Un immense merci pour l'accueil chaleureux que vous avez réservé à SPAIR ! J'espère du fond du coeur que cette histoire parallèle vous permettra de mieux cerner le personnage d'Emeric, mais aussi de profiter des découvertes - plus ou moins rudes ! - au sein de Durmstrang ! Car les choses pas chouettes commencent pour notre petit Serdaigle... Bonne lecture !


CHAPITRE 2 - Petit génie humilié


La soirée de rentrée de Durmstrang n'avait rien de comparable à celle de Poudlard, pour la bonne raison qu'elle ne faisait pas l'objet d'une cérémonie aussi faste.

Les élèves étaient d'abord débarqués sur les rives et devaient braver le vent et le froid pour grimper la grande pente qui séparait l'embarcadère de la porte d'entrée. À leur soulagement, la neige ou le verglas n'entravaient pas encore leur avancée. Certains aînés malveillants en avaient profité pour pousser les plus jeunes, qui dégringolaient pour devoir tout remonter. Désirant éviter de se faire remarquer dès sa première rentrée, Emeric s'était retenu de les aider ou de dénoncer cette injustice et avait poursuivi son chemin, talonnant Vilma.

Puis, ils avaient rejoints la Salle des Annonces, qui n'était rien d'autre qu'un immense amphithéâtre en bois. Derrière l'estrade et le pupitre du directeur, un véritable bûcher brûlait dans la cheminée, dissuadant les élèves de s'opposer ou de plaisanter durant les discours de peur d'être jeté dans les flammes. Les sièges n'étaient pas rembourrés avec des coussins, mais constitués d'un bois dur qui rendait l'assise inconfortable. Les sorciers les plus malins jetaient un sortilège de coussinet pour rendre leur place plus supportable. À son grand bonheur, Emeric avait retenu la formule. Observé par Lyov, ce dernier avait murmuré quelques mots en russe à Marek, qui avait alors laissé échapper un rire.

— Qu'est-ce qu'ils ont dit, encore ? avait osé demander Emeric à Vilma, qui commençait à se lasser des messes basses des deux jeunes hommes.
— Tu veux vraiment savoir ?

Emeric avait hoché la tête et Vilma avait alors soupiré :

— Que tu faisais bien de protéger tes fesses, car l'école entière allait adorer te botter le cul toute l'année durant.
— Charmant, avait-il grogné.
— Il va vraiment falloir que tu te mettes au russe, avait-elle répliqué, agacée. Je ne serai pas ta traductrice toute l'année, Bäumchen…

Puis, la directrice, Cathinka Stendger, une femme immense à l'apparence d'une top-model, s'était avancée sur l'estrade pour déballer son speech de rentrée. Sa voix grave, dure, laissait entendre qu'elle n'était pas à ce poste pour son seul physique. Elle portait une autorité magistrale, qui donnait la chair de poule aux plus jeunes, et lui valait d'être respectée par les aînés, même les plus réfractaires.

Elle leur avait souhaité la bienvenue et avait embrayé sur la dure réalité de l'établissement, ce qui semblait n'avoir comme but que d'effrayer les nouveaux. Emeric avait tenté de ne pas se laisser intimidé, mais ces perspectives ne l'enchantaient guère… Dans un lieu où régissait clairement la loi du plus fort, il ne se sentait pas à la hauteur.

Il se sentit vaguement plus intéressé quand elle exposa de manière sommaire le programme qui les attendait. Emeric se rappela qu'il était avant tout là pour l'expansion de ses connaissances et que Durmstrang lui offrait matière à assouvir cette soif de savoir.

Il n'y avait pas de répartition, de maison ou même d'équipe définie au sein de Dumstrang, si ce n'était les communautés par origines géographiques. Car, du fait des nombreuses nationalités représentées, les élèves avaient tendance à se regrouper avec d'autres parlant la même langue ou similaire.

Puis, ils furent envoyés au réfectoire pour manger. La salle était immense, de pierre et de bois, mais aussi incroyablement froide, malgré les quatre cheminées, l'une contre chaque mur. Au centre, une immense table dressait présentait un buffet. Les assiettes ensorcelées ne s'épuisaient jamais. Elles proposaient, pour la plupart, des mets calorifiques, nécessaires pour supporter les basses températures. Le jus de citrouille était troqué par beaucoup par du lait de licorne.

