-Chapitre 1-

Le lendemain, je me suis réveillée à peine dix minutes avant Acacia. D'ailleurs, je commençais à en avoir marre de l'appeler Acacia. Il me fallait un surnom, ou j'allais péter un câble. Aca, c'était moche. Il y avait bien Cia (prononcez « Sia », sinon c'était moche aussi.), mais ça ne me plaisait pas trop. J'ai finalement opté pour Cassia. (écrit comme ça, parce que sinon, Cacia, ça faisait pas beau.). Plus qu'à voir si ça lui allait, mais je me voyais mal lui demander ce qu'elle pensait de mes surnoms débile à seulement six heures vingt cinq du matin. Alors je l'ai bouclée (ma bouche, hein. Pas Acacia.). J'ai silencieusement regroupé ma chevelure d'or (en effet, je me moque de votre geu…bouche. – Restons polis, s'il vous plait.). Je me sentais très fatiguée ce matin là. D'où cet éphémère humour de shit. Bref, je n'avais pas terminé ma phrase. J'ai donc regroupé ma chevelure d'or (vous aurez compris, il me semble.) en une queue de cheval haute. Ce qui m'allait plutôt bien, d'autant plus que j'avais les cheveux longs. En fait, je ressemblais un peu à Acacia, comme ça, mais en blonde. Ce qu'elle m'a elle-même fait remarquer alors qu'elle sortait de la salle de bain.

« Eh. C'est moi ou tu mets un point d'honneur à me plagier, espèce de petite recopieuse ?

Elle a assorti sa tirade en me lançant son oreiller sur la tête, ce à quoi j'ai répliqué en lui renvoyant le sien, puis le mien également. Elle est allée en chercher un qui gisait sur la chaise de mon bureau, et j'ai récupéré celui que j'avais laissé dans ma valise. Notre pseudo-bataille a duré ainsi jusqu'à ce qu'elle se laisse chuter sur son lit, morte de rire.

-Cela dit, la queue de cheval te va bien aussi.

-Merci.

C'est ce moment qu'a choisi Ada Bezarius pour se pointer dans l'embrassure de la porte, une mine surprise au visage. J'ai seulement remarqué à cet instant que la chambre était un véritable capharnaüm. Acacia avait encore son oreiller entre les mains.

-Ben ça, lâcha Ada, c'est du crêpage de chignon.

Nous avons toutes trois souri de concert. Puis on est allées petit déjeuner. Les autres nous attendaient déjà. En mangeant leurs céréales, s'entend.

-Au fait, Acacia, ça te dérange que je t'appelle Cassia ?

Elle était en train de croquer son pain au chocolat.

-Oh bah (elle marqua une pause pour avaler le morceau de viennoiserie qu'elle avait dans la bouche, puis reprit :)oui, un surnom débile de plus ou de moins, ça ne va pas changer grand-chose.

Je lui ai envoyé un coup de coude (gentil, hein.) dans les côtes, et elle s'est esclaffée.

J'ai passé la quasi-totalité du reste de la journée à suivre les cours normalement. Le reste de la semaine aussi, d'ailleurs. Au final, vendredi arriva, et rien n'avait changé en particulier. Bon, je m'étais rapprochée des filles en général- je m'entendais particulièrement bien avec Ada et Acacia, même si ça allait avec les autres aussi. Je continuais à tenir Break au courant de ce qui se passait en lui postant régulièrement de mes nouvelles par lettres, que je remettais dans le casier de celui qui s'avérait être mon professeur de chimie- le hasard faisait bien les choses, les gens trouvaient ça pour le moins normal que j'aille poser mes devoirs en retard dans son casier ou bien que j'aille lui demander de me ré-expliquer je ne sais quelle leçon : mon niveau en physique-chimie avoisinait le Zéro Absolu. Du coup, je me demandais même si le prof ne le faisait pas exprès pour protéger ma couverture. Bon, dans un sens, ça ne changeait rien pour mes possibilités d'avenir puisqu'avec Pandora, elles m'étaient quasi-assurées. Mais quand même. C'était vexant de toujours se taper des notes en dessous de la moyenne alors que vous ne savez même pas si la note est méritée ou bien reste une des multiples conséquences de ma place à Pandora. Enfin.

