignorant complètement. Surpris, les deux jeunes hommes s'échangèrent un regard et Kiba quitta le bureau de Sasuke contre lequel il s'était appuyé pour s'accroupir près de son ami.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

-J'ai pas envie d'en parler, répondit Naruto d'une voix blanche en enfouissant la tête entre ses bras croisés sur ses cahiers. »

Kiba resta un temps interdit et voulut insister. Mais la sonnerie de reprise des cours sonna alors et l'entrée de leur prochain professeur l'obligea à regagner sa place.

Il ne se lassa pas de jeter de temps à autre un coup d'œil inquiet à son ami, accompagné muettement par Choji et Shikamaru qui, sans avoir entendu la conversation, avaient bien compris que quelque chose n'allait pas. Même Sasuke ne put s'empêcher de se retourner quelques fois vers Hinata pour entrapercevoir derrière la jeune fille la silhouette recroquevillée de son compagnon de fortune.


Naruto fut morose tout le reste de la journée. Il n'adressa la parole à personne, ne répondit pas aux questions de ses amis, s'irrita même de leur insistance. D'un pas lourd, il quitta la salle à la fin des cours pour rejoindre le bureau de monsieur Mitokado où il était convoqué avec Sasuke pour leur dernier jour de corvées. Le vieux concierge les accueillit avec un ton acide, sans doute déçu de perdre ainsi les deux jeunes auxquels il pouvait donner à faire ce que lui-même répugnait à effectuer.

Sasuke n'y prêta pas attention. Son seul intérêt était désormais dans la résolution du problème Naruto : en effet, celui-ci avait accepté la nouvelle tâche qu'ils avaient à accomplir sans rechigner. Et pourtant, il s'agissait de ce qu'il détestait le plus : un bricolage de plus à réaliser du côté des poubelles de l'aile Sud du lycée, d'autant plus qu'il faisait vraiment froid au dehors.

Ils sortirent, outils en mains, pour aller remettre en place la barrière de bois qui entourait le petit bout de terrain où se trouvaient les containers à ordures. Il leur fallut une bonne demi-heure pour entièrement la replanter et la reclouer. Les joues et le nez rouges, les doigts engourdis, ils revinrent au bureau la gorge en feu d'avoir haleter sous l'effort dans l'automne frigorifiant. Le concierge n'était déjà plus là et devait être parti se réfugier dans sa petite maison à l'autre bout du terrain pour siroter une tasse de thé.

Penauds, les deux garçons remontèrent jusque dans leur salle de classe pour récupérer leurs affaires. Le silence qui les entourait depuis qu'ils étaient partis réparer la barrière semblait s'être cristallisé autour d'eux, aussi mordant que le froid qu'il y avait au dehors.

Sasuke n'avait plus l'habitude que Naruto fût si taciturne et si renfermé. Il avait appris à le connaître dans toute son exubérance et ses grands sourires. Ce qu'il voyait ne lui plaisait pas. Il avait besoin de comprendre ce qu'il s'était passé pour que son camarade se retrouvât dans cette situation ; il avait besoin de le secouer pour qu'il abandonnât ce masque d'amertume qui lui allait si mal.

Aussi attendit-il que le blond fût entré dans la salle de cours pour lui agripper l'épaule et le faire pivoter. Et quand il fut face à lui, à peine surpris de son geste, il lui demande de but en blanc :

« Qu'est-ce que t'as ? »

Naruto ne répondit pas, se renfrogna à peine et détourna les yeux. Mais Sasuke ne l'entendait pas de cette oreille et ses doigts se crispèrent autour du menton de son vis-à-vis pour qu'il revînt à lui.

« Réponds, ordonna-t-il. »

Naruto se dégagea de sa prise et le repoussa. Ses épaules se tendirent aussitôt, ses poings se crispèrent et se décrispèrent de façon erratique et il serra les dents. Sasuke, face à lui, comprit aussitôt : il était en colère ; et pis encore, en colère contre lui. L'agacement le frôla et une désagréable sensation de déjà-vu le fit maugréer :

« Qu'est-ce que j'ai fait encore ? »

Le ton était si cinglant que les yeux de Naruto brillèrent de fureur.

« Comment tu fais, hein ? dit-il enfin. Comment tu fais pour que tout le monde s'intéresse à toi comme ça ? Qu'est-ce que t'as de si extraordinaire, Sasuke ? C'est parce que t'es beau ? que t'es riche ? que t'es le meilleur en tout ? »

L'interpellé fronça les sourcils, peu sûr de comprendre où voulait en venir Naruto.

« Mais qu'est-ce que tu…

-Est-ce que les gens réagiraient de la même façon s'ils savaient à quel point t'as un caractère de merde ? le coupa-t-il. A quel point c'est difficile de t'arracher deux mots ? A quel point c'est difficile de t'approcher ? D'obtenir un regard qui ne soit pas méprisant de ta part ? Hein ? Tu crois qu'elle serait encore accrochée à toi deux mois après ? Tu crois qu'elle serait venue me voir pour quoi ? Pour me demander de lui servir d'intermédiaire auprès de toi ? »

Sasuke le dévisageait, méfiant.

« De quoi est-ce que tu parles, Naruto ? s'enquit-il.