De peur de déranger Vilma, trop heureuse de retrouver son école et ses amis, Emeric s'abstint de la questionner alors que sa tête bouillonnait d'interrogations. Mais le regard torve de Sven fixé sur lui, alors que le surveillant à la jambe de bois faisait connaître un terrible sort à sa cuisse de dinde, le refroidit.

— Et du coup, c'est réparti comment ? Les chambres, tout ça ? osa-t-il, à la fin du repas, alors que beaucoup se levaient déjà.

Vilma s'esclaffa :

— « Chambres » ?! Bäumchen. Tu te crois où ?
— Euh… je dois m'attendre à quoi, alors ?
— Nous avons des dortoirs. Pour tous les élèves. Filles d'un côté, garçons de l'autre.
— Tous dans la même pièce ?!
— La perspective t'effraie ? nasilla-t-elle.
— Non, juste… que je n'aurais pas pensé !
— Il faut bien ! Sinon, on mourrait de froid.

Puis, Vilma embraya sur d'autres conseils :

— Ne va pas embêter Lyov. Ou Marek. Laisse-les tranquilles. Sinon, ils vont vraiment te le faire regretter. Ils ne vont pas apprécier que tu les colles…
— Mais je suis censé m'intégrer comment ?
— Ce que je t'expliquais sur le bateau ! Fais-toi respecter !

Cela faisait grincer Emeric, qui envisageait mal une telle chose. Et alors qu'ils quittaient la salle, le jeune homme en profita pour poser une question plus personnelle à sa seule camarade :

— Vilma ?
— Hm ?
— Est-ce que tu sais si… s'il y aurait un piano, ici ? Ou un instrument de musique qui y ressemblerait ?
— Un piano ? répéta-t-elle, amusée. Tu voudras quoi, après, un poney ? Nous sommes dans une école, pas dans un manoir de bourgeois !

Elle réfléchit et lui lança un regard intéressé :

— Tu joues du piano ?
— Un peu… ! rougit-il. Mais rien de sérieux.
— Tu me montreras un jour !

Elle lui donna un petit coup de coude dans les côtes, mais Emeric préféra en rire doucement, les joues rosies.

Le jeune sorcier suivit les attroupements de garçons qui se dirigeaient tous vers le même endroit. Certains lui jetaient un regard froid, ne le reconnaissant pas comme étant un élève habituel de leur établissement. Emeric tentait d'esquisser un sourire pour briser la glace, mais cela n'avait que peu d'effets.

Les bagages avaient été empilés à l'entrée de l'immense dortoir, dans lequel étaient alignés des lits superposés, devant de grandes vitres sans fioritures. Ne parvenant à s'imposer au milieu de tous ces garçons qui parfois en allaient jusqu'à la brusquerie pour attraper leur valise, Emeric récupéra ses effets personnels dans les derniers. Il ne retrouva pas sa chouette, qui avait directement été expédiée à la volière, les oiseaux étant interdits au sein des dortoirs.

Comme l'avait averti Vilma, Emeric ne chercha pas à se rapprocher de Lyov et Marek, qui semblaient déjà avoir pris leurs marques à leur emplacement habituel. Tous les lits étaient déjà presque occupés. Quand Emeric s'approchait parfois d'un matelas, a priori libre, certains pouvaient lui faire comprendre qu'il était déjà réservé. Que ce fut la vérité ou non, Emeric répondait d'un sourire courtois, ne cherchait guère à creuser la question et se dirigeait vers un nouvel espoir de place.

Il trouva finalement un lit en hauteur, au-dessus de celui d'un jeune homme trapu, la mine patibulaire et les cheveux à ras, qui devait être légèrement plus âgé que lui. En déposant ses affaires sur son lit, Emeric lança à l'élève peu avenant quelques salutations polies, à voix basse. Mais le sorcier n'en répondit rien, se contentant d'un regard indifférent alors qu'il caressait son énorme rat gris sur ses jambes. Observateur, Emeric attrapa du regard les inscriptions cyrilliques sur les bagages du jeune homme : Petrov.

Une fois qu'il eut grimpé dans son lit, Emeric ne démordit pas de ses habitudes et s'accorda du temps pour lire un peu, ignorant le vacarme ambiant ou les élèves qui le pointaient déjà comme étant le nouveau venu de Poudlard. Les rumeurs allaient déjà bon train. Personne ne le prévint quand s'éteignirent les lumières magiques du dortoir. Et le maigre feu de la cheminée ne lui suffisait plus pour lire. Emeric rangea alors son livre, ses lunettes et sa baguette sous son énorme oreiller et partit à la recherche du sommeil perdu.