Nous étions vendredi soir, donc. Et nous terminions la journée avec un cours de musique- last but not least, comme on dit. Ou pas. Le professeur, M. Noodle, fut l'un des seuls à se préoccuper de moi. Et je mesurais seulement maintenant combien j'aurais dû être reconnaissante envers les autres professeurs, qui avaient fait comme si j'avais toujours été là. Parce que c'était super gênant d'être la cible de tous les regards de la classe – non, j'exagérais, les trois quart dormaient. On avait commencé par rentrer en classe, comme pour les autres cours. On s'était assis, le prof avait fait l'appel, bref, j'étais comme invisible à ses yeux. J'ai du prendre mon courage à deux mains- je vous avais déjà parlé de ma timidité, non ?- et je suis allée lui dire qu'il ne m'avait pas appelée. Il n'a pas paru surpris, comme s'il savait qu'il y avait une nouvelle, mais qu'il l'avait momentanément oublié. Il m'a demandé mon nom-logique, m'enfin. Quand je lui ai dit que je m'appelais Melody, son air ennuyé a soudainement disparu, pour faire place à un grand sourire. C'était à ce moment-là que j'ai commencé à flipper. Il a commencé à se taper la discussion avec moi, comme si il faisait ça tous les jours.

« Alors, ma petite (grr…), tu joues de quel instrument ?

–Rien, Monsieur.

– Quoi, une Melody qui ne fait pas de musique, c'est un comble… »

Je n'y avais jamais pensé, en fait. Chez les Baskerville, j'entendais parfois quelqu'un qui jouait Lacie, alors je fredonnais un peu. Des fois, je chantais, aussi. Mais non, je n'avais jamais joué de musique, même si jamais écouter les autres en jouer et que par moments, ça me faisait un peu envie. Disons que je n'avais pas eu le luxe d'apprendre.

« Vraiment, tu es sûre que tu n'arriverais pas à nous jouer quelque chose ? Vas-y, je t'en prie, le piano est à toi.

En fait, non, c'est là que j'ai vraiment commencé à flipper.

-Monsieur, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je n'ai jamais touché un pia…

-Allez, c'est un ordre. Obéis à ton vieux professeur et montre-nous un peu ton niveau. Tu as une partition sur le piano, si tu veux.

-Mais…

A contrecœur, je me suis assise sur le… Oh, je ne savais même pas comment ça s'appelait. Bref, l'espèce de tabouret du piano, quoi. J'ai lancé un regard paniqué vers la partition. J'avais beau reconnaitre les différentes notes sur un bout de papier, sur le piano, je n'avais aucune idée de leurs emplacements. «Là, je suis dans la m... Hum. Mal. ». J'ai posé le doigt sur une touche, au hasard. Un bruit désagréable a résonné dans la salle. Je ne voyais strictement pas ce que je pouvais faire d'autre.

-Tss, tss, a murmuré le professeur. C'est pas bon tout ça. Nightray, et si tu venais montrer à ta camarade comment on est censé jouer ce morceau sans détruire les tympans de ce qui vous écoutent ?

Put*in. Non, non. Encore non. Tout, sauf ça. Non, pas ça. Par pitié. Je vais me prendre la correction de ma vie par un mec qui ne me supporte pas, qui plus est (et qui est l'héritier Nightray. Et qui est beau. HUM, bref. Abrégeons.). Quelqu'un voudrait bien venir m'achever ? Non ? Dommage. En attendant, j'aimerais vraiment m'enfoncer six pieds sous terre.

Contrairement à ce que je pensais, Elliot ne dormait pas, puisqu'il s'est levé dès que le professeur l'a appelé.

-Avec plaisir, monsieur, lâcha-t-il sur un ton qui semblait affirmer tout le contraire.