-De Sakura, enfoiré ! Je te parle de Sakura ! s'écria le blond.

-Quoi ? Elle est venue te… »

Les yeux noirs s'ouvrirent en grand mais il fut de nouveau interrompu :

« Comment ça se fait ? Comment ça se fait qu'elle arrive pas à t'oublier ? Comment ça se fait que moi, je l'aie oubliée ? Qu'est-ce que tu m'as fait pour que ça arrive, hein ? »

Sasuke secouait à peine la tête, toujours aussi surpris, détestant définitivement le cours que prenait la conversation.

« Tu ne vas pas me mettre encore ça sur le dos, non ? »

Naruto se courrouça d'autant plus.

« Et pourquoi pas ? Après tout, c'est depuis que t'as rappliqué dans ce bahut que c'est la merde totale ! »

C'en était trop. Et c'était insupportable. Octobre n'avait pas à revenir.

Sasuke se rapprocha de lui et planta un de ses doigts dans la poitrine de l'autre.

« Ecoute-moi bien, Uzumaki. Je sais que ç'a dû te faire bizarre qu'elle vienne te voir comme ça. Mais il est hors de question que je te serve encore de bouc-émissaire ! Elle est conne ? Qu'elle assume. J'ai rien à voir là-dedans. »

Et il se détourna de lui, prêt à aller récupérer ses affaires. Mais Naruto fut plus rapide que lui et son poing percuta violemment sa joue. La force du coup le poussa vers l'arrière et il retomba maladroitement sur une chaise qui n'avait pas été replacée sous son bureau. Il vit trouble durant quelques secondes puis leva des yeux furieux vers Naruto qui continuait de vociférer :

« Je t'interdis de dire ça de Sakura ! Que tu l'aies voulu ou pas, c'est toi qui as fait ça d'elle ! Et je te le pardonnerai pas ! »

Sasuke porta une main à sa joue douloureuse. Mais il était tellement en colère qu'il sentait à peine la douleur pulser sous sa peau.

« Ah oui ? dit-il d'une voix rauque bien trop calme pour ce qu'il éprouvait. Moi, je ne te pardonnerai pas de me refaire ce coup. Surtout pas après ce qu'il s'est passé ces dernières semaines. »

Naruto perdit un instant ses moyens sous la menace mais retrouva vite de sa superbe et s'emporta encore :

« Tu sais ce qu'elle voulait ? Que je te parle pour elle. Elle aurait peut-être même pu me demander si je savais enfin qui était ton type de personne. Parce que c'est ce que tu lui as dit la dernière fois, non ? Qu'elle n'était pas ton type. »

Il s'approcha de Sasuke et l'empoigna par le col.

« Et c'est quoi ton type, Sasuke ? »

Il ne reçut pas de réponse et ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa chemise.

« Qu'est-ce que je suis censé lui dire, hein ? »

Sasuke n'exprimait toujours rien. Et Naruto perdit alors son calme.

« Réponds ! »

Excédé, il leva le poing pour le frapper de nouveau. Mais Sasuke le repoussa brutalement et il fit quelques pas en arrière jusqu'à sentir son dos cogner contre le mur de la salle. Il grimaça à peine et lorsqu'il releva la tête, Sasuke était là, tout près de lui, presque collé à son corps. Ses yeux jetaient des éclairs, ses lèvres tremblaient de rage contenue.

« Mon type, hein ? »

De nouveau, ses doigts capturèrent son menton avec plus de force qu'auparavant, plissant sa peau. Interdit, le cœur furieusement emballé, il vit son camarade se pencher dangereusement vers lui. Et lui glisser, sans le lâcher du regard :

« Peut-être bien que c'est toi. »

Et sans plus de cérémonie, il plaqua férocement ses lèvres contre les siennes. Naruto ferma les yeux par réflexe, comme hors de lui-même, étranger à cette situation qu'il ne comprenait pas, incapable de faire quoi que ce fût.

Le baiser ne dura que quelques secondes, juste le temps qu'il fallut à Sasuke pour se détacher de lui et lui jeter alors un regard confus et un peu perdu. Naruto, quant à lui, porta le dos de sa main à sa bouche et ses yeux bleus, empreint de surprise, s'écarquillèrent.

Ils restèrent un long temps à se dévisager ainsi, en chiens de faïence. Puis Sasuke détourna la tête de gêne. Naruto ne dit rien. Puis amorça à peine un geste pour laisser son bras retomber. Cela décida Sasuke à sortir de son immobilité pour aller chercher ses affaires. Il ajusta la bandoulière de son sac sur son épaule et resta un temps face à son bureau avant de revenir vers la porte.

Puis il coula un regard à Naruto dont les grands yeux bleus ne l'avaient pas lâché une seconde. Ses lèvres se pincèrent. Et il dit enfin :

« Ecoute… C'était rien, d'accord ? Je me suis juste emporté et je… »

Mais il fut incapable de finir sa phrase, de le fixer plus longtemps. Il baissa la tête, agrippa la poignée de la porte, la fit coulisser. Puis ajouta, avant de sortir et de refermer derrière lui :

« A lundi. »

Et le silence se referma sur Naruto.


Désespérine

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