Cette première nuit fut particulièrement difficile à supporter pour le Serdaigle. D'une part à cause des ronflements qui résonnaient de parts et d'autres du dortoir, ou autres sons qu'il tentait d'oblitérer de son esprit, mais aussi car des milliers de questions et de crainte le persécutaient. Quelque part, Emeric rêvait de se réveiller le lendemain dans son lit douillet de Poudlard, bordé des grands baldaquins bleus, dans une chambre chaude.

Au petit matin, le son d'une corne qui résonnait aux dehors signala aux élèves qu'il était temps de se lever. La lumière blanche tapait déjà contre les vitres alors qu'il ne faisait pas jour depuis bien longtemps. Pourtant, un sentiment désagréable saisit Emeric quand il émergea de son sommeil. Autour de son corps, les draps semblaient l'enchevêtrer. Incapable de se mouvoir, Emeric les sentait se resserrer davantage s'il tentait de s'y dépêtrer. Il comprit alors la plaisanterie de mauvais goût en remarquant l'air satisfait de Lyov, quand il passa devant lui, accompagné d'autres jeunes sorciers, qui rirent aussi de l'infortune de l'anglais.

Dissimulant sa panique, Emeric n'osa appeler à l'aide de peur de se ridiculiser que davantage, cependant, il voyait les élèves quitter le dortoir les uns après les autres pour manger un bout avant les premiers cours. L'idée d'arriver en retard le premier jour le terrifiait.

— Petrov… ! Petrov ! tenta-t-il d'appeler son compagnon de lit superposé sans trop se faire remarquer. Aide-moi ! S'il te plaît.

En se levant, le jeune sorcier lui décerna un regard impassible et, bien qu'il observa le malheur d'Emeric, n'en fit pas grand état. Le Serdaigle crut dans un premier temps qu'il n'avait pas compris l'anglais. Il articula alors plus lentement :

— Mes draps sont ensorcelés. Tu pourrais m'aider ?

Mais sans une considération de plus, Petrov s'éloigna, son rat sur son épaule. Le dortoir se vida, jusqu'à ce qu'Emeric se retrouve seul, emprisonné par ses bras. Il réfléchit à une solution et finit par en déduire que les effets du sortilèges devaient reproduire le fonctionnement d'un filet du diable. En s'apaisant, peut-être que les draps le relâcheraient. Emeric s'accorda quelques minutes pour souffler et détendre chaque muscle de son corps. Et sentit miraculeusement les draps glisser sur lui, inertes. Lentement, Emeric attrapa sa baguette sous son oreiller et annula le sortilège.

Le souffle encore court, il sauta sur ses pieds, mit ses lunettes et s'habilla en quatrième vitesse. Il ne prit même pas la peine de se rendre à la douche ou au petit-déjeuner, craignant d'arriver en retard pour le cours de sortilèges. Il se perdit dans les couloirs, mais une gravure de dragon l'aida à trouver son chemin. Les portes n'étaient pas encore fermées quand Emeric débarqua. Il s'installa à côté de Vilma, côtoyant d'autres filles, qui s'enquit d'une vive voix :

— Alors ? Bien dormi, Bäumchen ? Tu ne t'es pas transformé en glaçon ?
— Ça va, grogna Emeric.

Il ne désira pas amener le sujet de la mauvaise blague de Lyov, connaissant le lien d'amitié qui l'unissait à la sorcière. D'autant plus que Vilma s'en serait tout autant moqué. Et Emeric ne cherchait pas à se ridiculiser davantage. Cependant, l'Allemande remarqua son ton maussade.

— T'es pas dans ton assiette, toi…
— Ça me passera, je t'assure. Mais c'est gentil de t'inquiéter pour moi.

Vilma lui renvoya son sourire, puis reprit sa conversation avec ses amies, de l'autre côté.

Quand le professeur de sortilèges apparut, toute la classe se leva et se tut. Emeric fut impressionné par cette telle discipline. Leur enseignant, un grand barbu échevelé ne dépassant guère la trentaine, portait de grands tatouages qui débordaient sur son large cou. En montant sur l'estrade, il déposa sans douceur une énorme caisse à ses pieds, dans un bruit sourd, et piocha ce qui sembla être un petit scarabée dans la coupelle entreposée sur un coin de son bureau. Il l'avala, encore vivant, sans lui faire moindre procès, ce qui ne manqua pas de faire grimacer Emeric.