Il traversa la salle d'un pas souple et pressé. Il avait l'air de s'ennuyer royalement. Et je le comprenais, en plus. Il est venu s'installer à côté de moi. Oui, à côté de moi. Sur la même chaise. Je vais faire un infarctus. Il a attrapé ma main – mes mains- avec les siennes. Ouais, bon, bref. J'ai rougi, violement. Non mais, je devais déjà me taper la honte devant la classe entière, et je devais être aidée par Elliot Nightray, qui me faisait rougir dès que je le voyais ? Soit ce prof n'avait pas fait exprès, et dans ce cas c'était un gros boulet, soit il avait compris et il devait avoir des élans sadiques (lui aussi.) Eh, soyons clair, par « il avait compris », j'entendais bien le fait que je ne puisse pas voir Elliot en peinture. Ou plutôt l'inverse. Enfin bref, le message était le même : n'allez pas vous faire des idées.

Il a commencé à faire glisser mes doigts sur le clavier du piano. Je me suis souvenue de la fois où on l'avait entendu, avec Acacia, le premier jour. Il jouait monstrueusement bien, comme si il avait un don. A la fin du morceau, il s'est tout simplement levé et a repris sa place, la mâchoire crispée (comme depuis qu'il avait été appelé, remarque.). J'ai lancé un regard vers le professeur, en attente d'une réaction. Il a simplement hoché la tête. J'ai imité Elliot. Une fois assise, Carla s'est tournée vers moi avec un sourire moqueur sur les lèvres.

-Hey, Dydy, tu peux m'expliquer pourquoi tu es rouge comme une tomate ?

-Heiin ?

Son sourire s'est agrandi.

-Ahhh, je vois. Eh ben tu vises haut...

Ha. Ha. Ha. Très, très, très drôle. Non, sérieux. Moi, amoureuse du Nightray ? Allons bon. Et puis quoi encore ?

-Ben voyons. Tu te fais des idées, ma pauvre.

-Et il semble t'appré…Hu, pardon, ne pas te détester. Enfin, pas autant qu'Ada, quoi. C'est déjà ça. Tu as un peu d'avance sur elle avec lui, pour l'instant. Mais vu qu'il… Aïeuuh, mais tu m'as fait mal, Ada !

Effectivement, Ada, n'en tenant plus, venait de l'assommer- façon de parler- avec sa flûte.

-Tais-toi un peu avec tes bêtises, Clara.

Le ton si calme qu'elle avait employée m'avait un peu surprise. J'avais eu l'impression qu'elle était plus joviale, en temps normal. En même temps, je n'aurais jamais cru Acacia- Cassia, pardon- se montrer capable d'entamer une bataille d'oreillers avec moi. Comme quoi les impressions se montraient souvent trompeuses.

-Tu sais aussi bien que moi que je me fiche totalement d'Elliot. Enfin, sur le plan sentimental, quoi. J'aimerais juste qu'il arrête de me détester sous prétexte que je suis une Bezarius et lui un Nightray. Rien de plus.

Carla leva les yeux au ciel. Fin de la conversation. La fin des cours a sonné. Nous sommes toutes les trois sorties de la salle. Carla est allée retrouver d'autres amies, tandis qu'Ada m'a entrainée vers le hall, où se trouvaient déjà Acacia et Nathalie, une membre de la secte adoratrice d'Ada- hum, pardon, une de ses amies. Cette dernière a proposé d'aller faire un tour dans les jardins pour profiter des derniers rayons du soleil. J'étais sur le point d'accepter- je n'avais même pas encore vu les jardins de Lutwidge, honte à moi- quand Ada a poliment décliné l'invitation, un sourire gêné aux lèvres en guise d'excuse.

- Ah, désolé, ça ne va pas être possible pour moi, j'ai un exposé d'histoire à préparer avec Melly.

Ah oui, c'est vrai ça. J'avais complètement oublié que notre professeur d'histoire nous avait demandé de réaliser un exposé sur un sujet libre qui touchait à l'histoire du royaume. Très précis, quoi. Les filles sont allées faire leur tour dehors, nous laissant seules dans le grand hall de Lutwidge.

-Désolé de te prendre du temps, s'excusa Ada, mais ce week-end, je rentre chez moi, et je pense qu'on ferait mieux de le faire ensemble, sinon le prof va encore se mettre en colère.

-Pas de problème. On va dans la salle d'étude ?

-A quoi bon ? On a qu'à aller à la bibliothèque, elle est forcément ouverte, à cette heure-ci.

Oui, et c'est bien là le problème. Je ne veux pas aller à la bibliothèque. Je ne veux pas, parce qu'à cette heure-ci, comme vient de me le faire si bien remarquer Ada, les deux Nightray y seront certainement. Je ne veux plus voir Elliot après ce qui s'est passé en cours de musique. D'autant plus qu'il risque certainement de penser que je fais exprès de le suivre. N'importe quoi. Oh, et il manquerait plus qu'il parle de la fois où j'ai écrit Baskerville à la place de White sur ce foutu registre à la co… Hum. Donc j'avais plus de mille raison pour ne pas aller à la bibliothèque, mais toutes trop personnelles pour êtres expliquées à Ada. Et si je m'y opposais vraiment, elle allait elle aussi se faire des idées sur ce que je pensais de cet idiot de Nightray. Ah non, je n'en avais pas besoin, merci bien. Alors j'ai lâché avec distraction :

-Ah, ouais, je suis bête.

-Pas grave, on y va.

Et on a traversé Lutwidge d'un pas lent. On trainassait un peu dans les couloirs en discutant de tout et de rien, surtout de nos goûts. J'avais quelques trucs en commun avec elle, mais sur d'autres points, j'étais son parfait opposé. En fait, on ne se ressemblait pas du tout sur le caractère, mais nous avions des goûts semblables. A commencer en matière de garçons. J'ai même réussi à apprendre qu'elle aimait un mec aux yeux vairons- j'en ai déduit que c'était sûrement le petit ami dont avait parlé Carla. Puis on est arrivée devant les portes de la bibliothèque, et j'ai vivement changé de sujet. Oui, ça me semblait pas une très bonne idée que d'arriver à côté d'Elliot (et Léo, je l'oublie toujours, le pauvre) en train de parler des genres de garçons qu'on appréciait. Manquerait plus qu'il me prenne pour une pimbêche. Non madame, je me fichais de ce que pensais Monsieur Nightray, je tenais juste à garder un peu de dignité.

Nous sommes donc entrées dans la bibliothèque en débattant sur le sujet de notre futur exposé. Ce qui ne faisait pas très naturel à mon goût, mais tant pis. J'avais pris le premier truc qui m'était passé par l'esprit. Ada voulait traiter de la naissance de la Sainte Brigitte ; moi, de la période post Sablier. Elle argumentait sur les bénéfices de son sujet quand j'ai remarqué Léo qui travaillait seul sur un des bureaux, dans le coin à droite. Elliot ne devait pas être très loin. Allons bon. Ada a posé son sac sur la table voisine à la sienne. J'ai failli faire un infarctus. Deuxième fois de la journée, tiens. Puis elle s'est enfoncée dans les rayons de la bibliothèque à pas pressés. Au passage, j'ai failli rentrer dans Elliot qui a fait une drôle de tête en me voyant. Mais plus comme s'il était étonné de me trouver ici que s'il en avait plus que marre de me voir. Une sorte de mélange des deux en fait. Mais ceci n'est qu'un détail, n'est-ce pas ? J'ai finalement rejoint Ada, tout en imaginant la tête que ferait Elliot quand il verrait le sac d'Ada et comprendrait implicitement que j'étais avec elle. Je préférais ne pas y penser, en fait. Ma noble amie a secoué un gros livre en cuir bleu sous ma tête pour me tirer de ma rêverie.

-Houhou, Melly, il y a quelqu'un là dedans ?

-Oups, pardon, ai-je débité en soupesant le bouquin, lequel était très lourd. « La tragédie de Sablier » ? Je croyais que tu voulais la naissance de la Sainte Brigitte ?

-Oui, lâcha-t-elle, mais on aura plus de choses à dire sur la Tragédie. Et puis c'est plus récent !