— Bien. Les vacances sont terminées. J'espère que vous avez fait bonne route jusqu'ici et que vous avez bien profité de vos congés.
— Oui, professeur, répondirent tous les élèves en chœur, d'une voix forte, chacun dans sa langue.
— Asseyez-vous.

Tous s'exécutèrent sans un mot. Emeric était cependant stupéfait par ce qu'il venait d'entendre : l'accent britannique de son enseignant était irréprochable. Comment les élèves non-anglophones parvenaient-ils alors à le comprendre ?

Le professeur, se rapprochant de l'image des guerriers vikings, remarqua bien vite la présence du nouvel élève :

— Il semblerait que votre promotion ait accueilli un nouvel arrivant.

Tous les regards convergèrent vers Emeric, qui s'empourpra de gêne.

— Peux-tu descendre me rejoindre, s'il te plaît ?

Son ton sympathique rassura Emeric, qui se leva pour descendre. Peut-être y avait-il enfin quelqu'un dans cette école qui ne lui voulait aucun mal ! L'enseignant attrapa son épaule avec une forte poigne et lui désigna la coupelle de scarabées qui gigotaient.

— Prends-en un, lui chuchota-t-il, pour que tout le monde puisse te comprendre.

Camouflant son dégoût, Emeric en attrapa un et l'avala en s'en pinçant les lèvres. Une sensation désagréable lui tirailla la gorge pendant quelques secondes, comme si l'insecte s'était accroché à ses cordes vocales.

— Comment tu t'appelles ? demanda le professeur, d'une voix plus forte afin que toute la classe entende.
— Emeric Beckett…
— Parle plus fort, je ne suis pas certain que tout le monde t'entende.
— Emeric Beckett.
— Très bien, Emeric. Tu viens de Poudlard, c'est ça ?
— Oui.
— Et alors, explique-nous. Pourquoi avoir choisi de venir ici ?

S'il l'avait questionné la veille, Emeric aurait certainement trouvé une dizaine de réponses. Mais sur le moment, le jeune homme se posait légitimement cette même interrogation. Que faisait-il ici au juste, si c'était pour se faire rejeter et humilier dès les premiers jours ?

— Je voulais découvrir une autre école. D'autres perspectives d'apprentissages. Nous n'avons pas les mêmes matières, à Poudlard.
— Comme quoi, par exemple.
— Eh bien… j'ai cru comprendre que vous n'aviez pas de botanique, par exemple.

Cela fit ricaner quelques élèves, mais le professeur les reprit dans le calme :

— S'il vous plaît, pas de moquerie. Ça peut s'avérer utile ! Peut-être… ! Bon, et qu'est-ce que vous n'avez pas, alors ?

Même s'il savait que cela éveillerait d'autres railleries, Emeric expliqua :

— Ce qui se rapporte aux duels et à la magie noire.
— Je vois…

Le professeur lui accorda un regard presque apitoyé, comme s'il faisait face à un petit chiot vulnérable, puis le renvoya à sa place après quelques autres questions.

— Quelqu'un a des nouvelles de Sigrid ? se demanda-t-il ensuite. Vilma, peut-être.
— Pas encore, professeur.
— Tiens-moi au courant si tu en as ! Elle doit faire un malheur, là-bas !
— Oui, professeur !
— Parfait. Maintenant que nous avons fait les petites présentations qui s'imposaient, passons au cours, voulez-vous.

Il ouvrit avec sa baguette l'énorme caisse et fit léviter vers chacun des élèves ce qui ressemblait à des vieilles boucles de ceinture en bronze.

— Nous allons travailler pour ce premier trimestre les sortilèges pouvant se rapporter à des enquêtes. Des identifications, de la traque, de créature ou de sorcier, la recherche d'indices.

Le programma enchanta bien des élèves, qui ne le manifestèrent que par un sourire appuyé. La perspective ravit tout autant Emeric, qui l'éloignait bien des sortilèges de chatouillis ou de presse-purée que pouvaient lui enseigner Flitwick.

— Je vais demander à chacun d'entre vous de toucher la boucle qui se trouve devant vous et de la remettre ensuite dans la boîte.

Chacun obtempéra et des murmures de « Wingardium Leviosa » emplirent la salle. Quand la caisse fut de nouveau pleine, l'enseignant les redistribua au hasard.