NON. Non, non et non. Ça me rappelait trop les Baskerville. Non. Je ne voulais pas faire un exposé sur ce massacre. Un jour, Lotti m'avait avoué avoir tué plein de gens, ce jour là. Des millions. Je ne voulais pas entendre parler de ça. Je ne voulais pas en parler. Je voulais oublier. J'aurais voulu, plutôt. Mais les choses ne marchaient pas comme ça, tristement. Sauf que je n'allais pas me laisser faire là-dessus. J'aller résister. Ou attendre que le beau prince charmant vienne à mon secours. Même si ce dernier n'est qu'un concept publicitaire destiné à faire des gens des vieilles filles. Huch.

-Mouais, mais c'est pas très original.

-C'est un des sujets favoris du prof, tu sais ?

-Et puis Melody doit bien s'y connaître, non ?

Je me suis vivement retournée, pour découvrir Elliot, négligemment adossé à une étagère. Non, je ne dirais pas ce que je pense. Je ne le dirais pas. Je ne le dirais p… Ah mon Dieu, ce qu'il est beau ! Huuum, je ne l'ai pas dit, hein. Sauf que s'il disait un mot de plus, je serais très mal. Bref, Ada a semblée intriguée.

-Qu'est-ce que tu veux dire par là, Elliot ?

-Je t'ai pas déjà demandé de ne pas prononcer mon nom comme ça, Ada Bezarius ?

Il foudroya mon amie du regard, puis ses yeux glissèrent sur moi.

-Et pour répondre à ta question, je ne sais pas, j'avais envie de dire ça comme ça…

Qu'est-ce qui m'empêche de lui foutre un coup de pied, là, maintenant ? Ah, oui, je ne dois pas abîmer son joli minois. Enfin, officiellement, c'est parce que ça paraîtrait suspect. Et que Break me tuerait.

-Enfin, en tout cas, vous devriez trouver un autre sujet, un groupe a déjà pris la Tragédie, conclut-il en nous laissant seules.

Ada se retourna vers moi.

-Dommage, murmura-t-elle.

J'en étais encore à remercie mentalement Elliot. Le prince charmant (enfin, ce dernier adjectif restait à voir) était passé, finalement. Il venait de me sauver la vie. Ça faisait déjà deux fois, maintenant. J'ai pris un air tout triste. Hihihi.

-Ouais. On prend quoi, alors ?

Elle m'a lancé un sourire enfantin.

-La naissance de la Sainte Brigitte ?

J'ai levé les yeux au ciel et soupiré en même temps. Synchronisation parfaite.

-Bon, si tu veux…

Le soir même, nous avions récupéré assez d'informations pour considérer l'exposé comme bouclé. Ada m'a promis qu'elle jetterait un œil chez elle, si elle trouvait d'autres informations dans sa propre bibliothèque- l'avantage d'être une Bezarius. Que dis-je, l'un des avantages.

Pendant nos recherches à la bibliothèque, nous avions –j'avais ?- eu la chance de ne pas retomber sur Elliot, la salle étant largement assez grande pour que quatre élèves s'y promenant puissent ne pas se tomber dessus. Sauf qu'Ada parlait naturellement fort, ce qui devait réduire mes chances de passer inaperçue. Elle a quitté la pièce à dix neuf heure tapantes, s'excusant gentiment parce qu'il restait un passage à recopier alors qu'elle devait rentrez chez elle. Je lui ai assuré que ça ne me dérangeait pas, mais je pensais qu'Elliot et Léo étaient déjà partis. Sauf que, je n'ai remarqué qu'à l'instant où Ada à claqué la lourde porte de bois de la bibliothèque que leurs sacs étaient encore là. Et que par conséquent, eux aussi. Je n'en étais pas arrivée à la moitié du texte que je recopiais que j'ai entendu Elliot s'approcher. J'ai tout rangé et j'ai quitté la bibliothèque juste avant qu'il n'arrive à portée de vue. Timing parfait. Je me suis dit que je terminerai ça dans le week-end. Je me suis enfermée dans ma.. Notre chambre, à Acacia et moi. Cassia n'y était pas. Je me suis sentie un peu seule. J'ai attrapé un livre et je me suis effondrée sur mon lit. J'aurais bien aimé rejoindre les filles, mais si elles n'étaient pas au réfectoire, j'aurais eu l'air idiote, alors je suis restée dans ma chambre. J'en étais très précisément à la 489ème page de « Holy Knight » quand la porte de ma chambre s'est ouverte en trombe sur Nathalie.

-Melody ?

J'ai quitté mon bouquin du regard.

-Mhh ?

-Ah, tu es là ! On pensait que tu étais encore avec Ada à la bibliothèque, mais on ne vous a pas trouvées. En fait, on te cherchait parce que ta famille vient de se pointer à l'accueil. Apparemment, ils veulent que tu passes le week-end avec eux.

-Oh, super. (J'avais prononcé ce mot sur un ton plat, quasi ironique.) Désolé de vous avoir fait courir dans l'université. Et merci aussi.

-Pas grave, on n'aurait pas du te laisser seule. Bon, alors bon week-end !

-Merci, toi aussi. »

Elle est partie aussi vite qu'elle était arrivée. J'ai poussé un soupir de soulagement. Bon sang, sans Ada, les deux jours à venir auraient sûrement étés ennuyeux à en mourir. Même si je savais très bien que tout le monde ne m'adorait pas chez les White, peut être que Break serait là. Rien que d'y penser, j'étais pressée d'être en bas. Alors, qu'est-ce que je prenais ? J'ai attrapé un sac de voyage, où j'ai fourré mon livre, deux tenues, plus une de jour, et tous les sous vêtements qui allaient avec. Plus un crayon à papier. Dans ma hâte, j'ai failli oublier mes affaires de cours. Enfin, j'ai bouclé mon sac et je l'ai lancé sur mon épaule. J'ai descendu les escaliers à une vitesse moyenne. Je ne tenais pas à me faire remarquer, mais je ne voulais pas perdre de temps non plus. Une fois à la sortie du lycée, j'ai remarqué la carriole des White. Tandis que leur cocher me saluait de la main, je suis grimpée à l'intérieur. Malheureusement, elle était vide. J'étais un peu déçue. Je m'attendais vraiment à trouver Break. Ou Sharon. Ou un quelconque membre de Pandora, mais qui se préoccupe un peu de moi. Et visiblement, ils avaient d'autres soucis en tête. Bah, c'est vrai qu'ils avaient peut être un peu autre chose à faire que de s'occuper d'une gamine de seize ans qui rentre pour la première fois à l'école dans une universités pour nobles, enfants de ducs et autres gosses de riches. J'ai interpellé le cocher, quand même.

« Terence ?

-Oui, Mademoiselle ?

-Roh, je t'en supplie, ne m'appelle pas Mademoiselle quand il n'y a personne. Je hais ça.

-Très bien, Mademoi… Euh.

-Tss. Pourquoi n'y a-t-il personne d'autre ?

-Ils étaient tous très occupés, Made.. Hm.

-Oh.

J'étais vexée. Dans un sens, ils avaient pris la peine de me faire venir passer le week-end avec eux, mais ils n'avaient pas l'air de s'intéresser à moi plus que ça.

-Et, tu sais s'il y a une raison particulière à ma venue au Manoir ?

-Non, Mademoiselle. Désolé.

-Pas grave. »

Je me suis assise sur le siège en velours rouge. Si, si. Avec les dorures, en vrai or, sur le côté. D'habitude, ils ne prenaient pas cette voiture quand je sortais. Etrange. Le trajet jusqu'au Manoir des White s'est déroulé en silence. Plutôt logique, puisque j'étais seule dans la voiture. M'enfin. Quand j'ai enfin pu apercevoir le Manoir se dresser au dessus de la cime des arbres, j'ai poussé un soupir de satisfaction. Le voyage durait une bonne heure, et j'étais assez fatiguée.