— Bien, cette fois, ne les touchez plus, sinon, l'exercice n'aura plus de sens. Il vous faut désormais deviner qui a manipulé la broche avant vous. Pour cela, c'est simple, il vous suffit de prononcer la formule suivante : « invenire inculpatus ». Attention, votre geste de poignet est important. Vous devez le tourner dans un mouvement de prono-supination, avec un léger recul, comme si vous désiriez aspirer la substance de l'objet. Et si vous y arrivez, vous verrez ce qu'il se passera.

Une pluie de formules commença à s'abattre sur les tables, avec plus ou moins d'effets. Vilma ne parvenait qu'à tirer une faible lueur verte de sa boucle, qui se dissipait aussi vite qu'elle n'était apparue.

— Invenire inculpatus.

Elle vit du coin de l'œil une vive lumière bleue jaillir de la boucle d'Emeric et tracer un fil dans les airs, qui le relia à une fille assise au premier rang. Le phénomène l'estomaqua, de même qu'une bonne partie des élèves, qui ne s'attendait pas à voir quelqu'un réussir aussi rapidement.

— La chance du débutant ? lâcha-t-elle, presque vexée d'avoir échoué à côté de lui.
— P-peut-être ? bredouilla Emeric, humble, en mettant fin au sortilège.

Le professeur de sortilèges grimpa dans le petit amphithéâtre, jusqu'à lui et dut s'avouer intrigué :

— Tu as réussi du premier coup ?
— Je crois, oui.
— Tiens, Vilma, tu peux lui donner ta broche ? J'aimerais vérifier.
— Oui, professeur.

Elle fit glisser sa possession devant Emeric, sans néanmoins la toucher. Alors, Emeric reproduit son prodige et réussit à retrouver le sorcier qui avait attrapé la broche au premier tour avec tout autant de facilité. Des murmures commencèrent à parcourir la classe et l'enseignant fronça les sourcils. Il retira alors une énorme bague en argent de son annulaire et la posa devant Emeric. Tous les élèves avaient abandonné l'exercice pour observer ce qu'il allait maintenant lui demander.

— Nous allons faire plus difficile si tu es si fort que ça… Tu vas garder la même formule. Mais tu vas te concentrer davantage. Je veux que tu me dises qui a touché cette bague avant moi.
— Mais… professeur, la personne ne peut pas être dans cette salle. Je crois…
— En effet. Mais le sortilège permet de visualiser l'image de la personne dans sa tête si on est assez concentré pour cela. Montre-moi.

Moins confiant, Emeric fit tourner sa baguette à l'horizontale au-dessus de l'objet et activa le sortilège d'une torsion de poignet vers l'arrière, les yeux clos.

— Invenire inculpatus.

Il aperçut dans son esprit se dessiner le faciès carré de son professeur, avec de plus en plus de netteté. Puis, petit à petit, l'image déclina. Le reflet vieillit, les rides se creusèrent, la barbe fournie se blanchit.

— Qu'est-ce que tu vois ? s'intéressa l'enseignant.
— Un vieil homme. Qui vous ressemble…

Emeric rouvrit les yeux et tenta à voix basse :

— Serait-ce… votre père, professeur ?

L'enseignant bomba le torse. Il reprit possession de sa bague et descendit les marches dans une lourde démarche pour récupérer une énorme livre dans l'un des tiroirs de son bureau. Remontant auprès d'Emeric, il le posa devant lui en le laissant tomber, faisant exploser autour des pages des volutes de poussières.

— Lis-moi ça, petit génie. Et nous en reparlerons dans quelques jours.

Il tapota sur l'épaisse couverture en cuir du grimoire et tonna à l'adresse des autres élèves :

— En attendant, je n'en vois pas beaucoup d'autres qui réussissent l'exercice demandé.

Fier d'avoir été qualifié de génie dès sa première heure de classe, Emeric se tourna vers Vilma pour chercher son approbation, mais cette dernière le gratifia d'un regard froid et ne lui adressa pas un mot, se contentant d'essayer de faire aboutir son sortilège.

Le soir, Emeric profita de son temps libre précédent le repas pour prendre une douche bien chaude. La salle de bains commune était immense, toute de bois. Elle était même pourvue d'une petite pièce de sauna, souvent accaparée par les aînés qui refusaient de céder leur place. Y accéder semblait presque tenir d'un honneur, d'une marque de supériorité au sein de la hiérarchie des élèves. Contrairement à Poudlard, où les cabines étaient individuelles, les douches communes étaient regroupés en différentes pièces, de différentes tailles, comportant toutes au moins cinq sources d'eau chaudes.

Par chance, Emeric trouva une douche complètement vide et se lava avec la crainte que quelqu'un n'arrive. Ce système le mettait très mal à l'aise. Une fois qu'il eut terminé, il enlaça une serviette autour de sa taille et quitta les lieux, les lunettes à moitié embuées, prenant garde à ne pas percuter d'autres élèves sur le chemin de la sortie. Cependant, ce fut au même moment que Marek et Lyov sortirent du sauna, en compagnie de quelques russes de sixième année, que ce dernier fréquentait à l'occasion. En remarquant le blond, il l'apostropha :

— Eh ! Toi, là. Emeric.

Le concerné se retourna, troublé que Lyov l'interpelle ainsi. Le jeune sorcier avait un corps à faire rêver bien des adolescentes, musclé, entretenu, loin de la maigreur apparente d'Emeric.

— Impressionnant, tout à l'heure, poursuivit-il avec un sourire, tout en s'approchant. Au cours de sortilèges.
— Ah oui ? rougit Emeric.

Un petit espoir de restaurer sa dignité se présenta et Lyov se poursuivit :

— Carrément ! Comme l'a dit Kahru, le prof', tu es un sacré petit génie !

Emeric rejoignit son rire, se grattant la tête, ne sachant que répondre. Puis, les yeux brillants de Lyov se durcirent soudainement.

— Je ne sais pas ce qu'il en est à Poudlard, mais sache qu'à Durmstrang, il y a bien une chose que l'on tient en horreur. Ce sont les petits intellos de ta trempe…

Sa déclaration susurrée fit pâlir Emeric. Il n'avait pas aperçu la baguette que Lyov venait d'empoigner. Et sa première grosse erreur de séjour fut d'avoir laissé la sienne au dortoir…

D'un coup de baguette, Lyov le plaqua contre le mur chaud en bois, sous le regard amusé des russes. Marek n'affichait pas d'expression particulière, les bras croisés contre son énorme torse. À la merci du jeune sorcier, Emeric tremblait, incapable de se mouvoir pour s'échapper. Un sixième année lança une phrase en russe, qui fit ricaner les autres. Elle fut reprise par Lyov :

— Sergueï se demande si à Poudlard, les gars comme toi en ont aussi des atrophiées. Pour faire de la botanique, des cours d'Arts et Magie, d'Études sur les Moldus… Vous n'êtes que des sorciers de pacotille. Je ne comprendrai jamais pourquoi Sigrid a tant tenu à y aller. Mais même elle, on pourrait croire qu'elle en a plus que toi. C'est ce qu'on va voir.

Dans les douches, plusieurs garçons s'étaient arrêtés pour assister à la scène, mais personne n'osait intervenir. Avec un sourire sournois, Lyov joua de sa baguette pour dénouer la serviette d'Emeric qui tomba à ses pieds sans qu'il ne puisse la rattraper, entravé par le sortilège. Le Serdaigle avait fermé les yeux, refusant de voir les expressions satisfaites de ses détracteurs. À l'intérieur de lui, bouillonnait une rage noyée sous l'humiliation du moment. Il sentait les larmes couler dans sa gorge, mais refusait de les laisser sortir pour ne pas se couvrir plus de honte qu'il ne l'était déjà.

— Tu pensais à quoi, exactement, en venant à Durmstrang ? Qu'on allait accueillir à bras ouverts un minus comme toi, qui croit tout savoir ? Il n'y a pas que les livres dans la vie, Beckett. Tu n'es rien. Tu ne sais pas te battre. Tu ne sais pas te faire respecter. Tu ne vaux rien. Je ne comprends même pas pourquoi Vilma t'a accepté. Toi, la crevette de service, tu crois peut-être te faire une guerrière comme Vilma ? Tu espères quoi, au juste. Qu'elle te tombe dans les bras ? Tu rêves d'elle, hein, dis, « Bäumchen » ?

Le ton de Lyov se fit plus pervers.