Comme à chaque fois que je voyais le Manoir, je devais me retenir pour ne pas pousser un cri de surprise et d'émerveillement. Les White avaient beau n'être que de « petits » nobles, de second rang, ils avaient une demeure des plus imposantes. A commencer par ses jardins, mais aussi par la richesse architecturale du bâtiment. La première fois que je l'avais vu, je m'étais demandé à quoi pouvait ressembler les résidences des familles Ducales, si de simple nobles comme les White avaient un Manoir pareil. Mais la vérité était plutôt qu'ils attachaient une trop grande importance au qu'en dira-t-on.

J'ai suivi le cocher jusqu'au grand Hall d'entrée, lequel était éclairé par une lumière tamisée qui filtrait du dehors par un grand vitrail aux couleurs pâles, un peu pastel. J'ai déposé mon sac à mes pieds, tandis que Terence m'informa qu'il allait demander ce qu'il devait faire de moi. Enfin, il ne l'avait pas tourné comme ça, mais le sens était le même, quoi. Je me suis tournée pour regarder la série de portraits qui ornaient le mur. Tous des descendants de la famille, qui se ressemblaient pour la plupart comme des gouttes d'eau. Le dernier tableau représentait Lena et Cole White, lesquels étaient mes parents adoptifs. Que je n'arriverais certainement jamais à considérer comme mes parents. Terence est revenu.

« Je vous prie de me suivre, Mademoiselle.

Il m'a entrainée à travers le Manoir et ses couloirs lumineux. Nous sommes arrivés devant une porte qui menait à une salle où je n'avais jamais encore eu l'occasion de rentrer. La salle de réunion, il me semblait. La porte s'est ouverte sur Lena White, qui attendait tranquillement dans son fauteuil, en sirotant son thé.

-Ah, Melody, te voilà. Viens, assieds-toi.

Je me suis exécutée avec grâce- si, si, je suis sérieuse. J'étais assez mal à l'aise, comme toujours quand je venais ici. Je ne me sentais pas chez moi chez les White.

-J'espère que tu n'avais rien prévu à Lutwidge pour ce week-end. Nous avons préparé ta venue au dernier moment, mais nous avons pensé que ce serait bien que tu nous tiennes au courant des nouveautés là bas.

Ouais, ouais. En gros, ils m'avaient complètement oubliée et voulaient tenter de rattraper le coup. Et puis je tenais déjà quelqu'un au courant, c'est juste qu'ils n'étaient pas mis dans la confidence parce qu'ils n'étaient pas jugés comme personnes de confiances. Ou bien qu'ils ne prenaient pas de mes nouvelles. Ou bien qu'ils en prenaient, mais qu'ils pensaient que je leur cachais des choses. Superbe, dites donc. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle a poursuivi :

-De vive voix, s'entend, puisque je sais que tu corresponds avec Break par courrier, mais je me suis dit que tu pourrais avoir d'autres choses à dire, que tu aurais oublié de citer.

Allons bon. C'était moi ou elle me traitait de menteuse ? Par-fait. Je regrettais qu'ils ne m'aient pas laissée croupir dans ma chambre, à Lutwidge.

-On va faire venir quelqu'un de Pandora en qui tu aie confiance dans les jours à venir. Je veux que tu te montres efficace, Melody.

Ne fais pas honte à ta famille adoptive, Melody. Ne fais pas ci, Melody. Ne fais pas ça, Melody. Ils me tapaient sur le système. Plus que tout. Et même, c'était quoi, ce qu'elle venait de me dire ? Elle avait clairement sous entendu qu'elle était en train de me manipuler pour l'honneur de leur famille débile. Non mais oh.

Et le pire, c'est que je ne pouvais pas parvenir à détester Lena. Parce qu'elle était la seule des White à me considérer comme sa vraie fille, ou quelque chose qui en approchait. Parce qu'elle arrivait même à se faire du soucis pour moi, parfois. Oui, bon, c'était rare, mais quand même. Les autres ne se souvenaient pas tous de mon prénom, pour vous donner une idée de ma côte de popularité chez les White.

-Très bien, merci.

-De rien, Melody. Ah, et tu as ta chambre, mais si tu préfères prendre celle d'Isabelle qui est plus grande, tu peux. Le repas sera servi à vingt heures dans la salle habituelle.