— Qu'elle se déshabille devant toi ? Qu'elle…

Tout à coup, la voix puissante de Marek interrompit son meilleur ami dans une phrase en russe, influencée par son polonais d'origine, et Lyov se ferma. Il observa un instant le pauvre Emeric, si vulnérable, tremblant à vue d'œil, le visage crispé en une grimace de honte qu'il dissimulait au possible dans son profil. Puis le libéra du sortilège.

— Tiens-toi sage, ne te la ramène pas, le prémunit Lyov, menaçant, abaissant sa baguette. Et surtout, ne t'approche plus de Vilma. Sinon, crois-moi, tu le regretteras.

Les russes quittèrent les douches et, recroquevillé contre le mur, Emeric ramena sa serviette contre lui, retirant ses lunettes pour ne pas avoir à constater les regards qui le fixaient.

Ce soir-là, Emeric ne dîna pas et resta prostré dans son lit, incapable même de lire le grimoire que lui avait prêté le professeur Kahru. Son voisin de lit, Petrov, ne s'en alarma pas et ne lâcha aucun mot en allant se coucher.

Au petit déjeuner, la solitude fut de mise pour le jeune sorcier, qui n'avait même plus la motivation pour manger à sa faim. Il avait pris soin d'éviter la table de Vilma, ne la saluant même pas. Car cette dernière consommait son premier repas avec Marek et Lyov, qui surveillait les initiatives d'Emeric. En remarquant cet accablement bien visible, Vilma les questionna. Et Marek lui raconta tout. Des invectives en allemand explosèrent à la table et Vilma finit par se lever, enragée, en jetant son assiette d'omelette à la figure de Lyov, en face d'elle. La scène interpella beaucoup d'élèves, mais Emeric avait fait mine de ne rien relever.

Aussi fut-il surpris de voir Vilma le rejoindre et s'asseoir à ses côtés.

— Tu ne devrais pas me fréquenter, marmonna Emeric, abattu.
— Marek m'a expliqué ce qu'il s'est passé, répliqua-t-elle, toujours tendue. Lyov peut parfois devenir un gros con… N'en tiens pas rigueur ! Il n'avait pas à faire ça.
— Alors, pourquoi il l'a fait ?

Les yeux d'Emeric témoignaient du traumatisme qu'il avait vécu. Vilma tenta alors de l'amender :

— Même s'il ne veut pas l'avouer, Lyov est profondément amoureux de Sigrid. Et je pense qu'il te tient responsable de son départ pour Poudlard. Tu es donc devenu son bouc émissaire, Bäumchen. Mais il faudrait qu'il comprenne que c'était le souhait de Sigrid de partir. Et qu'il arrête de se défouler sur toi ! C'est puéril ! Il est impulsif, d'accord, mais il faut qu'il se calme !

Ses éclaircissements n'apaisèrent pas Emeric, démoralisé.

— Allez, viens, l'invita Vilma.

Ils sortirent de la salle du buffet pour rejoindre la classe d'astronomie, dans la plus haute tour du château. Mais sur le chemin, ils furent interpellés par une voix rauque :

— Eh toi, le petit anglais !

Le vieux Sven claudiquait en faisant claquer sa jambe de bois sur le parquet, un énorme sac de courrier bringuebalant à l'épaule, la corne de brume à sa ceinture. Il agitait au bout de son gros bras une lettre.

— Oui, c'est bien toi, Beckett ? Il ne peut y avoir qu'un britannique comme toi pour porter c'nom ! Sven le savait bien !
— Et t'as le flair pour toujours nous trouver ! lui lança Vilma.
— Oh, surtout pour te trouver toi, ma jolie !

Il lui décerna une œillade et tendit l'enveloppe à Emeric. Quand Sven s'éloigna à la recherche d'autres élèves à livrer, le Serdaigle ouvrit le billet, intrigué.

« Emeric,

J'ai appris par Terry que tu étais parti à Durmstrang pour cette année. Je suis un peu déçue que tu ne m'aies pas prévenue. J'aurais été heureuse de te revoir. Mais tu dois sûrement apprendre plein de choses, là-bas.

On a une nouvelle étudiante, pendant quelques mois, pour te remplacer. C'est une Suédoise, elle a notre âge. Mais elle n'a pas le même niveau que nous. Elle doit se répartir sur plusieurs années. Elle suit les potions avec les sixième année (je crois que Wolffhart veut la faire passer en sixième année pour la métamorphose aussi, elle a trop d'avance dans le domaine !) Avec nous, c'est les sortilèges, les défenses contre les Forces du Mal, les soins aux créatures magiques et l'astronomie. Par contre, elle fait la botanique et l'Histoire de la Magie avec les quatrième année, parce qu'elle est moins à l'aise là-dessus. Je crois qu'elle suit l'étude des Runes, comme toi, mais je n'en suis pas sûre... Elle est un peu froide d'apparence, un peu arrogante, mais elle est sympa, au fond. Ça change des filles de Salem de l'an passé !