Holà. Non, merci bien. Isabelle est la pire peste que je connaisse. Lui piquer sa chambre relèverait du suicide, d'autant plus que j'aimerais éviter d'aggraver les problèmes. Même si je sais que la proposition de Lena se voulait gentille.

-Merci, je tâcherais d'être à l'heure. Et je vais plutôt garder ma chambre.

-Bien. Si tu as le moindre problème, je t'en prie.

-Avec plaisir. »

J'ai tourné le dos et quitté la pièce à pas pressés. J'ai grimpé l'escalier qui menait à l'étage. Mes affaires étaient déjà installées dans la chambre. Je me suis écroulée sur le lit à baldaquin. Cet endroit me rappelait tellement de choses. Mon arrivée à Pandora. Quand on m'avait annoncé que j'allais aller étudier à Lutwidge. Le jour où j'y avais emménagé. Oui, le jour où j'étais arrivée chez les White…

C'était une journée pluvieuse de milieu d'année. A cette époque, je logeais encore dans les locaux de Pandora. Alors que je me reposais, Break est venu me dire qu'il avait quelque chose à m'annoncer. Je savais ce qu'il allait me dire. J'étais soulagée, et je redoutais ce qui allait suivre à la fois. Nous nous sommes installés dans les jardins du quartier général. Il a commencé par me parler du genre de famille qu'il avait recherché-une famille en lien et fidèle à Pandora, sûre, et dont la noblesse et la richesse étaient suffisantes pour justifier mon entrée à Lutwidge. Il m'a expliqué qu'au début, il n'en avait trouvé qu'une, mais où était déjà placé en adoption un membre de Pandora, lequel étudiait également à Lutwidge. Alors il est allé trouver ailleurs, et a ses recherches on porté leurs fruits peu de temps après. Les White, une noble famille dont le fils, lequel n'était autre que Cole White, avait un jour nécessité l'aide de Pandora quant à une série de meurtres. Break m'a raconté qu'il avait ce jour-là échappé à la mort, et que depuis, en plus de vouer une reconnaissance sans bornes à l'agent en mission qui l'avait sauvé, il avait une dette envers Pandora. Les autorités de l'organisation avaient hésité, puisqu'en dépit de la non appartenance de C. White à Pandora, certains doutaient de sa fidélité, mais les mois ayant passé sans qu'une autre alternative soit trouvée, ils s'étaient résolus à me placer chez les White. Bien entendu, Cole White n'a pas apprécié la nouvelle. Il a fallu nombre d'arguments et un sacré bout de temps pour qu'il accepte- qu'il m'accepte. C'était l'une des raisons pour lesquelles je ne me sentais pas à ma place au Manoir. D'autant plus que C. White n'ayant pas eu la décence de trouver une excuse réaliste et crédible à mon arrivée soudaine et inattendue, les enfants White n'ont jamais eu confiance en moi pour la plupart. Break a terminé son monologue en m'annonçant que j'emménageais chez ces parfaits inconnus dès le lendemain. J'ai hurlé. J'avais les larmes aux yeux. Il me les avait décrits de façon grossière, vulgaire. Il m'avait formatée à les détester avant même de les rencontrer, à me méfier d'eux. Au fond, il avait raison de me préparer au pire, mais je lui en ai voulu, sur le moment. J'avais presque envie de pleurer, comme ça. C'était nul, ma seule raison n'en était pas une, mais je lui en voulais parce qu'il m'abandonnait aux mains de ces personnes qui me haïssaient d'avance. Je lui en voulais, je lui en voulais encore, et encore. J'avais confiance en lui, et c'était comme ça qu'il me remerciait ? Je connaissais sa vision des choses, ses idées, comme quoi l'amitié n'était qu'une illusion, que la seule chose qu'il restait à faire, c'était de s'utiliser à double sens. D'ailleurs, c'était ce qu'il avait fait avec Cole White. Sauf que je n'étais pas d'accord. Je n'avais rien demandé…

Je voulais juste être normale.

Mais n'étais ce pas déjà trop ?