Comment c'est, Durmstrang ? Les gens sont sympa avec toi ? Il paraît qu'il y a beaucoup de nationalités !

Raconte-moi !

À bientôt !

Kate »

— C'est qui, c'est qui ? sautilla Vilma, curieuse.
— La fille dont je t'ai parlé… grommela Emeric.
— Oh ! La fameuse ! Et alors, et alors ?
— Et alors rien…

Il plia la lettre et la rangea dans sa poche pour espérer l'oublier durant cette nouvelle journée de cours.

Emeric s'y attarda le soir et la relut maint fois à la table du dîner. Pour la première fois de sa vie, il détestait Kate. Car c'était à cause d'elle qu'il en était là aujourd'hui. Dans ce dortoir glacial, humilié par les élèves, dévalorisé, tourmenté, autant par les conditions physiques que psychologiques. Tout ça pour lui prouver à elle que ça en valait le coup.

En colère, il se contint cependant et se contenta de griffonner alors sur un petit parchemin le strict nécessaire en étant le plus courtois possible :

« S'il te plaît, Kate, laisse-moi tranquille.

Emeric »

Il confia la lettre à Hlin, sa chouette de l'Oural offerte par son père, qui s'envola dans la nuit pour rejoindre le château de Poudlard.

Pourtant, la nuit, Emeric fut saisi de terribles remords. Kate n'y était pour rien. C'était lui qui avait pris cette décision, pas elle. Il voulait se prouver des choses, elle ne lui avait rien réclamé. Car elle l'appréciait déjà comme il était. Emeric n'avait pas besoin de devenir une brute comme Lyov ou un sportif comme Griffin pour se faire remarquer aux yeux de Kate. Au fond, il savait que c'était cette sensibilité, cette gentillesse, qu'il tentait de garder envers et contre tout, qui lui plaisait. Qui lui valait de revenir, tous les samedis soirs, pour jouer du piano à ses côtés. Qui la faisait frissonner quand leurs mains s'étaient effleurées…

Aux premières lueurs, Emeric était déjà debout et rédigea à la hâte une seconde missive à l'adresse de la fille qui hantait ses pensées :

« Kate,

Désolé pour le dernier mot un peu rude, ce n'est pas ce que je voulais dire et j'espère que tu ne l'as pas trop mal pris. Le fait est que la vie est différente ici, à Durmstrang, et que j'essaie de m'adapter comme je peux. Pas toujours de la manière la plus réussie, selon moi... !

Mais si tu le veux, je te raconterai tout quand je reviendrai à Poudlard.

Prends soin de toi. Et encore désolé.

Emeric »

Il courut jusqu'à la volière de l'école, sur une haute colline où le vent soufflait plus fort encore, et emprunta un faucon de l'école pour envoyer la lettre, priant qu'il rattrape Hlin en chemin avant de commettre l'irréparable.

Sur le retour vers la bâtisse de Durmstrang, au milieu des étendues de verdure sans arbres et d'eau infinies, Emeric se fit alors une promesse sacrée : il ne renoncerait jamais à ses valeurs au nom d'une réputation dans cette école. Quitte à être humilié, à recevoir des moqueries régulières, il resterait Emeric Beckett, le pianiste rêveur et avide de connaissances.


J'espère que ce chapitre vous a plu, même s'il est affreux. (je sens que je vais me faire séquestrer et torturer par les fans d'Emeric, à ce compte-là !)

Je vous dis à bientôt, pour la suite des aventures d'un Serdaigle dans le Grand Nord ! ;)

Poster une review empêche les lèvres de gercer.


Réponses aux anonymes

Shoubidou C'est une fiction parallèle, en effet ! Les nouveaux personnages ont l'âge d'Emeric, c'est-à-dire 15-16 ans. Sigrid est la plus âgée des 4 compagnons de Durmstrang, elle est de fin 86, comme Terry. Les autres sont de 87. Emeric est le plus jeune, puisqu'il est du 30 août 1987. Merci beaucoup en tout cas ! :)